Maroc-UE : Un arrimage difficile

Maroc-UE : Un arrimage difficile

Malgré l’ampleur et la profondeur des mutations géostratégiques, le Maroc continue de considérer son arrimage européen comme un choix stratégique. Il compte même le renforcer et le développer dans le cadre de l’accord de libre-échange complet et approfondi en cours de négociation. Ce qui, naturellement, incite à soulever la question de l’opportunité d’une telle décision dans le nouveau contexte mondial.

Les mutations géostratégiques

Aujourd’hui, nous assistons à une recomposition des rapports de force à l’échelle mondiale. La montée en puissance des pays émergents s’accompagne de nombreux bouleversements qui bousculent les stratégies des États et des entreprises.

Le glissement du centre de gravité de l’économie mondiale vers l’Asie-Océanie, le regain d’intérêt pour l’Afrique et l’émergence des échanges Sud-Sud constituent, aujourd’hui, les principaux aspects du bouleversement des rapports économiques internationaux.

Entre 1967 et 2012, les parts relatives de l’Asie-Océanie dans le PIB et le commerce mondiaux sont passées respectivement de 12 à 30% et de 16 à 36% alors que celles de l’Amérique et de l’Eurafrique ont décliné1.

Des bouleversements majeurs

D’après les projections du Centre des études prospectives et d’informations internationales (CEPII), la part de l’Asie dans le PIB mondial est encore appelée à s’accroître dans le futur. De 23%, en 2008, contre 27% pour les États-Unis et 30% pour l’Union européenne, la part de l’Asie atteindrait 33% en 2025 et 48% en 2050 alors que celles des États-Unis et de l’Europe reculeraient à 24% pour chacune de ces deux puissances en 2025 et, respectivement, à 19% et à 16% en 2050.

L’importance des pays du Sud dans l’économie mondiale est croissante. La part de ces derniers dans la production mondiale est passée de 23% à 40% entre 2000 et 2012, tandis que leur part dans les exportations mondiales a atteint 48% en 2012 alors qu’elle ne représentait que 33% en 1995. La contribution des pays émergents à cette croissance des exportations du Sud a été déterminante mais non exclusive. Entre 1995 et 2012, leur part dans les exportations mondiales est passée de 13% à 28% et celle des autres pays en développement de 16% à 20%2.

Opportunités ouvertes et les contraintes induites par les mutations en cours

Comme toute mutation majeure, les changements en cours ouvrent de nouvelles opportunités et génèrent de nouvelles contraintes.

L’émergence de nouvelles puissances s’accompagne de l’intensification de la concurrence sur les marchés de biens et services, de la course pour le contrôle stratégique des matières premières et des produits agricoles, et de la compétition pour attirer les investissements extérieurs.

Mais les mutations géostratégiques en cours ouvrent également de nouvelles opportunités : ouverture de nouveaux marchés dotés d’un très grand potentiel, élargissement et diversification des sources internationales de financement, et diversification des sources de transfert technologique.

Le bouleversement des rapports internationaux en cours et le redéploiement des stratégies qui s’opèrent dans son sillage n’ont pas conduit le Maroc à reconsidérer son arrimage européen. Bien au contraire, ce dernier entend l’élargir et l’approfondir.

Un arrimage fondé sur un partenariat asymétrique

Amorcé dans le cadre des accords de 1969 et 1976, l’arrimage européen de l’économie marocaine s’est institutionnalisé avec l’accord d’association euro-méditerranéen de 1976 qui a instauré une zone de libre-échange entre les deux partenaires. Le « statut avancé » accordé au Maroc le 13 octobre 2008 s’est attaché à renforcer le partenariat établi en vertu de l’accord d’association et en élargissant son champ d’application : approfondissement des relations politiques, intégration réglementaire et renforcement des échanges culturels, éducatifs et scientifiques.

