Quel échange entre anthropologie du contemporain et entreprises ?

Quel échange entre anthropologie du contemporain et entreprises ?

On pourrait aborder les interconnexions entre sciences sociales et monde des entreprises à travers de nombreuses pistes. En tant qu’anthropologue de formation, je me permets ici de réduire le focus au domaine qui m’est le plus proche, celui de l’anthropologie et de ses parcours durant ces dernières années.

La globalisation, aujourd’hui, a rapproché des cultures différentes ; elle a amené les entrepreneurs à travailler dans des milieux sociaux et culturels diversifiés et parfois difficiles à comprendre. Autrefois, l’anthropologie étudiait des sociétés autres, des contextes culturels différents. Depuis quelques décennies, elle s’interroge sur les liens entre technologies et comportements humains, les rapports entre cultures différentes, la complexité de la contemporanéité et sur les effets de la globalisation même sur la société (Abelès, 2008 ; Kilani, 2010). Le regard des chercheurs en anthropologie sur les activités économiques est un signe aussi du contemporain (Assayag, 2010). Aujourd’hui, l’anthropologie s’interroge également sur les nouveaux modes économiques et les organisations et produit des recherches sur les entreprises, les cultures des organisations, les liens entre cultures. Elle étudie tant les relations entre les personnes, le pouvoir, la richesse que les mécanismes complexes du leadership et de la construction du consensus conflictuel, en essayant de comprendre les rhétoriques, les généalogies (dans le sens foucaldien) et les formes d’exercice du pouvoir dans le management et dans le travail des entreprises.

Par ailleurs, on peut souligner que l’internationalisation des entreprises produit une pluralité culturelle, et les contextes dans lesquels travaillent de nombreuses entreprises sont en fait interculturels. En effet, les entreprises travaillent souvent dans des contextes multiples lorsqu’elles sont loin les unes des autres. Dans ce sens, une lecture anthropologique peut contribuer à la compréhension des rapports entre cultures différentes ainsi qu’entre les rationalités, également différentes, qui sont utilisées dans les contextes du travail, de la production, des échanges et de la consommation des biens et des services.

L’anthropologie contemporaine conduit à « un dépassement de frontières hier légitimes, tant du point de vue des objets de recherche que des modes d’investigation, avec la finalité  d’appréhender la configuration des nouvelles pratiques individuelles et collectives, d’en analyser les valeurs et les représentations » (Bouvier, 1995), de dégager les différentes « rationalités » sous-tendues à toutes ces multiples configurations postmodernes, reliant ainsi une anthropologie du contemporain à une anthropologie du travail et du quotidien. Il s’agirait ici d’une approche anthropologique qui souligne l’importance des mutations économiques et technologiques et la nécessité de mettre l’accent sur les processus de changement pour appréhender les sociétés tant dans leur actualité que dans les processus contradictoires connectés à la globalisation et à la fragmentation des sociétés elles-mêmes. D’ailleurs, il y a plus de vingt ans déjà, Bouvier (1995) avait suggéré de privilégier une autre « cohérence » (ou rationalité) par rapport à celle des théories basées sur les structures sociales et les mouvements globaux qui les concernent, une cohérence qui émerge plutôt du quotidien dans le cadre d’une activité commune, productive, rituelle ou autre.

Dans le cadre de ces contextes de travail complexes et en mutation, une des modalités de concevoir aujourd’hui les relations entre anthropologie et entreprises consiste souvent à penser l’anthropologue, dans l’équipe des managers, comme spécialiste de communication ou de compétences culturelles, voire « interculturelles ». Selon cette approche, bien souvent, l’anthropologue apparaît aussi en tant que formateur dans une équipe avec des personnes de cultures différentes ou en tant que facilitateur dans la création d’un marketing culturellement « sensible ». Mais, bien plus que cela, une approche anthropologique peut essayer d’observer et de comprendre les marchés différents et les typologies de travail, des travailleurs et des entrepreneurs. Dans nos sociétés contemporaines, l’anthropologie essaie en fait de s’interroger sur les rapports avec les altérités,et essaie de comprendre les multiples rationalités qui sont en jeu dans des contextes culturels et sociaux différents, tout comme dans des marchés et dans des contextes de travail différents.

