Maroc-pays du golfe : géopolitique en temps de guerre

Maroc-pays du golfe : géopolitique en temps de guerre

 

Un monde multipolaire

Le retrait brusque des États-Unis du Moyen-Orient et la vigilance américaine face à toute implication directe dans le conflit syrien a affecté profondément les monarchies pétrolières du Golfe. Le traumatisme est de taille car, d’une part, les monarchies se sentent lâchées par l’administration Obama, − situation d’autant plus confuse que l’Occident  est déterminé  à désamorcer la crise nucléaire iranienne − et, d’autre part, la présence grandissante des deux géants russe et chinois dans la gestion des affaires moyen-orientales. Le double véto sino-russe1 contre toute résolution onusienne pour destituer le régime Assad annonçait que la politique russe post-Guerre froide du « profil bas » est terminée et qu’une alliance stratégique se tissait et s’exprimait entre les BRICS (Brésil, Russie, Inde et Chine et Afrique du Sud) et certains pays de la région.

Il est très important de remarquer que la naissance du nouveau système mondial multipolaire se concrétise sur le territoire arabe, et se manifeste clairement à travers les guerres en en Syrie, en Irak, au Yémen et en Égypte où des nouveaux acteurs s’annoncent incontournables dans toute solution politique. Cela allait, dans un premier temps, déstabiliser les relations entre les alliés des États-Unis, à savoir entre le clan de l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, d’une part, et la Turquie membre de l’Otan et le Qatar, d’autre part.

Il est intéressant également de rappeler que si le Moyen-Orient a marqué l’histoire des relations internationales à l’époque de la Guerre froide, il restera pour longtemps, malgré l’émergence de l’Asie, comme le nouveau théâtre primordial d’affrontement des puissances mondiales. Les découvertes gigantesques du gaz en Méditerranée, comme énergie alternative au pétrole, et le passage obligé de ses pipelines à travers les différentes directions du Moyen-Orient abriteront aussi longtemps que possible les guerres d’influence entre les nouveaux maîtres du monde.

Cependant, il est capital de revenir sur quatre donnes stratégiques influant le cours de la nouvelle dynamique mondiale et plus particulièrement sur la situation au Moyen-Orient, où les nouvelles puissances réclament un nouveau partage des richesses pétrolières et gazières de la région, et ce, pour une meilleure appréhension des perspectives du partenariat Maroc-pays du Golfe, l’un des principaux impacts régionaux de cette dynamique mondiale.

Le basculement de la politique étrangère américaine vers l’océan Pacifique est la conséquence de deux facteurs importants : l’indépendance énergétique des États-Unis vis-à-vis des pays du Moyen-Orient, grâce aux gigantesques découvertes du pétrole et du gaz sur son territoire ; et les enjeux géopolitiques et géostratégiques de l’océan Pacifique et l’importance de la Mer de Chine en matière des métaux rares.

La demande pétrolière grandissante des pays émergents, à leur tête, l’insatiable consommation chinoise, contraint à assurer leurs « sécurité énergétique » à travers leur présence permanente autour des puits du pétrole et du gaz, ainsi que sur leurs voies d’acheminement.

De grands investissements sont, d’une part, déployés par le Kremlin pour conforter l’axe Moscou-Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth, voire Sanaa et, d’autre part, différentes manœuvres occidentales aventuristes de la dernière décennie se sont étendues sur les frontières immédiates de la Russie (le bouclier anti-missile) ou au Moyen-Orient. La conjonction de ces deux manœuvres a affecté radicalement la perception des élites politiques russes quant à la question sécuritaire de leur pays et la grandeur de la Russie comme puissance internationale incontournable2. Sous cet angle, la Russie déploie son arsenal diplomatique et militaire afin de récupérer les zones d’influences perdues et recouvrer l’image d’acteur incontournable en place de celle de protagoniste de second rang tant attribuée par l’Occident à la diplomatie russe, depuis la chute de l’ex-URSS. Dès lors, la Russie se positionne aujourd’hui comme une puissance incontournable dans le Nouvel Ordre international multipolaire.

Le rôle accru de l’Iran comme force régionale

La normalisation des relations de l’Iran avec la communauté internationale lève la dernière entrave aux alliances stratégiques avec la Chine, la Russie et les pays émergents. Sur le plan régional, cette normalisation ne semble pas apporter une modification à la politique étrangère iranienne dans la région. Ce pays restera arc-bouté sur ces positions dures envers son voisinage immédiat. L’accord vient de libérer les entreprises, autrefois menacées, d’être sanctionnées en cas de coopération économique avec les secteurs économiques couvert de sanctions3. Cela permettra aux pays des BRICS, de contourner le diktat économique et financier des géants pétroliers et gaziers américains, dans la mesure où l’Iran, producteur et allié potentiel et fiable, offre à ce groupe d’émergents, le prestige de concourir l’Occident dans cette parcelle stratégique de la planète. Comme le souligne Pascal Boniface : « L’Iran en sort renforcé, la levée des sanctions va lui permettre de développer son économie et de renforcer sa position de puissance régionale » 4.

