Retombées des inégalités salariales de genre

Retombées des inégalités salariales de genre

L’écart de rémunération entre les sexes a lieu lorsque, à productivité égale, les salariés de sexe féminin obtiennent, en moyenne, un salaire systématiquement inférieur à celui des hommes. Il devrait résulter exclusivement des différences entre les aptitudes individuelles observables dont notamment l’éducation, la formation, l’expérience professionnelle, le secteur d’activité et la période travaillée. Or, à aptitudes égales aux hommes, les femmes subissent, en moyenne, une pénalisation salariale spécifique, injustifiée, dite discrimination salariale.

Le présent papier aborde cette forme d’inégalité en termes de décomposition entre ce qui est objectif et ce qui est pure discrimination, de poches sociales et sectorielles, de tendance et de coût économique. Couvrant la période 1991-2007, il teste l’hypothèse selon laquelle les changements, aussi bien dans le cursus et le niveau d’activité économique de la femme que dans l’égalité des chances, auraient estompé, sans toutefois enrayer, l’inégalité des rémunérations entre les sexes.

Approche et sources des données

Trois facettes d’inégalité cantonnent, au moins en partie, la femme dans l’inactivité. D’abord, le droit de la population féminine à l’exercice d’une activité salariée, au lieu du statut d’aide familiale non rémunérée, reste souvent prohibé dans les milieux sociaux enclavés dont ceux ruraux1. Ensuite, là où ce droit est acquis, la femme fait face à l’inégalité de chances d’insertion professionnelle. Mesuré par l’odds ratio2, l’indice de cette facette d’inégalité (1,47 en 2016) signifie que la femme active a 1,5 fois moins de chance de trouver un emploi qu’un homme actif. Au bout de la chaîne, une fois employée, la femme affronte l’inégalité des situations (ou de résultats) : son salaire est systématiquement inférieur à celui de son homologue homme.

Le parcours ainsi chicané n’arrange pas l’insertion de la femme dans la vie active. Les deux dernières décennies, de 1999 à 2016 en particulier, ont été marquées par une régression soutenue du taux d’activité de la femme, passant de 30,4% à 23,7% durant la période. Récemment, en 2016, plus de la moitié (53,5%) des femmes âgées de 18 à 24 ans n’étaient ni en cours de scolarisation, ni en formation, ni en emploi3. Inverser cette prédilection de la femme pour l’inactivité économique revient à en déterminer les raisons. L’absence de rémunération ou le statut d’aide familiale ainsi que la discrimination salariale devraient en faire une partie intégrante.

L’analyse de la discrimination salariale envers la femme se fonde ici sur les données des enquêtes sur le niveau de vie des ménages, réalisées par le Haut-Commissariat au Plan (HCP) au cours des vingt-cinq dernières années4, traitées à l’aide des modèles, réduit et élargi, de capital humain (de J. Mincer)5. Ajustée séparément et simultanément pour les hommes et les femmes, cette modélisation permet de dissocier ce qui est objectif de ce qui est pratique discriminatoire dans l’écart des salaires entre les sexes. Elle permet par ailleurs d’évaluer l’apport de l’égalité des chances entre les sexes vis-à-vis de l’éducation, à la réduction de l’inégalité des salaires hommes-femmes6.

Une discrimination salariale partout observée

Sur l’ensemble de la population marocaine salariée, un homme touchait, en moyenne, 56% de plus qu’une femme en 1991, 28% en 1999 et 17% en 2007. Bien qu’en baisse, ces écarts sont beaucoup plus aigus dans le milieu rural que dans le milieu urbain (Graphique 1). Leur tendance à la baisse peut être trompeuse. Elle doit être interprétée avec précaution. En effet, dans un contexte marqué par le recul de l’activité économique de la femme, la baisse de l’inégalité des salaires entre les sexes serait le reflet d’un retrait des femmes salariées les moins payées du marché de travail, et induirait, de ce fait, une réduction de la différence de rémunération entre les hommes et les femmes.

Exprimée en termes d’écart de salaire, la différence de rémunération entre les sexes est de 14,3% au Maroc7. Elle est supérieure à celle observée en France (13,4%), en Espagne (8,6%) ou en Italie (11,1%), mais inférieure à celle affichée par la Turquie (20,1%), la Tunisie (22,0%) ou encore la Corée du Sud (36,6%). Ces comparaisons sont à prendre avec précaution dans la mesure où, dans certains pays développés, une part importante des femmes travaillent à temps partiel.

