Maroc: l’évolution du marché de l’information et des médias

Maroc: l’évolution du marché de l’information et des médias

*  Cette table ronde a été conçue et modérée par Driss Ksikes, Directeur du Cesem (centre de recherche de HEM) et Dominique Marchetti, chercheur en sociologie au CNRS, au Centre Jacques Berque, CRESC

 

Saïd Essoulamidirecteur du Centre pour la liberté des médias dans le monde arabe et consultant international

Un État sous pression citoyenne et internationale

Aujourd’hui, on ne peut plus gérer au niveau national l’information et tout ce qui va avec. On pourrait, par exemple, imaginer un site web hébergé aux États-Unis et écrit en Lituanie ou à Madagascar, pour un public marocain. Comment allons-nous faire pour lui imposer une régulation ? C’est vraiment une transformation majeure…

L’autre transformation est que l’accès à la technologie et à l’information qu’elle véhicule devient un droit que le citoyen exige aujourd’hui. Beaucoup de pays commencent à l’introduire dans leur législation nationale ; un gouvernement nordique est même en voie de l’inscrire dans sa Constitution. Internet a complètement modifié la donne relative au contrôle national de l’information. Cela soulève de nouvelles interrogations. Certaines ONG comme l’Article 19 souhaitent que les droits d’auteurs soient moins restrictifs. De nouveaux métiers sont également apparus dans le secteur des médias. Même le concept du journaliste est remis en cause. Au lieu d’avoir à pratiquer le journalisme, on peut être producteur et intervenir sur plusieurs plateformes : mobiles, PC, Tablettes, Twitter, Facebook, etc.

Le grand producteur au Maroc reste toujours l’État, à travers ses moyens de production de l’information : la télévision publique, la radio, les journaux qu’il contrôle. L’État est, par ailleurs, un grand acteur à travers la MAP. L’agence de presse officielle est, en effet, toujours la source d’information pour une grande partie des médias. Le gouvernement n’a pas autorisé l’entrée sur le marché de chaînes de télévision privées. L’entrée d’investisseurs étrangers reste confinée dans un cadre officiel. Un investisseur émirati n’aurait jamais mis de l’argent dans une télévision marocaine s’il n’avait existé un lien privilégié entre le Maroc et les Émirats. Par ailleurs, il y a souvent une opacité sur l’actionnariat, sur les propriétaires. Dans quels autres secteurs, par exemple, ces groupes économiques liés aux médias marocains investissent-ils (immobilier, pêche…) ? Quels intérêts ont-ils (politiques, économiques) ?...

L’État est présent au sens où des médias dépendent énormément de l’argent public. La télévision n’a jamais fait de profit sans la manne publicitaire et la redevance des consommateurs. L’État est toujours là, à soutenir. Il gère un modèle économique défaillant, mais jugé gagnant au niveau politique.

Le privé, quant à lui, est obligé de se diversifier. Par exemple, le groupe Ecomedia, qui a commencé en créant un petit journal, est maintenant en possession de deux grands quotidiens, l’un en français et l’autre en arabe, d’une imprimerie, d’une école de journalisme, d’une radio ; de plus, il est en lice pour une télévision privée. Cependant, notons d’autres types d’investisseurs privés pour lesquels le média est un outil d’allégeance, dépendant de la publicité, mais mis au service de certains acteurs économiques en vue d’accroître leur visibilité ou d’acteurs politiques en mal de popularité.

Relevons le cas particulier de Lakome, site d’informations, partiellement financé par l’International Media Support (IMS), une fondation internationale de soutien à la presse. Malgré la limitation juridique relative aux financements externes, Lakome affichait les bannières d’IMS sur ses pages.

Dans le virtuel logent des groupes de minorités (homosexuels, chiites, athées…) qui attendent l’opportunité de sortir de l’obscurité afin de réclamer leurs droits et, en attendant, grâce au web, font entendre leur voix. Ils ne peuvent le faire que grâce à la facilité de recevoir et transmettre l’information avec des groupes ou des gens avec lesquels ils partagent les mêmes intérêts. À force, les nouveaux médias ont créé des communautés qui ont les mêmes intérêts, intellectuels, religieux... On assiste à une explosion de l’expression aussi bien dans le virtuel que dans le réel.

Abdelmalek Alaoui, CEO du cabinet de conseil en stratégie Global Intelligence Partners

Modèles économiques, image de marque et monétisation de l’influence

Le marché de l’information (au sens large) impacte deux types de communautés extrêmement importantes : d’une part, le grand public qui s’habitue à avoir de l’information gratuitement avec la survenance de Google News et, d’autre part, la communauté des journalistes qui connaissent une précarisation de leur statut.

En effet, à l’heure actuelle, certaines entreprises ne veulent plus payer pour la publicité mais essaient d’investir, au travers de l’actionnariat, afin d’avoir une prise sur du contenu qui les valorisera. Ce basculement du centre de gravité est illustré par le cas de Wadah Khanfar, créateur d’Al Jazeera qui gère maintenant un fond d’investissement dans les médias. Il est passé de producteur d’information à investisseur dans les journaux.