Quant au monde dit arabe, ses ambitions de bâtir une union forte s’évaporent à cause de la perception des élites arabes de la menace, de l’ennemi, de l’alliance, des objectifs et des rapports de forces. Ainsi, le passé des divergences, des trahisons pèse lourdement sur le présent des régimes et des élites arabes confrontées à une dynamique mondiale, où les aspirations des émergents dépassent les frontières pour s’imposer dans un monde atlantique plus propice à une coopération économique, et où les regroupements régionaux (UE-USA, ALENA, ASEAN, ALBA…)5se construisent et se renforcent.

Le monde transatlantique favorise une meilleure interconnexion économique ; il se démarque essentiellement par les relations transrégionales des partenaires où la géographie s’éclipse au profit des intérêts partagés.

Ces « nouvelles réalités » ont certes donné lieu à une dynamique arabe, exclusivement menée par les monarchies, où le Maroc a été sollicité pour consolider une alliance arabe en voie de construction, et pour rétablir l’équilibre des forces régionales face à la puissance montante de l’Iran. Mais s’agit-il d’un partenariat stratégique comparable aux modèles de partenariat transatlantique (Trans-Pacific-Partnership) ? Un partenariat capable de mettre en place un regroupement régional, orienté vers une intégration en profondeur ? Ou simplement d’une coopération où le militaro-sécuritaire prime sur celui de l’économie ? En quoi consiste la « sécurité arabe commune »  − expression tant utilisée par les médias arabes ? Et quelles sont les multiples chances de réussite du partenariat Maroc- Pays du Golfe ?

À ce jour, le partenariat Maroc-pays du Golfe ne reflète aucun plan d’action stratégique, aucune forme institutionnelle. Il s’agit plutôt d’un ensemble d’accords-cadres ayant trait aux échanges commerciaux avec les pays du Golfe, sans que cela aboutisse à une coopération économique réelle. Le plus important de ces accords aura été le partenariat conclu en 2011, entre le Maroc et quatre pays membres du Conseil de Coopération du Golfe (l’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis et le Koweït), en vertu duquel le Maroc disposera d’un fonds de soutien à hauteur de cinq milliards de dollars, sous forme de dons étalés sur la période 2012-2016, destinés aux financement de projets de développement. Il est à noter qu’un partenariat stratégique est le fruit de négociations profondes, celles-ci n’ont même pas défini « le souhaitable » et le « faisable ».

Faut-il rappeler que cet organisme, bien qu’il dispose d’une indéniable homogénéité des économies de ses membres, avec des objectifs escomptés6 n’ont pas pu trouver facilement la voie de leur concrétisation. Ainsi, le CCG (Conseil de coopération du Golfe) a failli imploser à plusieurs reprises durant les années 1980 à cause de la guerre Iran-Irak. De même, les contradictions internes demeurent sans solutions, mêmes si elles sont différées d’une période à une autre, surtout en ce qui concerne le rôle dominant de l’Arabie saoudite. La toute récente crise politique provoquée par les événements du Printemps arabe entre le Qatar, d’une part, et l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, d’autre part, portant sur le soutien du régime qatari aux frères musulmans, en est une illustration. On peut aussi citer le refus du Sultanat d’Oman d’adhérer, à l’alliance de « la tempête décisive » (Assifat Al Hazm) menée par l’Arabie saoudite dans le cadre de la crise yéménite. Enfin, le déficit démocratique de ces régimes monarchiques les fragilise encore plus, comme le montre le cas du Bahreïn.

À la lumière de ces éléments, l’apport de ce partenariat pour le Maroc semble insignifiant sur le plan stratégique, dans la mesure où il ne permet pas une intégration économique. Qu’en est-il alors de la coopération militaire ? Là encore, la question des risques de la perception de la menace et de « la sécurité arabe commune » s’impose dans notre réflexion sur ce partenariat Maroc-pays du Golfe.

