QUE PEUT LA RECHERCHE EN SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES POUR L’ENTREPRISE ?

QUE PEUT LA RECHERCHE EN SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES POUR L’ENTREPRISE ?

Introduction 

L’État marocain n’a toujours pas résolu la question de la place de la recherche de manière saine et audacieuse. Certes, plusieurs évaluations ont été réalisées pour diagnostiquer l’état des lieux de nos institutions et productions scientifiques, mais l’on peine à initier une politique scientifique rigoureuse.

Dans Le Maroc scientifique (2008), fruit d’une évaluation de la recherche marocaine des sciences de la nature1, les auteurs avaient conclu à la nécessité d’une continuelle croissance de l’activité de recherche2, préalable indispensable aux besoins du pays en termes de prospection et de veille, dans plusieurs domaines porteurs. L’autre résultat significatif stipule que « sans une politique volontariste de soutien à la recherche, le système tout entier risque de se dissoudre : stratégies individuelles de “survie” des chercheurs, fuite vers la consultance ou vers d’autres pays plus cléments menacent en permanence le fonctionnement des laboratoires »3.

Une seconde évaluation a concerné par la suite les SHS (sciences humaines et sociales), très peu considérées jusque-là par le gouvernement marocain. La décision a été prise en 2003 de réaliser une évaluation du champ de la recherche dans le domaine des SHS par le ministère de l’Enseignement supérieur. Elle a été supervisée par le sociologue Mohamed Cherkaoui et une équipe d’experts marocains, contrairement à l’évaluation des sciences de la nature. L’évaluation s’appuie cependant sur une méthode analogue, à savoir l’administration d’un questionnaire, focus group/laboratoires et une étude bibliométrique couvrant la quasi-production de 1960 à 2006. Le rapport de synthèse, rendu public en 20094, a démontré une carence notable en matière de production scientifique, un champ de recherche éclaté/atomisé, une communauté scientifique embryonnaire, et surtout des problèmes structurels contraignants pour les chercheurs en SHS, notamment un nombre élevé d’étudiants à encadrer, la diversité et dispersion des matières à enseigner et le défi de l’évaluation qui dévore la plus grosse partie du temps. Cela s’ajoute aux représentations très peu valorisantes du chercheur dans la société marocaine.

Ces deux évaluations réalisées, le gouvernement avait entamé des réformes pour la promotion de la recherche, tentant de mettre en place une politique scientifique à travers, par exemple, la Stratégie nationale pour le développement de la recherche scientifique à l’horizon 2025. Or, les différentes réformes de l’université marocaine, entamées après ces évaluations, n’ont guère résolu de manière satisfaisante la question de la place de la recherche et n’ont guère pris en compte les recommandations des deux évaluations qui avaient insisté sur l’urgence « d’un ministère dédié, d’une ligne budgétaire “recherche” au sein du budget de l’État, de la labellisation de certains laboratoires, d’un renforcement quantitatif du nombre de chercheurs, de la mise en place d’une carrière de recherche ». L’inclusion de la recherche scientifique dans les compétences d’un trop grand « ministère de l’Éducation nationale, de la formation professionnelle, de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique » n’a fait qu’évacuer les enjeux et pérenniser le « malaise »5, voire la « crise »6que connaît l’université marocaine.

En addition à sa mission première de formation et de recherche, l’université est sollicitée de tout bord afin de jouer de nouveaux rôles, dont l’innovation et le transfert de technologie. Or, cette nouvelle ambition de faire de l’université un levier du développement est confrontée à plusieurs contraintes, dont le manque de diffusion et de valorisation des résultats de la recherche7.

Ces éléments de contexte rappelés, la question « Que peut la recherche en SHS pour l’entreprise au Maroc ? » devient luxueuse ! Essayons cependant l’exercice !

La première réponse serait tout simplement que les SHS peuvent beaucoup pour l’entreprise ! En effet, il est toujours possible de trouver des arguments pour justifier et convaincre de l’utilité, voire de la nécessité des SHS pour l’entreprise marocaine. L’on pourrait lister une palette d’outils de la socio-anthropologie, qui peuvent être notamment bénéfiques à l’entreprise.

En plus de la sociologie des organisations qui fait désormais partie des formations de management, l’entreprise peut emprunter aux SHS leurs outils afin de comprendre la « culture de l’entreprise », les situations d’interculturalité, les problématiques de changement, la RSE, la diffusion de l’innovation, etc.

Prenons l’exemple du long et complexe processus de la diffusion de l’innovation. Les SHS peuvent aider par des enquêtes en amont de la R&D (recherche et développement) en documentant les besoins des consommateurs/utilisateurs, leurs pratiques et usages par rapport à un bien ou un service. Une fois l’idée innovante validée par la R&D, l’étape suivante de sa diffusion en interne nécessite également l’identification des tensions (enjeux/contraintes) entre les différents départements et acteurs au sein de l’entreprise afin d’aboutir à une meilleure coopération et d’éviter les résistances à l’innovation. La phase de la distribution ou la réception de l’innovation par les utilisateurs/consommateurs serait mieux accompagnée par des enquêtes a posteriori dans l’objectif d’analyser la façon dont l’innovation est reçue, acceptée ou non par l’utilisateur/consommateur.