Le diagnostic de l’origine de l’écart de salaire au Maroc montre qu’il n’est pas totalement expliqué par la différence des compétences et aptitudes professionnelles. Il est dû, en grande partie, à des représentations et normes sociales considérant que certaines franges d’individus sont vouées à la sous-rémunération en raison de leur sexe à l’instar de l’état de santé, l’origine sociale ou encore la situation de pauvreté.

En effet, à aptitudes égales – dont notamment le cursus éducatif et professionnel –, le salaire moyen des femmes est systématiquement inférieur à celui des hommes. L’effet du sexe féminin sur le niveau de salaire – toutes choses égales par ailleurs – a été, au cours de la période analysée, soit 1991-2007, significativement négatif bien qu’il régresse dans le temps. Le fait d’être de sexe féminin réduisait, à lui seul, le salaire de la femme de 32,4% en 1991, 15,4% en 1999 et de 14,0% en 2007. Cet impact ne tient pas compte de la différence des caractéristiques des salariés hommes et femmes, favorable jusqu’à présent aux hommes.

Par ailleurs, des facteurs, autres que le sexe féminin, affectent le niveau de salaire. La résidence dans un milieu rural agit négativement sur le salaire des deux sexes. Elle réduit en outre le salaire des femmes d’une proportion plus grande (26,6%) que celle des hommes (20,3%). L’analphabétisme des chefs de ménage – indice de la modestie des revenus – est, à son tour, plus contraignant pour les femmes. Son effet négatif pur sur le salaire moyen de la femme est de 16,7% contre 10,0% pour les hommes. En revanche, la pauvreté, à la fois cause et effet, affecte beaucoup plus le salaire moyen des hommes (le réduisant de 16,1%) que celui des femmes (9,4%).

Les deux tiers de l’écart des salaires entre les sexes sont injustifiés

Il ressort de ce qui précède que la femme dispose d’un salaire inférieur, en moyenne, à celui de l’homme, en raison d’une série de facteurs dont notamment sa condition de femme. La décomposition de cet écart selon qu’il est dû à la différence entre les aptitudes des hommes et des femmes ou au sexe féminin (discrimination pure) montre, à cet égard, d’importants constats.

D’abord, l’écart entre les salaires des hommes et des femmes s’explique beaucoup plus par la discrimination salariale que par la différence des aptitudes entre les salariés hommes et leurs homologues femmes. Près des deux tiers (63,8%) de cet écart salarial résultent d’une pure discrimination salariale envers la femme (Graphique 2). Seuls 36,2% de la différence des salaires entre hommes et femmes sont dus à la différence des aptitudes des salariés hommes et femmes, à savoir l’expérience professionnelle (nombre d’années travaillées) et le cursus éducatif (nombre d’années d’éducation-formation).

Ensuite, ladite discrimination explique une proportion de l’écart des salaires, entre hommes et femmes, plus grande dans le milieu rural (92,6%) que dans le milieu urbain (44,7%). Sa part est aussi plus excessive dans le secteur primaire (105,2%) que dans les secteurs secondaire (63,8%) ou tertiaire (23,2%). Il en ressort que la discrimination salariale envers la femme est différemment ancrée dans les secteurs d’activité, et que c’est dans les milieux agricoles pauvres qu’elle sévit le plus.

Une discrimination envers  la femme, rigide à la baisse

L’écart logarithmique empirique entre les salaires des hommes et des femmes a connu une baisse progressive le long des vingt-cinq dernières années, équitablement répartie entre la décennie 1990 et la décennie 2000. Tout comme le rapport des salaires, il a reculé de 0,583 en 1991 à 0,451 en 1999, puis à 0,306 en 2007, montrant que l’inégalité des salaires entre les sexes tend à s’estomper. Cette période n’a cependant connu qu’une baisse, de 5 points de pourcentage, passant ainsi de 69,1% en 1991 à 63,8% en 2007.