Un partenariat essentiellement sécuritaire

Auparavant, la perception de « la sécurité commune arabe » (al amne al kaoumi al arabi) a été fondée depuis soixante ans sur la menace israélienne, à savoir un projet expansionniste, celui du « Grand Israël » dans le sens où la sécurité arabe porte sur la préservation du territoire arabe face au projet expansionniste israélien. Selon cette perception, la stratégie sécuritaire consistait d’empêcher toute atteinte à la souveraineté des États arabes. Cependant, les bouleversements que va connaître la région moyen-orientale, surtout depuis la guerre de 2006, et l’émergence de l’Iran comme puissance régionale, vont affecter profondément la perception sécuritaire des monarchies pétrolières. En ce sens, le concept de sécurité arabe commune ne renvoie plus aux territoires mais plutôt à la préservation des régimes en place. De même, les répercussions du Printemps arabe ont eu comme effet l’accélération de la mise en place d’une nouvelle stratégie sécuritaire sur de nouveaux principes directeurs, dont le plus important reste la pérennisation des monarchies. Le réalisme de cette approche n’était pas sans apporter des révisions à la politique étrangère des pays du Golfe, et même à une nouvelle reconfiguration géopolitique reflétant une nouvelle conceptualisation de la menace de l’ennemi des alliances et de la sécurité afin d’établir les plans d’actions appropriés aux nouvelles donnes régionales et mondiales. 

Ainsi, l’échiquier géopolitique régional écarte irréversiblement Israël comme menace potentielle, statut d’ores et déjà affecté à l’Iran. Aussi, le nationalisme arabe s’éclipsera du dictionnaire géopolitique des pays du Golfe, autrefois fondé sur « l’arabité » pour laisser place à la « doctrine sunnite » face au danger « chiite ». Force est de constater que ce basculement n’était pas possible sans la mobilisation des médias et du dispositif diplomatique des principaux acteurs de cette nouvelle stratégie d’action moyen-orientale. L’outil immédiat de cette politique se concrétise ainsi par le sectarisme confessionnel et religieux, destiné à semer les divisions entre les différentes castes sociales des pays de la région. Les initiateurs de cette stratégie ont fouillé dans les ténèbres du passé des musulmans pour ressusciter les seigneurs de la guerre confessionnelle et les pères fondateurs de la Fitna7. Elle repose aussi sur leur parfaite connaissance de la diversité confessionnelle et religieuse de cette parcelle de la planète, lieu susceptible de nourrir les prophéties de Huntington sur « le choc des civilisations » et les idéaux de Brezinski sur « le Chaos créateur » ; surtout que la carte ethnique et religieuse de ces pays conforte la stratégie occidentale d’effriter les États comme l’avait annoncé l’ex-Secrétaire d’État américaine CondoleezzaRice sur le « Nouveau Moyen-Orient ».

Le Maroc aux multiples dimensions géographiques, à la fois atlantique et méditerranéenne, africaine, historiquement allié des monarchies pétrolières se retrouve encore appelé à se mobiliser pour la préservation de la sécurité des États du Golfe. Sur cette question, le pays sort des schémas classiques, autrefois discret sur ses opérations militaires, pour affirmer solennellement son soutien militaire aux monarchies du Golfe. Il s’agit, pour lui, selon les propos du ministre des Affaires étrangère d’assurer la « sécurité nationale du Royaume ». Vu sous cet angle, la politique étrangère marocaine est très sensible depuis quelques années à la situation moyen-orientale, principalement depuis le départ de l’administration Bush et les prémices de la constitution de l’Ordre multipolaire mondial.

Un pragmatisme de conjoncture mais des interrogations majeures sur l’avenir

Dans ce nouveau contexte, le Maroc s’inquiète des répercussions de la dynamique mondiale sur les positions américaines et françaises concernant la question du Sahara. Ceci expliquerait en partie le basculement déterminé du Maroc vers les pays du Golfe, et son engagement à faire partie de cette bataille des rapports de force au niveau régional. Il faut noter que ce pragmatisme adopté s’explique par la nature de la politique marocaine à géométrie variable. Celle-ci reste modulable dans l’attente de la nouvelle configuration de l’échiquier mondial et plus particulièrement de la région du Moyen-Orient.

Faut-il rappeler également que les incidents diplomatiques répétés entre le Maroc et la France, autrefois alliés indéfectibles, qui ont entaché un moment la confiance entre les deux pays, ont motivé un rapprochement entre le Royaume et les pays du Golfe, sachant que la France mise davantage sur ses relations économiques avec les monarchies pétrolières pour sortir de la récession lente de son économie. Dans ce cadre, l’opportunisme français qui consiste à s’engouffrer dans la brèche permise par le retrait américain peut être bénéfique pour le Maroc, dans la mesure où l’engagement français de soutenir les monarchies pétrolières peut s’avérer être un catalyseur des positions françaises vis-à-vis du Maroc, au moins dans l’immédiat où les alliés américain et français lancent des messages contradictoires au Maroc, tantôt sur les droits de l’homme au Sahara, tantôt sur l’intégrité territoriale marocaine. Il n’est pas étonnant, par ailleurs, de la part des riches pays du Golfe de solliciter le Maroc pour la mise en place d’un parapluie militaire8.