De nouvelles négociations sont entamées, depuis le 1er mars 2013, par les deux partenaires pour élargir et approfondir l’accord de libre-échange. L’accord en négociation, appelé Accord de libre-échange complet et approfondi (ALECA), est censé constituer une « étape importante vers l’intégration progressive de l’économie marocaine dans le marché unique de l’Union européenne »3. Outre les nouveaux champs d’application prévus, comme les services et les marchés publics, l’ALECA vise à « faire converger la législation et les réglementations vers les normes communautaires dans plusieurs secteurs : le commerce des biens industriels, des produits agricoles et des services ; la protection des investissements ; les marchés publics ; la politique de la concurrence ; les aspects commerciaux du développement durable ; le commerce de l’énergie ; la protection des droits de propriété intellectuelle .»4

L’ampleur de l’arrimage européen du Maroc ne réside pas seulement dans le caractère multidimensionnel de ce dernier (culturel, politique, économique…), mais également dans l’ampleur de la dépendance du Maroc à l’égard de l’Union européenne. Sur le plan strictement économique, le Maroc est fortement dépendant de cette dernière : 54% de ses importations et 50% de ses entrées annuelles de touristes proviennent de l’Union européenne. De même, 60% de ses exportations5 sont destinées à cette dernière, et 73% de l’encours total des investissements directs à l’étranger au Maroc est d’origine européenne6. Enfin, l’euro compte pour 60% dans le panier de devises auquel la valeur externe du dirham est rattachée.

La présence d’une importante diaspora marocaine en Europe représente un autre aspect de l’arrimage. Sur les quatre millions de ressortissants marocains résidant à l’étranger, les trois quarts vivent en Europe, notamment en France et en Espagne7. Ils sont à l’origine de l’essentiel des transferts privés à destination du Maroc et qui s’élèvent à 69 milliards de dirhams8.

Un arrimage porteur de risques

Aujourd’hui, l’économie marocaine est fortement dépendante d’une seule région, à savoir l’Europe. Sa balance commerciale se caractérise par un déficit structurel permanent avec un taux de couverture inférieur à 50%. Ses spécialisations sectorielles sont encore cantonnées dans des activités à faible valeur ajoutée. Quant à son modèle de croissance, peu performant et faiblement inclusif, il est de moins en moins soutenable.

Les mutations géostratégiques en cours offrent justement à l’économie marocaine une grande opportunité pour se repositionner au niveau mondial, en fonction des besoins de son développement. Mais son arrimage européen peut la détourner de cette opportunité.

En effet, s’arrimer d’une façon organique à l’Union européenne risque de condamner l’économie marocaine à rester en marge des nouveaux foyers dynamiques de l’économie mondiale.

La concentration des relations économiques du Maroc avec l’Union européenne est déjà forte. La conclusion future de l’ALECA aura pour conséquence de la renforcer davantage et de rendre ainsi l’arrimage plus organique.

En effet, l’ALECA a pour objectif, comme cela a déjà été souligné, d’élargir le libre-échange aux champs non couverts par les accords déjà conclus entre le Maroc et l’Union européenne, comme les services et les marchés publics et d’œuvrer pour la convergence réglementaire avec l’Union européenne et l’adoption de ses normes, de ses procédures et de ses standards.

L’arrimage place l’économie marocaine dans une situation inconfortable : d’un côté, il ne lui offre pas la possibilité d’adhésion à l’Union européenne dès lors que le Maroc n’est pas un pays européen et, de l’autre, il entrave son évolution vers un repositionnement international.

L’expérience récente des pays émergents a montré l’importance du rôle de l’État et l’intérêt que revêt l’intégration régionale dans le processus du repositionnement international. Or, dans le cas du Maroc, l’arrimage européen ne favorise pas la réalisation de cet objectif.

L’arrimage réduit le rôle de l’État à la simple fonction de régulation

La convergence réglementaire conduit indirectement à limiter le rôle de l’État marocain au rôle de régulateur à l’instar des États européens. Or, l’économie marocaine n’est pas une économie développée, structurée et moderne. C’est une économie fragile qui a plus besoin d’une politique de développement que d’une simple politique de régulation. Pour réaliser sa transformation structurelle, l’économie marocaine a besoin d’un État « développeur ».

Structuration défavorable à la dynamique régionale9

Les accords de libre-échange n’engendrent pas seulement des effets sur les flux des échanges (création de nouveaux flux ou détournements d’anciens), mais également des effets structurants. Et, dans le cas de l’Afrique du Nord, ces effets se produisent dans les conditions d’une forte asymétrie, compte tenu de l’inégalité des rapports de force qui existent entre les acteurs, États et entreprises de la région, d’un côté, et les acteurs étrangers, de l’autre.

