Maroc-Afrique : nos implications face aux mutations du continent

Maroc-Afrique : nos implications face aux mutations du continent

L‘intérêt du Maroc pour l’espace atlantique représente depuis longtemps un paramètre important dans sa politique étrangère.  Sa position géostratégique ainsi que les différents cadres de coopération tant sur le plan économique que politique avec l’UE (Statut Avancé) et l’Amérique du Nord (Accord de libre-échange), en ont fait un maillon fort des relations entre le Nord et le Sud de l’Atlantique.

Du fait du poids de l’histoire et de l’invariant géographique (côte atlantique six fois plus longue que la méditerranéenne, provinces atlantiques abritant 45% des citoyens marocains, participant pour environ 60% de son PIB, et réalisant la quasi-totalité de son commerce extérieur), le Maroc développe grâce à cette appartenance et à son identité multiple, un rôle d’acteur engagé dans l’espace atlantique.

À l’échelle africaine, la tenue à Rabat fin mars 1989 de la Conférence Ministérielle sur la Conférence ministériellesur la coopération halieutique entre

les États africains riverains de l’océan Atlantique (COMHAPHAT) a illustré l’une des premières initiatives prises par le Maroc pour investir l’espace atlantique selon une approche régionale et dans un domaine prioritaire et stratégique pour les États africains : les ressources halieutiques.

Promouvoir l’identité propre de la région atlantique africaine

Considérant la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer signée le 10 décembre 1982, laquelle encourage la conclusion d’accords régionaux de coopération dans le secteur des pêches, vingt-deux États africains de la façade atlantique, du Maroc à la Namibie, ont adopté à l’unanimité la Déclaration de Rabat, qui a jeté les bases d’un programme pour une exploitation responsable des ressources halieutiques. Signée à Dakar en juillet 1991, la Convention relative à la coopération halieutique entre les États Africains africains riverains de l’océan, est entrée en vigueur en juillet 1995.

Cette initiative à forte composante économique a été suivie, plusieurs décennies plus tard, en août 2009 par l’organisation à Rabat d’une réunion ministérielle des États africains riverains de l’Atlantique. Inspirée par la mutation des enjeux de coopération et des défis de sécurité a l’échelle mondiale et la pertinence de l’espace atlantique en tant qu’acteur à part entière dans la gestion de ces nouveaux enjeux et défis, cette réunion avait pour ambition de favoriser l’émergence d’une plateforme coordonnée africaine dans cette nouvelle configuration. La Conférence s’est, en outre, inscrite dans un contexte marqué par de nombreuses réflexions aussi bien informelles (l’appel de Skhirat en mai 2009) que ministérielles (réunion ministérielle de l’Initiative de Lanzarote en juin 2009), pour la définition d’un concept géopolitique et géoéconomique à partir d’une réalité géographique.

Réunis à Rabat le 4 août 2009, les ministres et représentants de vingt-trois pays africains riverains de l’Atlantique ont affirmé l’engagement de leur pays à« promouvoir l’identité propre et indivisible de la région atlantique africaine, en vue d’en faire un espace géopolitique de dialogue, de coopération et de développement ». Ils ont égalementsouligné que les pays africains, principalement ceux concernés « se doivent d’arrêter une vision et d’élaborer une stratégie africaine commune de l’espace atlantique à la fois dans sa dimension africaine et dans sa dimension géographique plus large ».

Capitalisant sur les acquis de la COMHAPHAT, la Conférence des États africains riverains de l’océan Atlantique a eu le mérite de susciter, au sein des pays de la côte atlantique africaine une appropriation de la réflexion, afin d’ouvrir la voie à un dialogue afro-africain renforcé, notamment sur des thématiques requérant des actions spécifiques dans cet espace telles que les transports et la connectivité, l’environnement et l’énergie, le dialogue politique et la sécurité.

L’action du Maroc dans l’espace atlantique africain a, en outre, permis de consolider la politique de partenariat Sud-Sud menée par le Royaume depuis des décennies. Ce partenariat repose sur certains fondamentaux qui sous-tendent la présence marocaine en Afrique : le soutien au développement durable, la valorisation des compétences humaines, et l’implication croissante du secteur privé marocain. Sur ce dernier point, la montée en puissance dans plus de vingt-cinq pays du continent d’entreprises publiques ou de grands groupes marocains témoigne non seulement d’un engagement réel dans les tissus économiques nationaux, mais procède également d’une conviction, celle que les économies africaines recèlent de potentialités de croissance.

Dynamiser et institutionnaliser les relations économiques entre le Maroc et l’Afrique de l’Ouest

Par ailleurs, l’approche interrégionale représente aussi une constante dans la politique africaine du Maroc, dans la gestion de certains enjeux du continent africain. Outre les initiatives atlantiques, le plaidoyer défendu par le Maroc, dès l’éruption de la crise malienne en 2012, pour favoriser une réponse interrégionale à des menaces transnationales, les efforts consentis pour redynamiser le regroupement régional CEN SAD, la réflexion menée sur le cadre juridique pouvant régir les relations économiques entre le Maroc et l’Afrique de l’Ouest sont autant d’illustrations de cette approche.

Plaçant l’Afrique au cœur de ses préoccupations diplomatiques internationales, le Maroc a su construire sur les acquis de sa politique africaine, ce qui lui a permis de se positionner comme précurseur vis-à-vis des pays d’Afrique Nord opérant en Afrique subsaharienne.

