Maroc : l’engagement social encore à inventer

Maroc : l’engagement social encore à inventer

L’année 2012 a été marquée par l’ouverture totale du marché marocain aux produits européens, et ce dans le cadre des accords de libre-échange (ALE) signés avec l’Union européenne (UE) en 1995. Dans ce contexte hautement concurrentiel, les firmes marocaines devront cohabiter avec les étrangères, les européennes notamment, qui intègrent une dimension éthique de plus en plus importante dans la pratique des affaires (démarche qualité clients, normes de protection de l’environnement, certifications, etc.). La littérature a montré que les firmes qui intègrent la dimension RSE dans leur activité disposent d’un avantage concurrentiel certain et que cela peut influer sur leur performance économique et financière. Cet aspect des affaires est d’autant plus crucial au Maroc que nombre d’entreprises qui sont exportatrices ou souhaitent le devenir dans la perspective d’ouverture des marchés devront respecter un cahier des charges très strict émanant de leurs clients étrangers.Nombre de ces entreprises sont par ailleurs en situation de sous-traitance pour des donneurs d’ordre européens, lesquels imposent à leurs partenaires d’affaires des « codes de bonne conduite » ou « chartes éthiques », et autres normes sociales. Ainsi, pour les firmes qui désireront s’internationaliser, le respect de ces normes sociales sera un préalable important.

Cet article a pour objectif l’analyse de la nature de l’engagement social des firmes établies au Maroc à la lumière de certaines caractéristiques de la firme (taille, nature de l’activité).

Méthodologie

Une enquête-terrain, via questionnaire, a été menée auprès d’un échantillon de 255 entreprises marocaines œuvrant dans les secteurs du textile et de l’agroalimentaire. L’échantillon a été constitué pour assurer une représentativité sectorielle et géographique. Nous nous sommes limités exclusivement au secteur industriel. L’enquête a été réalisée à Tanger, Casablanca et Rabat. Compte tenu de son poids économique, la région de Casablanca concentre 82% des entreprises questionnées. La composition de l’échantillon a également tenu compte de l’équilibre entre les différentes tailles d’entreprise. Cette enquête vise deux objectifs principaux. Le premier est de recueillir des informations sur les caractéristiques des entreprises établies au Maroc afin de dresser un portrait global des firmes marocaines et étrangères. Le second objectif est de développer une typologie des engagements sociaux et environnementaux des entreprises. De manière plus précise, nous chercherons tout d’abord à apprécier les actions sociétales œuvrant dans les trois secteurs et établies dans les trois régions mentionnées précédemment ; ensuite nous chercherons à analyser ces actions à la lumière de certaines caractéristiques de la firme (taille, pays d’origine, secteur, etc.), afin de déceler, s’il y a lieu, les différences d’implication sociale.

Engagement social des firmes marocaines

L’analyse de l’engagement social des firmes a porté sur quatre dimensions : la relations aux employés (flexibilité des horaires, transport pour les employés, cantines, crèches, respect du droit de grève, politique salariale, formation continue, etc.) ; la relation au territoire (implication dans des associations locales, opérations de parrainage, opérations de rapprochement école-entreprise, etc.) ; la relation à la communauté (soutien financier à des manifestations culturelles, développement d’activités culturelles dans l’entreprise, etc.) et la relation à l’environnement (mise en place d’une démarche certification, d’un recyclage de produits, de plans d’économie d’énergie, etc.).

Concernant la relation aux employés, certaines actions sont assurées (flexibilité des horaires, couverture médicale, congés exceptionnels) et d’autres pas (cantines, crèches d’entreprise, transport pour les employés). En ce qui concerne les conditions de travail, la tendance est également mitigée puisque, mis à part le droit de grève et l’existence d’une salle de soins qui sont assurés de manière générale, les autres éléments tels que le droit de syndicalisation, le développement d’un intéressement financier, la mise en place d’une politique salariale et la formation continue ne sont généralement pas pris en considération dans la politique de RSE des firmes. Enfin, s’agissant des autres mesures qui entrent dans le cadre des relations de travail (comité d’entreprise, aides au logement, soutien scolaire, etc.), on remarque que la Performance Sociale des Entreprises (PSE) est peu satisfaisante, voire faible.

Concernant les deuxième et troisième dimensions, les relations avec la communauté et avec le territoire, les résultats de l’enquête montrent que les entreprises de l’échantillon négligent ces aspects de la RSE, alors que ce sont des dimensions capitales aidant l’entreprise à vivre en harmonie avec son environnement local.

Enfin, en ce qui concerne la relation à l’environnement, les résultats indiquent que, de manière générale, les firmes se contentent d’appliquer des normes environnementales égales aux normes en vigueur ; une minorité d’entre elles a entamé une démarche de certification. De la même manière, ces firmes ont peu tendance à recycler leurs produits, à mettre en place un plan d’économie d’énergie, à choisir des moyens de transport économes et des matières premières et sources d’énergie limitant l’épuisement des ressources.

L’ensemble de ces résultats met en évidence des tendances mitigées que l’on se propose d’affiner en essayant d’identifier de quelle manière évolue cet engagement social en fonction de certains paramètres spécifiques aux firmes.

L’engagement sociétal des firmes marocaines en fonction des caractéristiques spécifiques aux firmes

Les caractéristiques sur lesquelles notre analyse s’est basée sont : les différences sectorielles, les tendances par région et la taille de l’entreprise.

