Mesures et tendances des inégalités monétaires

Mesures et tendances des inégalités monétaires

Les inégalités économiques et sociales, dans leurs différentes manifestations, ont joué un rôle majeur dans le déclenchement des soulèvements de 2011 dans divers pays arabes (Ianchovichina et al., 2015) et pèsent lourdement sur la cohésion sociale1. S’il existe un consensus sur les effets négatifs des inégalités, des divergences apparaissent en revanche sur la manière de les appréhender. En effet, les approches adoptées pour l’analyse des inégalités sont diverses et concernent plusieurs disciplines. Les premiers travaux découlent de l’analyse sociologique liée aux structures sociales. Il s’agit, notamment, de la notion de classes sociales chez Karl Marx, de stratification sociale chez Max Weber et des types de capitaux de Pierre Bourdieu. Des travaux plus récents, notamment ceux des économistes François Bourguignon et Joseph Stiglitz, appréhendent les inégalités à travers la notion de mondialisation des inégalités. Les inégalités internationales (inégalités entre Nations) et inégalités internes (inégalités au sein des Nations) semblent présenter des évolutions assez contrastées. Dans cette même lignée, Thomas Piketty montre que les inégalités intra-pays de revenus augmentent dans la plupart des pays développés.

Les inégalités de revenus augmentent aussi dans les pays arabes. La croissance annuelle moyenne de l’IDH dans la région arabe a diminué de plus de moitié entre 2010 et 2015 (0,45%) par rapport à la croissance entre 2000 et 2010 (0,95%). La région souffre d’une perte globale due aux inégalités de revenus de 26,2% en 2015 contre 17,7% en 2010, largement supérieure à celle dans les pays où le niveau de développement humain est très élevé (19,5% en 2015 contre 19,9% en 2010).

Signalons que la relation est étroite entre les inégalités et la pauvreté (Dubois, 1999). Il est donc pertinent de traiter de manière conjointe la question de la pauvreté et des inégalités. Les données sur la pauvreté permettant d’appréhender de façon globale les situations de privation, sans pour autant indiquer comment sont réparties les dépenses entre les différentes catégories sociales. L’analyse des indicateurs d’inégalité tels que l’indice de Gini2 et le rapport interdéciles3 des dépenses ou des revenus est nécessaire et apporte un éclairage complémentaire sur la nature de la répartition des richesses entre riches et pauvres.

La mesure des inégalités monétaires : de quoi parle-t-on ?

Les indices d’inégalité de revenus, largement utilisés dans la littérature, renseignent globalement sur le degré de concentration de la répartition des ressources monétaires perçues par les individus d’une population. Cependant, les revenus ne permettent pas, à eux seuls, de caractériser les inégalités de bien-être. Les indices d’inégalité dans la distribution de la santé ou de l’éducation, récemment introduits par le PNUD dans l’indice de développement humain ajusté aux inégalités (PNUD, 2010), permettent de mieux rendre compte, en introduisant d’autres aspects, de la nature multidimensionnelle des inégalités.

De manière générale, la construction d’un indice d’inégalité nécessite (i) de cerner la population d’intérêt sur laquelle l’analyse porte, (ii) de préciser sur quelle variable l’inégalité est mesurée, et (iii) d’identifier l’entité sur laquelle l’observation de cette variable s’opère. Le premier critère concerne la population d’intérêt qui peut être, par exemple, l’ensemble de la population marocaine âgée de 15 ans et plus en 2014, ou bien, l’ensemble des salariés au Maroc en 2017.

Concernant le deuxième critère, on définit la variable de revenus choisie pour évaluer l’inégalité monétaire. Le choix de cette dernière revêt une certaine importance, car elle détermine de manière systématique sur quoi l’inégalité est quantifiée. Ainsi, l’inégalité peut être évaluée, par exemple, à partir du revenu global des individus, qu’il soit composé de salaire, de revenu foncier, de transferts, ou d’actif financier. En raison du manque de données sur le revenu, ce dernier est le plus souvent approximé à travers la consommation qui, à son tour, peut aussi être approchée à travers les variables liées au mode de consommation telles les mesures des taux d’équipement.

En troisième lieu, il s’agit de préciser l’entité d’observation appelée aussi entité d’analyse (troisième critère). Elle définit implicitement par qui l’inégalité est appréciée. Elle peut l’être entre ménages, individus, communes, provinces... Le manque d’information relatif à certains niveaux d’observation contraint de passer à un niveau supérieur à travers une agrégation (par exemple, passer du niveau individu au niveau ménage ou unité de consommation). Le choix de l’entité d’observation est susceptible, toutefois, de modifier les résultats obtenus, même s’il s’agit à la fois de la même population d’intérêt et de la même variable de revenus.

Évolution des inégalités monétaires au Maroc 2007-2014

En l’absence de données fiables sur les revenus, l’analyse des inégalités économiques et sociales au Maroc se fonde sur la répartition des dépenses de consommation des ménages, exprimées par personne et par an. Ainsi mesurées, les inégalités semblent moins accentuées qu’elles ne le sont dans les faits.

