Quel Modèle Economique pour le Maroc ?

Quel Modèle Economique pour le Maroc ?

L’état marocain est resté longtemps en panne de projet économique pour le pays. Pendant presque deux décennies, il s’est limité à gérer les affaires courantes et à suivre les recommandations des bailleurs, en attendant d’y voir plus clair. Cette défaillance a fini par anesthésier le débat économique dans ce pays. A mes yeux, la situation a changé avec le nouveau règne. L’Etat a adopté un modèle économique et social de référence, que je qualifierai de modèle-IDE ou modèle-plate-forme, par référence au rôle central attribué à aux Investissements directs étrangers.

Ce modèle mise, au niveau économique, sur l’investissement des grands groupes étrangers pour alimenter la croissance dans une économie ouverte, comme base de génération de revenus ‘’primaires’’, dont la dépense exerce des effets multiplicateurs bénéficiant au reste de l’économie, notamment à celle des services de proximité. Cette position, défendue par certains experts qui avaient parlé d’une politique destinée à offrir ‘’une plate-forme de production et (ou) de distribution pour le marché européen1 ’’ à l’occasion des réflexions sur la mise à niveau, a été adoptée et élargie au marché global. Convaincus de la justesse de ce choix, les responsables ne doutent plus, avant d’engager le pays dans des voies jugées auparavant hasardeuses, pour autant qu’elles améliorent la fameuse attractivité. La politique d’attraction des IDE se retrouve dans les projets ‘’phares’’ de l’équipe économique, qui met en œuvre ce modèle, que ce soit le Plan Azur, le projet de cession de terres agricoles, le plan Emergence ou les méga projets d’infrastructure.

Au plan social, le nouveau modèle se donne comme priorité l’accompagnement des reconversions que l’attraction des IDE va entraîner directement ou indirectement2. En ce sens, il ne s’agit plus de  faire du social pour conserver aux gens leurs moyens d’existence traditionnels, comme cela a été le cas auparavant, mais du social pour apporter de nouveaux moyens d’existence. D’où l’insistance sur la politique de proximité, sur les activités génératrices de revenus et le recours à la mobilisation sociale en vue de lutter contre la pauvreté, en particulier en milieu urbain.

Avant de présenter et de critiquer ce nouveau modèle, je vais résumer le cheminement des projets économiques antérieurs, en distinguant deux périodes :

•  celle des années 60/70, au cours desquelles un modèle cohérent avait été pensé et partiellement mis en œuvre,

• et celle des années 80/90 marquées par une crise et une longue période de convalescence.

Le modèle anti-social des années 60 et 70

La politique économique prônée à l’époque aurait probablement obtenu une bonne note de la part de Sir Arthur Lewis, pionnier des stratégies dites dualistes de développement3. Dans ces dernières, les investissements devaient être concentrés dans les secteurs modernes, alors que le secteur traditionnel était censé retenir la main-d’œuvre en attente, sans coûts sociaux excessifs, engendrant ainsi un développement accéléré du capitalisme. Ces orientations ont convergé avec les intérêts de la monarchie, cherchant à élargir sa base sociale, et ont pu être concrétisées dans les mesures de politique générale.

C’est ainsi que l’investissement public a été mobilisé en masse, afin d’entraîner le privé et de consolider une bourgeoisie nationale. Sous un régime de protection politique et économique, les pratiques d’accumulation rentière ont été nourries, tout en préservant une certaine efficacité économique, grâce notamment à l’honnêteté initiale des cadres des établissements publics chargés de la régulation des exportations et des importations.

La politique sociale a été mise en cohérence avec les besoins de l’économique, d’où l’importance prise par les projets agricoles permettant de freiner l’exode rural (politique des barrages et d’irrigation) et par les politiques permettant de préserver les moyens d’existence traditionnels des pauvres (subventions alimentaires et emplois saisonniers). 

La politique économique et sociale a bénéficié d’une rente géostratégique, la guerre froide ayant mis le Maroc en position privilégiée pour négocier ses accords de coopération. Si les performances économiques ont été satisfaisantes, les dimensions sociales ont été sacrifiées. Rappelons à ce propos que le taux de croissance de l’économie marocaine à cette époque n’a été dépassé dans la région MENA que par  celui de l’Arabie Saoudite. Les indicateurs de développement humain sont restés très en deçà du potentiel du pays, conséquence en somme logique d’un modèle fondé sur la réduction des coûts sociaux.

Ce modèle est entré en crise au milieu des années 70, suite à une combinaison de facteurs exogènes (endettement, crise des marchés de destination) et endogènes (dérapage des dépenses publiques). Au milieu des années 80, les responsables vont essayer de changer de modèle, sans succès apparent, du moins durant deux décennies.