S’agissant tout d’abord des différences sectorielles, la principale conclusion qui s’impose est que les firmes du secteur chimie/parachimie semblent avoir une meilleure PSE que les firmes des autres secteurs. En effet, on constate que les firmes du secteur de la chimie/parachimie ont davantage tendance à publier un bilan social et environnemental ; une majorité d’entre elles considère que l’adoption de mesures sociales a exercé un impact positif sur leur image de marque et sur leur performance économique. Au niveau de la protection de l’environnement, les firmes du secteur de la chimie se démarquent largement : en effet, à titre d’exemple, elles ont mis en place un plan d’économie d’énergie, et elles ont tendance à choisir des moyens de transport économes des matières premières et des sources d’énergie qui limitent l’épuisement des ressources naturelles. S’agissant des relations avec les employés, on constate que le transport pour les employés reste peu assuré par les firmes, quel que soit leur secteur d’activité et que c’est dans le secteur agroalimentaire que le droit de syndicalisation est le mieux respecté. Au plan des relations avec la communauté, hormis les firmes du secteur de la chimie, les entreprises ne soutiennent que très peu les activités culturelles au sein de l’entreprise.

En ce qui concerne l’analyse des tendances par région, les résultats indiquent qu’une minorité de firmes implantées dans la région de Casablanca a tendance à publier un bilan environnemental et social ; contrairement aux firmes établies dans les régions de Tanger et de Rabat. Parmi les firmes qui adoptent des mesures sociales, les firmes implantées à Tanger et Rabat avancent l’argument de la motivation et adhésion des employés pour justifier leur engagement. En ce qui concerne les relations de travail avec les employés, les firmes établies dans la région de Tanger sont caractérisées par le fait qu’elles ne sont pas flexibles en termes d’horaires de travail, mais assurent le transport à leurs employés, ne prévoient pas de cantine au sein de l’entreprise, ne mettent pas en place de politique salariale adaptée pour leurs employés ni de mécanismes d’intéressement financier pour ces derniers. De leur côté, les firmes établies dans les régions de Casablanca se caractérisent par le fait qu’elles proposent à leurs employés une certaine flexibilité au niveau des horaires de travail, la couverture médicale, mais ne prévoient ni le transport pour ces derniers ni la cantine au sein de l’entreprise. En revanche, les firmes établies dans la région de Rabat prévoient des cantines, développent un intéressement financier pour leurs employés, et ont mis en place une politique salariale. Une majorité de firmes, toutes régions confondues, disposent de salles de soins. En outre, une majorité de firmes ne finance pas les colonies de vacances pour les plus démunis mais prévoient un budget spécifique à l’occasion des fêtes religieuses. Enfin, on constate que le droit de grève n’est pas respecté comme il se doit. Au niveau de la protection de l’environnement, les résultats indiquent que généralement les firmes établies dans la région de Rabat ont plus tendance à être certifiées que les firmes des autres régions. De la même manière, les firmes de la région de Rabat, à la différence de celles des autres régions, prévoient la mise en place d’un plan d’économie d’énergie, soutiennent le choix de moyens de transport écologiques et le choix de matières premières et de sources d’énergie durable.

S’agissant de la taille, il ressort des résultats que les grandes firmes se montrent plus « socialement responsables » que les petites. En effet, les grandes firmes ont plus tendance à assurer le transport aux employés, de même que les cantines. Le droit de grève est respecté aussi bien par les grandes firmes que les petites, alors que le droit de syndicalisation est plus l’apanage des grandes firmes dans la mesure où elles peuvent être ciblées plus facilement. L’existence d’un comité d’entreprise n’est pas une pratique très répandue pour les firmes implantées au Maroc. Néanmoins, les grandes firmes ont plus tendance que les petites à mettre sur pied un tel comité. Au plan de la relation avec la communauté et avec le territoire, les firmes n’ont généralement pas tendance à soutenir ce type d’initiatives ; néanmoins, les grandes firmes sont plus responsables, en proportion, que les petites. Il en est de même pour la protection de l’environnement : en effet, les grandes ont plus tendance à mettre en place des plans d’économie d’énergie et des procédures de certification.

En conclusion, on peut dire que les résultats obtenus quant à l’implication « sociétale » des firmes marocaines suggèrent l’importance pour les firmes marocaines de mettre en place de véritables stratégies en matière de RSE. Aussi, nos résultats font ressortir un certain nombre d’implications managériales, relatives à la promotion de la RSE par les différents acteurs concernés (État, secteur privé, ONG, etc.). À titre d’exemple, l’État pourrait utiliser l’incitation fiscale publique en faveur du développement écologique et social, ainsi que le soutien financier public aux ONG spécialisées dans le développement durable, etc. Un certain nombre de facteurs déterminants susceptibles d’exercer une influence sur la décision d’engagement de ces différents acteurs existent. Parmi ces facteurs, la prise de conscience par les générations futures des conséquences provoquées par les grandes catastrophes sociales et écologiques à venir pourra jouer un rôle déterminant. Le second facteur concerne l’intégration des questions éthiques dans l’enseignement. Il est à la base des changements comportementaux attendus de l’ensemble des acteurs. Un autre facteur déterminant sera la coopération entre les différentes parties prenantes dans un souci de développer des synergies entre elles.


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