Nous sommes donc dans une situation où, d’un côté, des capitaux cherchent leur visibilité non plus à travers la publicité, mais plutôt à travers le contenu et, de l’autre, des journalistes qui sont en bas de l’échelle, parfois dépassés par un bloggeur qui fait un million de  vues en une journée.

Au Maroc, cette nouvelle tendance est facilement mesurable : il suffit de voir la baisse de la circulation des journaux traditionnels et les nouveaux entrants qui sont à la fois plus rapides, plus à laffût de linformation brute, parfois sans la vérifier, et n’ont pas le même code de déontologie.

Quelqu’un qui a intérêt à paraître dans les médias ne va plus avoir besoin aujourd’hui de contrôler l’ensemble d’un média. Il a juste besoin de contrôler une idée à l’intérieur de celui-ci. Les acteurs économiques sont très forts pour entrer dans ces zones d’ombre. Il leur suffit juste d’acheter un espace à l’intérieur du canal et le message passé.

Par ailleurs, les médias qui ont un impact sont ceux qui déclinent une marque, comme Forbes et le Financial Times. Aujourd’hui, pour 15 000 euros, le logo de Financial Times peut être acheté. Ces médias, qui se prévalent d’une forte image de marque, obtiennent ainsi des sources de revenus complémentaires.

Tout cela pour dire qu’il existe divers modèles économiques. Par exemple, des firmes de contenu, à Madagascar, au Sénégal, et peut-être bientôt au Marocproduisent de l’article à 2,50 dollars les 350 mots pendant que les petits Américains ou Français dorment (L’Inde et le Pakistan font de même pour l’anglais, etc.). On a également un autre modèle économique basé sur la conjonction d’une iconographie forte, avec des photos extrêmement puissantes, d’une voix avec un vrai storytelling, et donc quelqu’un qui sait raconter une histoire. C’est tellement vrai que quiconque peut le faire pour le New-York Times et vendre, par la suite, des conférences parce qu’il aura réussi à dénicher un scoop. Dans le même sillage, nous avons au Maroc, dans la communauté Twitter, des gens qui monétisent aujourd’hui leur image.

Il est possible aujourd’hui, sur le marché marocain, de monétiser simplement la consultation d’un site web. Hespress, site d’informations, justement, a réussi la vente en direct de bannières publicitaires mais il a d’abord capitalisé sur les Google adds. Il faut, peu à peu, s’attendre à ce que les journaux en ligne, les médias, l’information au sens large en ligne se mettent aussi à utiliser de façon massive la monétisation.

Aussi, quand un mouvement prend naissance et grandit sur le web, il finit par arriver réellement sur le terrain. C’est le cas par exemple d’Abdelilah Benkirane avec Hespress avant sa campagne électorale. Dès qu’il a trouvé le mot magique pour communiquer avec le public, il était à 400 000/500 000 vues. Il n’y avait plus moyen de freiner ce déferlement.

Boubker Badr, directeur de l’Économie numérique au ministère de l’Industrie, du Commerce, de l’Investissement et de l’Économie Numérique

L’État, les citoyens et les agrégateurs de contenus

Contrairement à une idée répandue, l’information n’est pas gratuite, elle coûte une fortune à l’État, il faut 30 milliards de dirhams pour connecter tout le monde au Maroc en haut débit. Et c’est aujourd’hui une pression citoyenne, une obligation.

La transformation numérique de la société qui vise à rendre accessible aux citoyens l’internet haut débit et de favoriser l’accès aux échanges et à la connaissance n’est pas finie, on y est encore. On cherche toujours les ressources économiques qui, finalement, vont contribuer à enrichir Google, Facebook et les autres. Le gouvernement marocain est obligé d’investir pour connecter les citoyens et les rendre monétisables et monétisés par ces grands groupes !

La transformation la plus importante se fait en vérité au niveau de l’État parce que, d’un côté, il y a des consommateurs qui sont avides d’information, avides de connectivité et, de l’autre côté, il y a de grands groupes très puissants. Celui qui fait le lien entre les deux, c’est l’État.

Il investit, même s’il a peu de ressources. De grosses sommes sont injectées pour que le consommateur consomme, mais nul ne bénéficie de ce que cela rapporte à Google, Facebook ; c’est la participation de chacun qui se monétise. Aujourd’hui, tous les pays sont dans cette situation : l’internet à haut débit est installé parce qu’il y a et la pression économique et les attentes des citoyens derrière. La pression de la part des consommateurs existe mais non les revenus de la part des producteurs !