Les accords de libre-échange conclus avec les pays de l’Union européenne appréhendent l’Afrique du Nord comme une sous-région, comme un simple élément dans leur propre stratégie. Dans cette vision, l’Afrique du Nord n’est pas pensée comme une région ayant ses propres spécificités, une région capable de se construire de façon autonome. Ses chances d’émerger comme acteur influent ne sont pas envisagées. Une perception qui accroît la contradiction que vit l’Afrique du Nord : la réalité de son unité géographique, historique et culturelle d’un côté et, de l’autre, l’état du fractionnement de son espace économique, de l’extraversion de ses appareils productifs et de l’effritement de son patrimoine culturel et linguistique commun.

Des marges de manœuvre des acteurs nord-africains de plus en plus limitées

Les acteurs nord-africains, États et entreprises, qui sont censés être les promoteurs de l’intégration régionale, se retrouvent, dans le contexte du libre-échange, avec des marges de manœuvre plus réduites. Avec les accords de libre-échange et, d’une façon générale, avec le processus de mondialisation, l’efficacité des politiques économiques, et notamment de la politique commerciale, de la politique industrielle et de la politique de change s’affaiblit. Les États d’Afrique du Nord sont incités à s’orienter vers une politique d’attractivité. Seulement, comme ils ne disposent pas encore d’atouts déterminants, les fruits d’une telle politique risquent de demeurer limités. Les entreprises, quant à elles, sont placées dans une situation de concurrence inégale tant sur leur marché local que sur le marché mondial et, en cas de formation de la zone de libre-échange maghrébine, sur le marché régional. En conséquence, certaines de ces entreprises risquent de disparaître, parce que non compétitives ;  les autres risquent d’être absorbées par le capital étranger.

Les entreprises qui auront pu se maintenir auront-elles la capacité nécessaire pour devenir un vecteur de l’intégration régionale ?

Certes, ces entreprises ont bénéficié d’une période dite de mise à niveau. Mais celle-ci a consisté davantage dans l’ajustement du cadre juridique des entreprises aux standards internationaux et à l’amélioration du climat des affaires, plutôt que dans un mécanisme de rééquilibrage et de réduction d’asymétrie.

L’espace nord-africain structuré par des entreprises étrangères

Avec l’ouverture d’un nombre croissant de secteurs, dont les secteurs stratégiques, aux capitaux étrangers, et avec l’orientation des politiques économiques vers la politique d’attractivité, le capital étranger dans les économies nord-africaines est appelé à occuper une place dominante. Ces capitaux sont le fait, en général, des grandes entreprises. Or, ces dernières organisent leur chaîne de production et d’échanges sur une base transnationale et agissent dans le cadre de stratégies globales. Avec elles, c’est la logique verticale qui domine. Une fois structuré par ces réseaux, l’espace nord-africain ne peut guère se prêter au développement des mécanismes alternatifs d’intégration horizontale. L’adhésion aux accords de libre-échange avec l’Union européenne porte en elle des effets structurants qui, à terme, constitueront des entraves à toute dynamique régionale d’intégration qui aurait pour ambition de favoriser l’émergence de l’Afrique du Nord en tant qu’acteur historique porteur de son propre projet. Elle réduit l’Afrique du Nord à une simple sous-région.

En conclusion, les mutations géostratégiques en cours ouvrent une opportunité historique pour le repositionnement international de l’économie marocaine tant nécessaire pour son développement. Mais l’arrimage européen de cette dernière peut entraver l’évolution vers ce repositionnement. Il est donc temps de réfléchir à un autre cadre pour le développement des relations Maroc-Union européenne susceptible de ne pas hypothéquer l’avenir de l’économie marocaine

 

1.     Panorama du CEPII, janvier 2014.

2.     OMC (2014). Rapport sur le commerce mondial. Pp. 66-67.

3.     Commission européenne : l’Union européenne et le Maroc entament des négociations en vue de resserrer leurs liens économiques, 22 avril 2013.

4.     SENAT (2013-2014). Rapport d’information. N°100. P. 28.

5.     Office des changes (2013). Balance des paiements.

6.     Office des changes (2012). Position extérieure financière globale.

7.     Fondation Hassan II pour les Marocains résidant à l’étranger (2012). Marocains de l’extérieur.

8.     Office des changes (2013). Balance de paiements.

  1. Dkhissi, Saïd (2014). Le Maroc à l’épreuve de la mondialisation. Maroc : éditions Kalimat.

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