Ceci étant, l’analyse de leur tendance entre 2007 et 2014 se fonde − par le Haut-Commissariat au Plan (HCP), tout comme l’Observatoire national du développement humain (ONDH) − sur les données des enquêtes abordant les dépenses de consommation des ménages4. Faite à l’aide de trois indices, l’évaluation de cette tendance stipule la stagnation de l’inégalité des dépenses de consommation, connues pour leur saturation parmi les classes riches et leur amélioration parmi celles pauvres.

L’indice de Gini, plus sensible au centre de la distribution sociale, passe de 0,407 en 2007 à 0,388 en 2014. Il exprime une tendance à la baisse des inégalités, statistiquement peu significative, témoignant plutôt d’un statisme des classes sociales intermédiaires en termes de niveau de consommation.

Le rapport interdécile est sensible à l’écart entre les plus pauvres et les plus riches. Mesuré par le rapport de la part, dans le total des dépenses, des 10% les plus riches à celle des 10% les plus pauvres, il a diminué de 12,7% à 11,2%. On en retient que l’écart relatif entre les pauvres et les riches aurait cessé de se creuser dans le domaine de la consommation de biens et services, à moins que les observations extrêmes des enquêtes de 2007 et de 2014 ne soient pas comparables.

Le taux de pauvreté relative, mesurée au seuil de 60% de la médiane des dépenses de consommation par habitant, est une autre mesure de l’inégalité, sensible à la tranche inférieure de la distribution sociale. Il a pratiquement stagné à près de 19%, passant de 19,4% à 18,8% durant la période, indiquant, à son tour, une quasi-stagnation de la frange de population consommant moins que le seuil de la pauvreté relative, durant la période analysée.

En dynamique longue, la pauvreté monétaire, mesurée par la proportion de la population disposant de moins de 2 US$ par jour en PPA (en %), est passée de 13,3% à 8,9% entre 1985 et 2014. Toutefois, malgré cette baisse, le taux de pauvreté subjective (perçue) a même augmenté, passant de 39,3% en 2007 à 42,3% en 2014, et le niveau d’inégalité reste parmi les plus élevés de la région. En effet, la répartition sociale des dépenses de consommation des ménages ne s’est pas dégradée entre 2007 et 2014. Elle a cependant stagné durant la période à un niveau plus élevé que les pays comparables sur le plan économique et culturel tels que la Tunisie (Gini égal à 0,358) et l’Égypte (0,308). Pareille rigidité à la baisse des inégalités au Maroc gagnerait à être inversée à un moment où la réduction de la pauvreté est de plus en plus tributaire de la régression des inégalités. En 2014, une baisse des inégalités de 1% aurait donné lieu à une réduction de la pauvreté de 10% contre 5,9% en 2007.

Le niveau de revenus ou de dépenses ne constitue pas à lui seul une mesure directe du niveau de vie tel qu’annoncé par Anand et Sen (1994). Il peut être simplement considéré comme un instrument utilisé pour acquérir plus de bien-être. À côté des inégalités monétaires, les inégalités non économiques constituent une dimension importante du bien-être. Pour mesurer l’ampleur des inégalités dans toutes ces formes et manifestations, il est nécessaire de tenir compte, en plus de la dimension monétaire (revenus, patrimoine….), des dimensions non monétaires (éducation, santé, accès au logement…).

Bibliographie

  • Anand, S. and Sen, AK. (1994). Sustainable human development: concepts and priorities, Occasionnal paper 8, Human Development Report Office. New York: United Nations.
  • Banque mondiale (2017). Le Maroc à l’horizon 2040. Investir dans le capital immatériel pour accélérer l’émergence économique. Wachington DC.
  • Bourguignon, F. (2013). La Mondialisation de L’inégalité. Paris : Le Seuil.
  • Piketty, T. (2013). Le Capital au XXIe siècle. Paris : Éditions du Seuil, coll. « Les Livres du monde », 916 p.
  • Dubois, J-L. (2001). Pauvreté et inégalités : situation et politiques de réduction. Dans A. Lery et P. Vimard (coord.). Population et développement : les principaux enjeux cinq ans après la Conférence du Caire. Paris (FRA) ; Marseille : CEPED ; LPE, (12), 123-135.
  • Ianchovichina, E., Mottaghi, L. and Devarajan S. (2015). Inequality, Crisis, and Conflict in the Arab World. Rapport de suivi économique de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA). Washington : Groupe de la Banque mondiale.
  • OCDE (2017). Examen multidimensionnel du Maroc : Volume 1. Évaluation initiale. Paris : OECD Publishing.

Notes

  1. Signalons que toutes les inégalités ne sont pas forcément interprétées sous forme d’injustice.
  2. Le coefficient de Gini, ou indice de Gini, est une mesure statistique permettant de rendre compte de la répartition d’une variable (salaire, revenus, patrimoine…) au sein d’une population.
  3. Les déciles partagent l’effectif total d’une série en 10 groupe égaux, c’est-à-dire contenant chacun 10% de l’effectif total. Les rapports interdéciles sont utilisés pour mettre en évidence les disparités (ou écarts).
  4. Il s’agit, pour le HCP, de l’enquête sur le niveau de vie des ménages 2006/07 et de l’enquête sur la consommation et les dépenses des ménages 2013/14, et, pour l’ONDH, des enquêtes panel couvrant la période 2012-2017. Notons également que les principaux indices d’inégalité sont publiés dans le Rapport national sur les OMD de 2015 (in www.hcp.ma).

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