Crise et convalescence

L’épisode des deux dernières décennies est mieux connu. Je me limiterai à retracer  l’évolution des politiques économique et sociale, comme introduction au débat sur les choix actuels.

En matière agricole, les objectifs ont évolué au cours de la période de l’autosuffisance alimentaire à la reconversion agricole, dans le cadre d’une libéralisation des échanges. Entre-temps, nous avons eu droit à une politique de protection déguisée, suivie d’une parenthèse axée sur la réflexion à propos de réformes, qui a buté sur une alliance politique hétérogène et conservatrice.

En matière industrielle, nous avons eu droit à une succession de politiques : promotion des exportations à la Balassa4, Maroc compétitif à la Michael Porter, mise à niveau à l’européenne, avec promotion de la PME. Aujourd’hui, une politique de compétitivité fondée sur le développement des secteurs d’avenir attractifs pour les IDE est prônée.

En matière commerciale, depuis l’abandon du protectionnisme, la politique a basculé d’une réflexion axée sur la dimension régionale, au sens euro-méditerranéen, vers une vision plus globale.

En matière sociale, après les crises sévères des années 80, la doctrine a très peu évolué dans les faits. Le gouvernement Youssoufi a pris des mesures en faveur de son électorat qui ont plus ou moins abouti (secteur public, SMIC, AMO). Les mesures de réduction des déficits sociaux ont été noyées dans des débats interminables, en l’absence de vision économique claire, jusqu’au lancement de l’INDH, comme politique d’accompagnement social du nouveau modèle économique.

Au plan macro-économique, après des années de tâtonnements, les objectifs de réduction du train de vie de l’Etat et d’indépendance de la Banque centrale ont été pris au sérieux avec le souci de la crédibilité internationale.

Le modèle-IDE

Concernant le modèle-IDE, actuellement en marche, je résumerai d’abord les avantages exposés par ses partisans, avant d’analyser les coûts liés à sa mise en œuvre.

Les avantages recherchés

Les avantages traditionnels des IDE sont le transfert de capitaux et de technologie. Les nouveaux partisans du modèle insistent sur des avantages moins conventionnels.  Le premier consiste à bénéficier de l’effet de positionnement sur les marchés, que seuls les groupes seraient en mesure d’obtenir dans une économie globalisée. En ce sens, ils soutiennent que la compétition touristique est devenue telle, que seul un opérateur global disposerait de la capacité de positionner les plages marocaines parmi les segments en croissance du balnéaire.

Le deuxième avantage serait celui de l’incitation aux réformes internes, de l’accès à la crédibilité internationale.  C’est là un  argument qui ‘’présente’’ bien et qui joue une fonction politique importante, car il vise à rallier au projet économique la partie réformatrice et libérale de l’opinion publique.  Il n’empêche qu’il est difficile à admettre, car il va à l’encontre des leçons tirées de l’histoire économique, qui montre plutôt l’inverse, à savoir que les mouvements d’IDE ont tendance à suivre les réformes menées et la crédibilité acquise en interne (voir les réformes indienne et chinoise des années 90, qui ont précédé la vague des délocalisations).

Les coûts de l’attractivité

Le rôle des politiques économiques dans le modèle IDE est de renforcer l’attractivité du pays, ce qui engendre des coûts cachés par l’absence de débat économique. Voici quelques exemples.

L’accord ALE-USA est sur le plan commercial une mauvaise affaire pour le Maroc. En effet, compte tenu des niveaux de droits d’importation moyens appliqués aujourd’hui, le gain tarifaire serait de l’ordre de 20% pour les exportateurs américains et uniquement de 4% pour les marocains. Il est d’autant plus mauvais que les exportations américaines vont se substituer à celles de pays plus efficients, entraînant des pertes en net pour l’économie nationale par rapport à un simple scénario de libéralisation unilatérale. Si les partisans du modèle-IDE acceptent les surcoûts de l’ALE, c’est en échange de la ‘’crédibilité’’ qu’il offre, ingrédient nécessaire de l’attractivité, notamment pour les groupes internationaux attentifs à la protection offerte par ce type d’accords5.

Les méga projets d’infrastructure menés actuellement au Maroc sont très coûteux en termes budgétaires, on le sait. L’expérience montre également que les coûts estimés seront largement dépassés. Au-delà de cet aspect financier, il faut rappeler que la facture économique sera plus lourde, car la plupart de ces projets vont se traduire au cours de leur exploitation par des pertes d’activité pour d’autres infrastructures (ports et routes) et donc d’autres territoires, avec des effets en cascade plus ou moins significatifs.  Ils coûtent aussi par l’effet d’éviction qu’ils exercent en drainant les meilleures compétences. Ces inconvénients ne compensent pas pour autant, aux yeux des partisans de ces projets, les bénéfices attendus en terme de ‘’connectivité’’, autres ingrédients de l’attractivité.