Si les services du marketing ont vocation à mettre l’accent sur l’enchantement du produit/service nouveau (pour faire rêver le consommateur), le rôle des SHS est plutôt le désenchantement, à travers le dévoilement et l’identification des  différentes contraintes qui freinent le processus de diffusion sociale. L’anthropologue Dominique Desjeux a montré la richesse de la complémentarité entre les deux : 1) la concentration sur le consommateur prônée par le marketing ne peut se faire sans un détour par la compréhension des usages et pratiques du consommateur ; 2) la focalisation de l’individu par le marketing est en contradiction avec l’anthropologie qui met en avant la dimension collective de la prise de décision ; et 3) l’anthropologie va aider dans l’identification des contraintes à la réception de l’innovation (contraintes matérielles, contraintes d’ordre social, contraintes symboliques ou identitaires)8.

La question qui se pose : comment faire en sorte que l’entreprise puisse bénéficier de ce type d’outils qu’offrent les SHS ? Autrement dit : comment utiliser les savoirs produits par ces sciences dans et pour l’action ?

Du point de vue de l’entreprise, les sociologues, anthropologues et autres chercheurs des SHS ne l’aident pas beaucoup dans ce sens. Mais, est-ce leur rôle ?

Il ne suffit pas de demander aux chercheurs universitaires de conclure leurs études par des recommandations pragmatiques en direction des acteurs de l’entreprise. D’abord, leur rôle c’est de produire du savoir fondamental et non de faire de la sociologie caméraliste9 (de conseil) et, ensuite, les contraintes structurelles déjà énoncées ne lui permettent pas de diffuser ses résultats dans son large environnement.

Pour que les SHS pénètrent l’entreprise, il faudrait aussi que l’entreprise s’ouvre sur l’université et le monde de la recherche pour établir des ponts de collaboration. Sous d’autres cieux, le monde entrepreneurial investit des fonds dans la recherche (aussi bien la recherche appliquée que fondamentale).

L’incompréhension entre les deux mondes est peut-être due à l’origine même des SHS, notamment la sociologie qui a peiné à s’imposer en tant que discipline scientifique : la nécessité de la neutralité axiologique et la distinction consciente entre la casquette du « savant » et du « politique », pour reprendre les termes classiques de Max Weber, réglementent l’éthique du chercheur.

En empruntant la casquette du « politique » (entendez le consultant, l’expert, etc.) pour intervenir dans les débats de la cité, le chercheur, consultant-accoucheur, peut aussi accompagner l’entreprise pour saisir la complexité des problèmes auxquels elle fait face actuellement et co-construire des démarches de changement10.

Mais encore faut-il que ses responsables soient prêts à écouter le diagnostic « réel » et « désenchanté » et non prescriptif que leur propose le chercheur.

Notes

Cette évaluation a été menée entre 2002 et 2003, dirigée par Roland Waast (IRD), et réalisée par le ministère marocain de la Recherche et des partenaires de l’IRD (Institut de recherche pour le développement).

Le Maroc, après avoir montré une progression spectaculaire de sa production, pour devenir troisième producteur scientifique africain, montre depuis 2000 des signes d’essoufflement et a été rejoint par la Tunisie.

Arvanitis, Rigas (2009, mars). Compte-rendu d’ouvrage (Kleiche Dray, Mina et Waast, Roland (2008). Le Maroc scientifique. Paris : Publisud. 312 p.). Revue d’anthropologie des connaissances, pp. 554-570.

Voir : Cherkaoui, Mohamed (2012, décembre). Enquête sur l’Évaluation du système national de la recherche dans le domaine des sciences humaines et sociales : Projet R&D Maroc SHS/12/12/05 : rapport de synthèse.

http://www.abhatoo.net.ma/maalama-textuelle/developpement-economique-et-social/developpement-social/education-enseignement/enseignement-superieur-et-recherche-scientifique-et-technique/enquete-sur-l-evaluation-du-systeme-national-de-la-recherche-dans-le-domaine-des-sciences-humaines-et-sociales-projet-r-d-maroc-shs-12-12-05-rapport-de-synthese

Mohamed Cherkaoui.

Cherkaoui, M. (2011). Crise de l’université. Genève : Librairie Droz.

El YoussoufiAttou, O. et Arouch, M.(2016, janvier). État des lieux du système national de l’innovation technologique au Maroc. International Journal of Innovation and ScientificResearch, Vol. 20(1), p. 83-89.

Voir les travaux de D. Desjeux.

Boudon.

Morin, Pierre et Delavallée, Éric (2003). Le manager à l’écoute de l’entreprise. Paris : Éditions d’organisation, p. 249.


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