Marché du travail et jeunesse féminine, petit à petit, la niche se forme

Marché du travail et jeunesse féminine, petit à petit, la niche se forme

Activité et orientation lato sensu : une corrélation heuristique

Tout observateur sérieux de la réalité sociale marocaine ne peut que relever l’importance des inégalités subsistant dans le système éducatif dans son ensemble. L’élève (fille ou garçon) du milieu rural, dont l’école se situe à des kilomètres du lieu où il habite, a tout à envier à celui qui a « son » école à quelques pas de « sa » résidence. De même, à l’échelle d’une même ville, l’école du quartier « sensible » fréquenté par l’élève dont le père passe son temps dans des cafés est aux antipodes de celle encastrée dans une résidence aisée du centre-ville. C’est dire que l’offre de l’éducation, qui devrait être la voie vers l’activité et l’emploi, est certes théoriquement de la même teneur mais inégale dans les faits.

Des études fondatrices en sociologie de l’éducation établissent une corrélation entre le milieu d’appartenance de l’élève, son parcours scolaire et son insertion dans le marché du travail. Une fille de pilote a assurément plus de chance d’avoir la bonne information sur les formations porteuses et autant de moyens (capital économique et culturel) d’y accéder. Une fille d’ouvrier, et a fortiori du chômeur, même faisant preuve d’une excellence scolaire, serait acculée au mieux à intégrer l’université massifiée. Il reste que des mécanismes de débrouillardise et de ruse avec le déterminisme pourraient parfaitement déjouer cette inamovible loi sociologique. Sans parler de trajectoire qui laisserait entendre que la route est déjà tracée, j’emploierai pour ma part le terme de déambulation pour justement souligner qu’on ne choisit pas son parcours au menu ou sur une carte, mais au gré des contraintes et des contextes, une sorte d’orientation lato sensu. L’accès avantageux au marché du travail dépend en partie du type de capitaux dont l’élève ou sa famille sont détenteurs. Les classes les plus riches en capital culturel inclinent à investir plutôt dans l’éducation de leurs enfants alors que les fractions les plus dotées en capital économique se désengagent des investissements culturels et éducatifs au profit des investissements économiques. Celles-ci miseraient plus sur l’option « travailler à son compte » pour leur progéniture en les initiant au monde de l’entrepreneuriat alors que celles-là enverraient bien leurs rejetons dans les meilleures écoles de commerce et de gestion pour accéder à des postes de direction dans les holdings prestigieux.

Compte-tenu de ce qui précède, il ne serait pas exagéré d’affirmer que les jeunes filles sont plus désavantagées pour avoir une bonne option d’intégration dans le marché du travail. Il ne serait pas faux non plus d’avancer l’hypothèse que dans une société, à maints égards, patriarcale, les jeunes filles vivant dans des contrées lointaines sont encore confinées dans le monde domestique (comme c’est le cas des domestiques de maison) et sont privées de la méritocratie, régime que doit privilégier l’école de l’égalité des chances. Ceci conduit à penser l’activité au féminin comme essentiellement exercée dans le salariat d’exécution, nonobstant l’aspiration des jeunes filles, essentiellement citadines, à se positionner dans un marché de travail de plus en plus précaire et flexible.

Des jeunes filles à l’assaut du salariat de l’exécution : une activité en bas de l’échelle

Ce qui ressort des différentes enquêtes réalisées dans le contexte marocain, c’est la féminisation progressive du salariat de l’exécution : les jeunes filles sans qualification sont astreintes à occuper des emplois non qualifiés, le plus souvent précarisés. Il en est des ouvrières dans le secteur de l’habillement, des hôtesses de caisse dans la grande distribution, des travailleuses dans les fermes agricoles… Tout se passe comme si la féminisation du salariat de l’exécution générait celle de la précarité.