Mais, c’est aussi dans le domaine de l’innovation que l’anthropologue peut véritablement contribuer. L’apport de l’anthropologie se joue dans la compréhension des modalités et pratiques d’une culture de l’innovation interagissant avec d’autres réalités et compétences dans un processus comportant en soi des crises et des incertitudes, des processus de changement et différentes modalités de réaction à leur encontre.

La question de l’adaptation à des situations, nouvelles ou imprévues, aux nouvelles pratiques culturelles et sociales constitue une question clé du contemporain et des entreprises contemporaines ; l’apport de l’anthropologie dans ce domaine pouvant se révéler significatif.

La réalité de nos sociétés post-industrielles implique une approche interdisciplinaire (Agier, 2013) avec laquelle les chercheurs en sciences sociales, selon leurs spécificités,  peuvent collaborer . En fait, la complexité de la contemporanéité (Augé, 1994) exige d’être abordée d’une façon consciente et articulée. Aujourd’hui, les sciences sociales et humaines nous proposent une « épistémologie de la complexité»(Morin, 2005), une analyse des « contraintes en tant qu’opportunités » (Ceruti ; Montuori, 1994) ; elles ont démontré que la pureté – dans le sens où la réalité n’aurait qu’une facette – n’existe pas et que les « fruits purs deviennent fous » (Clifford, 1988).

Les approches les plus novatrices des sciences sociales ont cherché à faire face à l’incertitude, au désordre, aux « mouvements »(Balandier, 1988 ; 2013) et à l’imprévisible. Elles ont préféré se confronter aux « imprévus attendus » (Perticari, 1999), penser l’impossible, considérer les « instants révolutionnaires continuels » (Benjamin, 1950) qui font l’histoire et la réalité.

On prétend parfois exclure la réaction aux imprévus et aux nouveautés dans la vie d’une entreprise, en croyant qu’une certaine rationalité économique peut être suffisante, mais la composante de l’adaptation à la nouveauté et au changement constitue également une composante de la vie d’une entreprise ; l’apport des sciences sociales dans ce cadre peut être précieux dans le partage de l’expérience, les processus de coopération, la recherche de la qualité, l’exercice du leadership (Schen, 1985) et la gestion des conflits (Bréard, Pastor, 2000 ; Morelli, 2014).

Le défi actuel se situe plutôt dans la capacité et la possibilité de déborder, de croiser et de traverser les frontières (réelles, imaginaires, disciplinaires). Apprendre à traverser les frontières, aller « au-delà » est l’enjeu majeur de nos sociétés contemporaines (Agier, 2012) ; la globalisation de l’économie et des entreprises y est impliquée, tout aussi bien que l’anthropologie elle-même.

Les cultures complexes de notre temps sont dans un état de flux. Elles sont marquées par le changement dans le microtemps et le macrotemps ; elles sont des structures mais également des processus (Hannerz, 1996). Les logiques sociales et les dynamiques culturelles dans la société globalisée s’articulent à des modalités d’interaction et de médiation différentes qui vont redessiner les individus, les groupes et leurs rapports réciproques. Dans ce cadre, on a vu s’introduire une anthropologie multi-située comprenant le terrain en tant qu’espace délimité, mais proposant l’étude des connexions et des ramifications. Il s’agit d’une méthodologie pour l’étude de la globalisation afin de saisir des expériences inédites de relations, mettant en évidence les interdépendances et les hiérarchies liées à la distribution inégale des capitaux culturels. Cette modalité immatérielle de production du capitalisme avancé se nourrit d’un flux communicatif et médiatique. La prégnance des médias, les migrations et la production globale de langages et de technologies sont des facteurs qui déterminent des expériences inédites d’identité, de culture et de représentation aussi (Burawoy, 2000). Appadurai (1996) a étudié comment la production de valeurs, symboles, identités s’est aujourd’hui affranchie des des territoires et des confins des réalités nationales. Il s’est focalisé sur certains aspects des flux culturels dans l’économie du système global tels que la configuration des nouveaux panoramas, ou scénarios : les migrations humaines, les flux des symboles, le mouvement des technologies, le mouvement de l’argent, les flux des idées. Une telle approche anthropologique se focalise tant sur les contingences historiques de ces scénarios que sur leurs possibilités multiples de se combiner selon l’expérience des acteurs sociaux et de leur imaginaire. Même un modèle élémentaire d’économie politique globale doit prendre en considération les relations entre mouvements de personnes, flux technologiques et transferts financiers.