C’est dire qu’il importe de compter sur le développement, à la fois, des capacités et du pouvoir revendicatif de la femme pour faire face à la discrimination salariale de type genre. Attendre que l’écart de rémunération entre les sexes s’enraye de lui-même prendrait, à cette cadence, au moins deux siècles !

C’est ainsi que l’équité des salaires entre les deux sexes passe par l’égal accès de la femme à l’investissement dans l’éducation et la formation, et à l’insertion professionnelle. En fait, l’avantage qu’ont les hommes salariés sur leurs homologues femmes s’explique aussi, dans une grande proportion (36,2%), par les acquis cumulés par les hommes en termes de cursus éducatif et expérience professionnelle.

Par ailleurs, fonder l’équité salariale sur le développement des capacités et aptitudes de la femme en garantit l’irréversibilité pour des raisons liées à l’efficacité collective des femmes. Il est, en outre, socialement et économiquement souhaitable. En fait, la femme salariée réalise, en comparaison avec l’homme, le plus grand rendement du capital humain et de l’expérience professionnelle (Graphique 3). Le rendement mesure ici la hausse des revenus salariaux suite à l’augmentation, en une seule année, du nombre d’années d’éducation ou d’ancienneté dans la profession.

Ainsi défini, le rendement de l’investissement dans le capital humain a été, en 2007, de 8,2% parmi les femmes contre 7,1% parmi les hommes. Celui de l’expérience professionnelle a été de 7,5% contre 6,6%, respectivement. Ces performances de la femme demeurent cependant sanctionnées par une discrimination structurelle, rigide à la baisse.

Conclusion

Au total, l’égalité des chances d’éducation/formation ne permet pas, à elle seule, de protéger la femme de la discrimination salariale. Faut-il encore freiner, voire pénaliser, les normes sociales et pratiques injustifiées à l’origine de cette forme d’inégalité ? Autrement, le pays continue à en payer le coût en termes de développement humain et économique. Déjà en 2007, le Maroc affichait une perte des revenus salariaux, estimée à 30,4% à cause de l’inégalité des salaires, due, en partie, à la discrimination salariale envers la femme.

Enfin, il faut rappeler que, restreint aux revenus salariaux, l’écart de rémunération n’exprime pas une image suffisamment nette de l’inégalité globale entre les revenus des femmes et ceux des hommes. Il gagnerait, par ailleurs, à être examiné en relation avec les différents schémas de participation de la femme au système d’éducation-formation et au marché du travail. En fait, au Maroc, comme partout au monde, là où le taux d’emploi des femmes est faible, l’écart de rémunération est lui aussi faible. Dans pareils cas, seules les femmes ayant longtemps investi dans leur cursus tiennent à le valoriser sur le marché du travail, à côté bien sûr de celles contraintes au travail sous diverses formes de dénuements économiques et sociaux.

Notes

1.     Selon le RGPH 2014, seules 55,3% des femmes rurales actives occupées sont rémunérées de leur activité économique, contre 87,4% pour leurs homologues hommes.

2.     L’odds ratio (OR en abrégé), également appelé rapport des chances, rapport des cotes ou risque relatif rapproché, est une mesure statistique ou épidémiologique qui peut être utilisé pour montrer les associations entre deux variables binaires.

3.     HCP (2017) : Note d’information au sujet des principaux enseignements sur la qualité de l’emploi en 2016. Repéré sur : www.hcp.ma

4.     Il s’agit des enquêtes sur le niveau de vie des ménages réalisées en 1990/91 (3300 ménages), 1998/99 (5000 ménages) et en 2006/07 (7062 ménages).

5.     Cf. Banque mondiale (1986). The role of employment and earnings in analyzing levels of living. Par Christiaan Grootaert. LSMS Working Paper, n°27. Pour une analyse critique de cette approche, cf. Anne-Sophie Bruno. (2010). Analyser les écarts de salaires à l’aide des modèles de régression. Histoire & Mesure.

6.     Pour plus de détails sur les modèles ajustés et les résultats détaillés, cf. Douidich Mohamed (2011, juillet-aout). Inégalité des salaires hommes-femmes 1991-2007, tendances, origines et femmes cibles. Les Cahiers du Plan, n°36. (www.hcp.ma).

7.     L’écart de rémunération entre les sexes est mesuré par la différence entre les gains salariaux masculins et féminins en pourcentage.


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