Si la jeune femme rurale a toujours effectué des activités domestiques marquées par l’invisibilité, nous assistons depuis au moins une vingtaine d’années à l’exode des femmes vers des villes-mondes. Consécutivement à ce premier acquis, l’échec de l’homme à assurer le train de vie du foyer conjugal engendre une diminution de son capital de domination et implique de sa part une tolérance et une permissivité croissante quant au travail des femmes. La jeune femme cesse d’être un « objet parlé » pour devenir un « sujet parlant » car consciente de sa condition précaire au sein des structures patriarcales du travail. La disponibilité à travailler plus n’est pas un fait exclusivement féminin, mais concerne toutes les classes défavorisées. Il s’agit de travailler plus pour gagner plus et non de travailler autrement pour être épanouie au travail. Nous sommes ici confrontés à la question de la centralité du salaire sur les conditions de travail, et le rapport à l’argent des catégories sociales défavorisées se fait au détriment de leur bien-être physique et mental. Cette forme de servitude au travail et la centralité de l’argent peuvent donner lieu à des formes déviantes et illicites du comportement social. Deux exemples peuvent être donnés : le premier concerne l’informalisation et la criminalisation des activités socio-économiques dont la femme est la principale victime. Le second exemple est la prostitution considérée ici comme un revenu complémentaire dans un monde de plus en plus marchand. Cette disponibilité à travailler plus accule aussi la femme à une forme de « nomadisme salarial »1, courant d’une entreprise à l’autre à la recherche des heures complémentaires. En l’occurrence, l’activité des jeunes femmes peut tour à tour signifier la capacité de « triompher » de sa journée, de s’impliquer dans les activités citadines, de gagner sa vie sans faire la quête. Le travail féminin est rarement pensé par les intéressées elles-mêmes en termes d’épanouissement, mais résulte d’un impératif économique : subvenir à ses besoins vitaux, aider sa famille. La précarisation des jeunes femmes dans le milieu du travail s’accompagne d’un processus de désaffiliation sociale et de vulnérabilité relationnelle. Il est indéniable que dans le contexte marocain, la famille joue un rôle de rempart à cette forme de précarité polymorphe. Aussi, la centralité de la famille cèderait-elle la place progressivement à la centralité du travail.

Des jeunes diplômées dans le marché du travail : et la brèche s’ouvrit…

La société change depuis qu’elle est dite « composite »2 : scolarisation généralisée des jeunes filles, urbanisation accélérée, politisation de la jeunesse et internationalisation des pratiques culturelles sont des faits sociaux marquants de ces dernières décennies. L’accès des jeunes filles à l’enseignement supérieur et l’excellence qu’elles y déploient continûment les prédisposent à occuper des postes de responsabilité et à exercer des activités plus valorisantes : que ce soit dans les professions libérales (avocates, architectes pour ne citer que les plus en vue), de la santé publique (pharmaciennes, chirurgiennes…) ou dans le domaine de l’éducation comme la profession d’ingénieure. Nombre de jeunes filles s’engagent aussi dans l’économie solidaire ou à travailler à leur compte en montant leur propre entreprise. Tout cela est de bon augure, mais le « plafond de verre », entendu comme l’ensemble des pesanteurs qui entravent l’ascension des femmes vers des hiérarchies professionnelles socialement consacrées, guette cette mobilité méritée des jeunes filles, plus discriminées, mais sans doute mieux armées pour faire valoir la nécessaire équité qu’elles peuvent judicieusement réclamer et conquérir, grâce notamment à cette société civile transnationale qui combat en faveur de l’universalité des droits – professionnels – des femmes

 

  1. Labari, B. (2007). La fabrique du nomadisme salarial par l’économie-monde. Remarques à partir du cas marocain. In Jean-Pierre, Gélard (dir.) Travailler plus, travailler moins, travailler autrement. Rennes : Presses universitaires de Rennes.

2.     Pascon, P. (1986). La nature composite de la société marocaine. BESM, n°155-156, janvier.

 


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