Selon cette théorie des flux culturels globaux, les phénomènes du travail et des mouvements financiers et médiatiques interagissent mais selon des circonstances locales. Selon Appadurai, l’anthropologie du contemporain a besoin d’élaborer des concepts qui puissent analyser les dimensions complexes liées à la globalisation, et ce, par la mise à disposition d’un « vocabulaire technique raisonnablement économique » (Appadurai, 1996) en tant que base pour une analyse du global encore en train de se faire. Dans ce cadre, il est inévitable que l’apport de l’anthropologie du contemporain aux entreprises et au monde économique  va dans le sens d’une compréhension de la complexité de la réalité globalisée. Une anthropologie du contemporain ne peut pas se faire sans une ethnographie des multiples modalités de travail actuelles et du vécu des travailleurs et des entrepreneurs, ni sans une observation en profondeur des modalités de production et d’échanges de biens et des services en relation avec les flux technologiques et financiers. Il s’agit d’une sorte de « conversation » entre anthropologie du contemporain et monde des entreprises, et qui doit se nourrir encore et se donner des espaces et des temps pour inventer des modalités de lire et comprendre la spécificité de notre contemporain. Il s’agira aussi d’imaginer un nouveau vocabulaire capable de rendre compte de la complexité de la réalité et du rôle même de l’imagination dans tous ces processus où la composante culturelle et celle économique sont inter-liées à des modalités souvent inédites

 

Bibliographie

  • Abélès, M. (2008). Anthropologie de la globalisation. Paris : Payot.
  • Agier, M. (2013). Le tournant contemporain de l’anthropologie. Socio, vol.(1), p. 77-93.
  • Agier, M. (2012). Penser le sujet, observerlafrontière. Le décentrement de l’anthropologie. L’Homme, vol.(202-203), p. 51-75.
  • Appadurai, A. (1996). Modernityat large. Minnesota: Unviersity of Minnesota Press.
  • Assayag, J. (2010). La mondialisation des sciences sociales. Paris : Téraèdre.
  • Augé, M. (1994). Pour une anthropologie des mondes contemporains. Paris :Aubier.
  • Balandier, G. (1988). Le désordre. Éloge du mouvement. Paris : Fayard.
  • Balandier, G. (2013). Du Social par temps incertain. Paris : PUF.
  • Benjiamin, W. (1950/2017). Sur le concept d’histoire. Paris : Payot.
  • Bréard, R. ; Pastor, P. (2000). Gestion de conflits. Paris : Liasons.
  • Bouvier, P. (1995). Socio-anthropologie du contemporain. Paris : Galilée.
  • Burawoy, M. et al. (2000). Global Ethnography: Forces, Connections, and Imaginationsin aPostmodern World. Berkeley: University of California Press.
  • Ceruti, M. ;Montuori, A. (1994). Constraints and possibilities.London: Routledge.
  • Clifford, J. (1988). The predicament of culture. Harvard: Harvard University Press.
  • Hannerz, U. (1996). Transnational connections. London: Routledge.
  • Hannerz, U. (1991). Cultural complexity.Columbia: Columbia UniversityPress.
  • Kilani, M. (2010). Anthropologie. Du local au global. Paris : Armand Colin.
  • Morelli, U. (2014). Il conflittogenerativo: la responsabilitàdeldialogocontro la globalizzaizone. Roma : CittàNuova.
  • Morin, E. (2005). Introduction à la pensée complexe.Paris :Seuil.
  • Perticari, P. (1996). Attesiimprevisti. Torino: BollatiBorighieri.
  • Schein, H.E. (1985). Organisational culture and leadership.Indianapolis: Jossey Bass.

 


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