À côté de l’infrastructure, de la nouvelle industrie de l’information, se trouve le commerce électronique qui transite par ces plateformes virtuelles. C’est pourquoi la question de confiance sur le paiement en ligne est fondamentale. Au Maroc, aujourd’hui, de nombreuses personnes achètent sur des sites, l’opérateur Telecommerce actuel, et même d’autres nouveaux opérateurs, se chargent de sécuriser ces transactions. Le numéro de la carte n’est jamais chez le prestataire ou le fournisseur, il est chez Maroc Télécommerce qui est une plateforme de paiement en ligne en possession d’un processus de certification.

Les transactions électroniques au Maroc s’élevaient à 1,3 milliard de dirhams en fin 2013. Le E-commerce connaît une croissance annuelle à deux chiffres. Les opérations concernent principalement les factures : Eau/électricité , la TGR, et les voyages (billets d’avion, hotels,, etc.). Précision : pour le moment, 50% de ces utilisateurs n’accèdent pas du Maroc, mais de l’étranger. L’achat de l’information en ligne, on n’y est pas encore, mais cela ne saurait tarder.

Concernant les usagers, une étude sur un site web ministériel, qui offre en particulier des services gratuits aux citoyens, nous a beaucoup surpris. Sur la page principale est proposé le choix entre l’arabe et le français, mais quand les statistiques de consultation sont décortiquées, l’étude montre que 80% choisissent l’entrée en français et 20% en arabe ! Ce site gouvernemental, qui donne de l’information à tous, est donc plus consulté sur sa partie française que sur sa partie arabe. Il faut donc communiquer en arabe pour devenir accessible à la catégorie la plus large des citoyens. Au fond, cela renseigne sur la catégorie sociale des visiteurs parce que la langue est un marqueur social et de revenu. Cela montre surtout que la citoyenneté en ligne a encore un long chemin à faire.

 

Khalid Hariri, président de la société Telquel Media, éditrice du magazine Telquel

Transformations et incertitudes

Depuis cinq ans, la façon de s’informer a changé. Aujourd’hui on entend souvent cette expression : « J’ai lu cette info sur Facebook, puis je l’ai entendue à la radio, la télé… ». Cela sous-entend non seulement un nouvel usage, mais également une hiérarchisation. Les transformations sont partout : dans la manière de s’informer, d’accéder aux loisirs, de travailler…

La politique au Maroc reste l’un des domaines le moins influencé encore par les transformations des technologies de l’information, surtout en comparaison avec ce qui se passe partout ailleurs. Le Parlement, les ministères restent encore très branchés sur la télévision, la radio et la presse écrite. Il peut y avoir des milliers de vues sur Facebook, sur YouTube, Twitter, mais tant que ce n’est pas publié dans un journal, l’acte ou l’événement ne compte pas !

Dire que le papier ne sera plus la référence ne signifie pas que ce dernier va disparaître. Les médias numériques auront une part de plus en importante comme source d’information. Mais avec un modèle économique qui n’est pas encore clair. Les quotidiens « classiques » doivent revoir leur stratégie et les magazines mensuels ou hebdomadaires se positionner différemment. Mais la presse écrite semble avoir encore de lavenir du fait de sa viabilité économique (certains journaux ont une marge bénéficiaire).

Il est vrai que cela ne concerne pas tous les journaux, de même que la rentabilité n’est plus celle d’il y a cinq ou dix ans, mais ils font des bénéfices.

Tout comme il y a eu une période où les « textiliens » faisaient des marges incroyables. Maintenant, les marges ont commencé à redevenir normales. Toute la première génération à 40% du secteur est partie, la nouvelle génération relève de gens qui sont habitués à travailler avec des marges normales, et ces gens-là continuent à faire des gains ordinaires.

Pour mieux prévoir l’évolution de la viabilité économique de la presse, la radio, la télévision et les médias électroniques, il nous faut des études fiables sur l’audience. Étude qui pourrait expliquer, un jour, pourquoi un journal comme Al Watan, atteint 400 000 / 500 000 exemplaires vendus en Algérie alors qu’il est majoritairement à disposition, en format PDF, la veille, gratuitement, tandis que le meilleur quotidien au Maroc a de la peine à dépasser 80 000 ou 120 000 exemplaires, alors même qu’on est 30 millions de personnes. Il faudrait étudier peut-être aussi comment des quotidiens qui atteignaient 120 000 exemplaires vendus par jour il y a dix ans n’en écoulent aujourd’hui que 6 000. Comment expliquer cette volatilité des publics ?

Il y a aussi un problème de langue et de structure entre la presse et le public. Lire en français ou lire en arabe induit, malheureusement, deux publics très distincts. Les annonceurs et les sociétés de publicité l’ont bien compris. Les mêmes produits ne sont pas annoncés de la même manière dans un magazine arabe ou français, la langue étant un marqueur important de la nature du public qui est ciblé.

Il faudrait s’interroger enfin sur le positionnement vis-à-vis du pouvoir politique. C’est systématique et vérifiable chaque fois. Si le média est négatif, qu’il critique quasi systématiquement, il attire les lecteurs. Dès qu’il devient moins excessif, plus objectif, en étant positif ou critique selon les cas, il perd une grande partie de ses lecteurs.  


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