Toutefois, la déclaration de certains pays du CCG de l’éventuelle adhésion du Maroc à cette instance peut paraître inconcevable puisqu’il s’agit plus d’un club formel fragile, limité à l’aspect sécuritaire, que d’une véritable organisation unifiée et solide. Le CCG, où des divergences de taille persistent encore entre ses membres, et où la monarchie et la richesse pétrolière sont les ciments de cette instance, ne constitue nullement pour le Maroc une voie alternative à un espace atlantique intégré.

Le partenariat atlantique ou transatlantique s’annonce à travers le vecteur de la diplomatie économique. Les chances d’intégration nécessitent, en effet, le renforcement de la compétitivité de l’entreprise et du potentiel économique du Maroc. Les regroupements régionaux doivent assurer une meilleure interconnexion économique, une meilleure promotion du commerce. Le projet de partenariat Maroc-pays du Golfe  nécessite un débat initial, portant sur les limites et les opportunités de ce projet et impliquant les différents acteurs. Sous cet angle, le modèle du partenariat Maroc-pays du Golfe demeure éloigné du modèle transatlantique du fait de l’emprise du sécuritaire sur la coopération économique. Cette dernière constituant le cordon ombilical du regroupement régional atlantique. Les limites du partenariat militaire dépend de la menace et risque même d’être contreproductives pour un pays aussi stable que le Maroc9.

Les chances d’appartenance au monde atlantique nécessitent le renforcement de l’attractivité du Maroc. Les marchés africains constituent ainsi des voies stratégiquement plus propices pour la promotion de l’économie marocaine, compte tenu des potentialités économiques intéressantes. L’Afrique représente la zone géographique la plus dynamique en termes de croissance après l’Asie, avec à son actif plus d’un milliard d’habitants en 2014. Ses marchés sont estimés à plus de 300 milliards d’euros d’ici 2020. Le principe de la coopération Sud-Sud en Afrique et dans les pays émergents de la zone atlantique pourrait constituer, à notre sens, un levier expérientiel profitable quant à un développement plus qualitatif, et moins dépendant des tactiques conjoncturelles que connaît le Maroc, notamment avec les pays du Golfe

 

 

  • Le jeudi 22 juin 2014, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, la fédération de Russie et la République populaire de Chine ont opposé leur veto contre un projet de résolution présenté par la France menaçant la Syrie de sanctions. Il s’agit d’un troisième double véto.Le premier double véto date d’octobre 2011 ; le second de février 2012.
  • Il s’agit pour la nouvelle classe dirigeante russe de la nécessité d’assurer sa sécurité nationale et, là encore, ceux-ci ont conclu que la perte de la Guerre froide est due en partie à l’absence de l’ex-URSS de la bataille pour le contrôle de l’or noir et que les États-Unis dirigent une politique d’encerclement de la Russie, principalement sur le plan économique et militaire (projet NABBUCO-Bouclier anti-missile).
  • La loi entérinée le 31 décembre par le président Barack Obama prévoie de sanctionner toute entreprise, y compris les groupes étrangers, qui ont des relations d’affaires avec la Banque centrale d’Iran.
  • Pascal Boniface (novembre 2013). http : //leplus.nouvelobs.com
  • ALENA (Accord de libre-échange reliant les USA au Mexique) ; ASEAN (ou ANASE : Association des nations de l’Asie du Sud-Est) ; ALBA (Alliance bolivarienne pour les peuples de l’Amérique)…
  • Les objectifs de l’Organisation, créée en 1981, prévus par sa Charte, sont « l’instauration d’un grand marché commun entre les pays membres, l’harmonisation progressive de la réglementation bancaire, la suppression des barrières douanières, la libre circulation des travailleurs, la coordination des politiques des six États dans les domaines industriel et agricole, la contribution à la sécurité des pays membres et l’encouragement à la coopération des secteurs privés ».
  • Époque de conflits religieux sanglants dans l’histoire des musulmans.
  • Utile d’ailleurs pour le Maroc dans la mesure où son voisin algérien dispose des moyens colossaux pour développer son armée et son armement, rappelant aussi que le voisin espagnol demeure une menace potentielle, empêchant le Maroc d’exercer sa souveraineté légitime sur des parcelles de son territoire.
  • L’implication militaire du Maroc dans les conflits régionaux suscite des inquiétudes sérieuses, notamment dans une société internationale conflictuelle par nature, où il n’y a pas d’amis ou d’ennemis permanents, seulement des intérêts permanents , pour reprendre la maxime de Henry John Temple.

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