La politique macro-économique du modèle IDE vise à rassurer les opérateurs sur la valeur de leurs actifs, ce qui suppose une politique monétaire, budgétaire et fiscale favorable aux intérêts des investisseurs (éviter le syndrome argentin). Ces choix induisent des déséquilibres majeurs, dont la tendance à la surévaluation du dirham et à la surliquidité de l’économie, signaux de la ‘’maladie hollandaise’’, entraînant une perte de compétitivité du secteur exportateur, que les responsables admettent comme tribut à la stabilité, autre ingrédient de l’attractivité.

Certaines limites du modèle-IDE sont bien captées par le concept de croissance appauvrissante, idée selon laquelle la globalisation peut entraîner un accroissement des volumes sans croissance en valeur, en raison de la compétition croissante entre fournisseurs, sur des marchés contrôlés par l’aval. Dans ces conditions, ce sont les salaires et les revenus qui s’ajustent à la baisse, d’où le caractère ‘’appauvrissant’’.

Illustrons ce concept par un cas réel et un cas ‘’imaginaire’’.

Une centrale d’achat s’installe pour s’approvisionner auprès des producteurs en produits horticoles afin de les réexporter. Ces produits ont une dimension de ‘’rente’’ due à la nature de leur processus de production, qui exploite une ressource spécifique. Dans un premier temps, les producteurs primaires peuvent augmenter leurs revenus en bénéficiant de la concurrence entre acheteurs. A terme, la centrale va accroître son contrôle sur la filière et son pouvoir de négociation des prix au détriment des producteurs8.  Des exemples similaires peuvent être imaginés pour les produits de la mer, l’artisanat ou toute autre activité à rente spécifique.

Deuxième illustration : un pays, cherchant à attirer les IDE, recourt à l’un des leaders de l’industrie du conseil stratégique pour identifier les secteurs porteurs. Ce pays risque d’investir dans les mêmes créneaux que d’autres ayant eu recours à la même démarche stratégique. Ce faisant, il fera face à ce que les économistes appellent un ‘’adding up problem’’. Ce problème surgit suite aux excès d’investissement dans des secteurs  dans lesquels un groupe de pays détient un pouvoir de marché. Il a été à l’origine de la révision de la politique de prêts des bailleurs de fonds en Afrique de l’Ouest par exemple, lorsque ces derniers se sont aperçus que les prix des matières premières exportées par ces pays baissaient au fur et à mesure de l’annonce des projets d’investissement dans le cacao, le café ou le coton. Deux secteurs clés de la stratégie marocaine d’attraction des IDE sont déjà confrontés à ce problème : ce sont le tourisme balnéaire en Tunisie et en Espagne et l’off-shoring9.

Remarques finales

Tel qu’il est appliqué, le modèle-IDE n’est pas raisonnable. Les politiques d’attraction sont coûteuses pour les opérateurs nationaux et favorisent les intérêts des nouveaux entrants et des consommateurs. Si les gains apparents peuvent être spectaculaires, ils ne doivent pas être confondus avec les gains nets, qui escomptent les coûts cachés des  politiques d’attraction en termes commerciaux, budgétaires, d’allocation de ressources, et de déplacement des rentes. 

Dans un modèle plus raisonnable, les politiques d’attraction constituent des éléments complémentaires des politiques de croissance. Citons à ce propos D. Rodrik et A. Subramanian10 à propos du miracle indien : ‘’Il est important de bien caractériser une politique selon qu’elle est plutôt favorable au développement des marchés ou plutôt favorable au développement des affaires. La première se focalise sur la levée des barrières à l’entrée à travers les processus de libéralisation. Elle bénéficie en premier aux nouveaux entrants et aux consommateurs. Une politique favorable aux affaires se concentre sur l’amélioration de la profitabilité des entreprises industrielles et commerciales déjà installées. Elle bénéficie en premier lieu aux opérateurs historiques et aux producteurs. La réduction des prélèvements fiscaux et des contrôles des prix des facteurs et des biens sont les mesures clés d’une politique pro-capitaliste alors que la libéralisation des échanges constitue la mesure principale des politiques pro-marchés’’.

Cette remarque montre combien il serait utile aujourd’hui de débattre sur la nature des réformes à mettre en œuvre et sur la séquence de mise en œuvre de ces réformes, face au modèle-IDE.


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