Cependant, ce capital de réalisations et d’actions du Maroc en Afrique tant sur le plan bilatéral que régional, ne pourrait constituer un atout pour un meilleur ancrage du pays dans l’espace atlantique africain que si la stratégie marocaine tient compte du contexte africain, lequel est en mutation constante et prenne en considération certains paramètres qui optimiseraient l’action entreprise.

En effet, l’Afrique se caractérise de plus en plus par l’attitude volontariste de ses Étatsà s’emparer des thématiques et défis du continent pour trouver des réponses africaines à des problèmes africains.

N’étant plus membre de l’UA (Union africaine), mais privilégiant néanmoins l’action à l’échelle régionale et interrégionale, le Maroc gagnerait à développer une stratégie s’inscrivant en cohérence et en complémentarité avec les initiatives menées par les différentes CER (communautés économiques régionales) africaines. Cette approche permettrait d’éviter les chevauchements et favoriserait une meilleure et plus forte appropriation par tous les États africains du cadre de coopération.

Ainsi, et si l’on prend le domaine de la paix et la sécurité dans l’espace atlantique, thématique investie par la Conférence ministérielle sur la coopération halieutique entre les États africains riverains de l’océan Atlantique, les différentes CER africaines ont développé une réflexion ou stratégie pour une gestion régionale et interrégionale intégrée de la sécurité et de la sûreté de la côte atlantique. En effet, et dès la fin de la première décennie des années 2000, l’insécurité maritime s’est confirmée comme l’une des menaces persistantes à la stabilité et la souveraineté des États riverains de l’Atlantique, et particulièrement dans le Golfe de Guinée. L’enjeu pétrolier,  le développement du trafic maritime marchand,  le trafic de stupéfiants entre l’Amérique du Sud et l’Afrique, ainsi que l’interpénétration croissante entre la piraterie et d’autres formes de criminalité transnationale (trafic de drogues, d’armes, traite des êtres humains…) ont fortement contribué aux proportions alarmantes de l’insécurité maritime pour les États africains, jusqu’à en faire un véritable défi pour leurs économies qui dépendent des activités portuaires et pour certains d’exploitations pétrolières.

Les pays d’Afrique centrale ont ouvert la voie pour une action collective régionale de lutte contre la piraterie, à travers la stratégie maritime de la CEEAC (Communauté économique des États de l’Afrique centrale) et la mise sur pied en octobre 2009 d’une structure globale de sécurité maritime commune.

En Afrique de l’Ouest, bien que les États de cette région aient signé un mémorandum d’accord avec l’OMI (Organisation maritime internationale) et l’OMAOC (Organisation maritime de l’Afrique de l’Ouest et du centre), ce n’est qu’en mars 2014 que la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) va se doter d’une stratégie maritime intégrée.

Sur le plan interrégional, la CEEAC et CEDEAO ont mis en place un cadre de coopération regroupant l’Afrique de l’Ouest et centrale, à l’occasion du Sommet CEEAC –CEDEAO, tenu à Yaoundé les 24 et 25 juin 2013. La Déclaration de Yaoundé a permis ainsi l’adoption d’une stratégie intercommunautaire de sécurité maritime dans le Golfe de Guinée, ainsi que de plusieurs instruments juridiques de coopération.

Par ailleurs, le débat initié par les Nations Unies au sein du Conseil de sécurité en 2012, sur la sécurité et la stabilité en Afrique de l’Ouest, a permis l’adoption de la résolution 2039, dans laquelle le Conseil de sécurité encourage la CEDEAO, la CEEAC et la Commission du Golfe de Guinée (CGG) à développer, avec le soutien des Nations Unies et d’autres partenaires, une stratégie régionale.

Asseoir une coopération transrégionale inclusive entre États du Nord, de l’Ouest et du Centre de l’Afrique

Membres non permanents du Conseil de sécurité durant le biennium 2012-2013, et représentant l’Afrique, le Maroc et le Togo ont œuvré,à travers une approche commune, pour porter cette thématique au niveau du Conseil de sécurité. Cet exemple de concertation et de coordination afro-africaine sur une thématique placée au cœur des préoccupations africaines et internationales aurait pu acquérir la visibilité qu’elle mérite, à travers une mise en œuvre, à l’échelle des institutions régionales africaines. Cette traduction dans les faits aurait permis de concrétiser en outre l’impératif d’asseoir une coopération transrégionale inclusive entre États du Nord, de l’Ouest et du Centre, inlassablement défendu par le Maroc.

Placée sous le sceau du partenariat Sud-Sud, l’action du Maroc sur le continent africain lui a certes permis  de construire et de conforter l’image d’un pays irréversiblement engagé pour le développement durable, la croissance et l’émancipation de son continent d’appartenance. Ce rôle d’acteur africain à part entière et d’acteur africain précurseur  mériterait néanmoins  d’acquérir une visibilité accrue, notamment dans des créneaux de choix comme sa projection dans l’espace atlantique, grâce à une meilleure insertion dans les initiatives et stratégies développées par les institutions régionales africaines, et particulièrement dans des domaines où le Maroc a démontré son savoir-faire comme la paix, la sécurité, le transport, la logistique, l’environnement,  les infrastructures et le développement des ressources humaines. Cet ajustement faciliterait l’émergence d’un acteur africain engagé dans des problématiques africaines, notamment celles en évolution, comme la construction de l’identité atlantique africaine.


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