M. Bennani : L'entrepreneur, nouveau défenseur du trône

M. Bennani : L'entrepreneur, nouveau défenseur du trône

Le travail que vous menez sur les partis politiques au Maroc, depuis plus d’une année, permet-il de réhabiliter et de recentrer l’analyse sur la société politique ?

Le parti politique est en effet un objet de recherche très marginalisé dans les productions académiques sur la région. D’une part, il est considéré comme un «mauvais lieu scientifique»1, dans des pays marqués par un déficit de démocratie et par une société politique affaiblie, le regard s’est plutôt focalisé sur les «transitions».

D’autre part, cette lacune s’est accentuée, compte tenu des agendas politiques international et national qui ont eu tendance à ne considérer comme objets de mobilisation pertinents que les mouvements islamistes (jugés dangereux et donc à contrôler), et l’action associative, susceptible de constituer une alternative et d’accompagner la reconversion de l’action publique.

Or, construire une sociologie politique marocaine revient, de mon point de vue, à réaliser un va-et-vient entre les questions que se posent la discipline et une pratique constante du terrain. Loin des «exceptionnalismes» chers à la recherche structurée en aires culturelles, indépendamment des injonctions externes au champ académique, à l’écart de toute approche normative.

Dès lors, il n’y a pas d’objets indignes. Au cours de la dernière décennie, les élections en contexte autoritaire ont ressuscité l’intérêt des chercheurs, par-delà les interrogations classiques sur le degré de régularité du scrutin. Il est temps d’observer les partis politiques et de s’interroger sur les profils de ceux qui y adhèrent, en laissant de côté la question : «A-t-on affaire à de vrais partis ?».

 

Comparé à vos travaux antérieurs, sur les jeunes et la société civile, quelle différence d’approche y a-t-il à étudier les partis politiques marocains aujourd’hui ?

La recherche que je mène actuellement sur les parcours militants au sein des partis politiques marocains s’inscrit dans un processus d’accumulation, mais toujours à partir des mêmes approches de sociologie politique, et surtout du même ensemble de questionnements : le rapport au politique, les mécanismes de l’engagement et du désengagement, etc. Par ailleurs, je continue à m’intéresser aux citoyens «ordinaires», et pas seulement aux têtes d’affiche.

Dans mon étude sur les jeunes, l’une des questions que je me posais était : «Pourquoi la soumission, là où il y a les ingrédients de la rébellion ? » Ensuite, en enquêtant sur les associations de quartier, puis sur les campagnes électorales, j’ai voulu observer les processus de mobilisation, y compris de ceux qui sont dans une posture d’ «évitement du politique». 

Le fait d’être assidue sur un même terrain m’a amenée à suivre le déroulement de quelques trajectoires individuelles et collectives, à observer les imbrications entre nébuleuse associative et société politique, et à me demander s’il existait un continuum, d’une part, entre militantisme associatif et partisan, d’autre part, entre militantismes nationaliste, de gauche, islamiste...

En diffusant des questionnaires auprès des congressistes de quelques partis politiques, je fais varier l’échelle d’observation et j’articule les méthodes quantitatives à l’approche qualitative que j’ai privilégiée jusqu’ici.

 

Vos travaux s’inscrivent dans la sociologie du militantisme. Votre étude sur les partis entre dans ce cadre. Vous venez de mener un travail de terrain au Maroc sur les militantismes. Quelles sont les figures du militant qui se profilent aujourd’hui ?

A ce stade de la recherche, je ne suis pas encore en mesure de proposer une typologie. La notion même de «militantisme» est à interroger. Nidâl ne renvoie ni aux mêmes pratiques, ni aux mêmes conditions de production que le terme «militant» dans l’histoire française. Dans l’arabe ancien, cela signifie «lutter les uns avec les autres à qui se montrera plus habile au tir, engager un tournoi» (littéraire, d’improvisation de vers, ou de discours) ; «prendre la défense de quelqu’un, le protéger» ;  «exténuer, rendre maigre à force de fatigue» (Dictionnaire Kazimirski). En outre, le terme est loin d’être approprié par l’ensemble des «militants» potentiels. La gauche et l’extrême gauche l’utilisent indifféremment de manière bilingue (munâdil, militant). Sous le protectorat, les nationalistes se qualifiaient de watanî (patriote ou nationaliste) et les «islamistes» recourent le plus souvent à d’autres champs sémantiques dans une logique de distinction (jihâd – effort dans la voie de Dieu, guerre sainte, etc. ; iltizâm – engagement, obligation et, par extension, engagement dans l’observance et la pratique religieuses); cependant, après avoir opté pour un terme neutre, celui de «membre» (‘udw), les adhérents du Parti de la justice et du développement (PJD) commencent à emprunter le vocable de munâdil. Et l’on peut observer la diffusion progressive du terme, y compris dans des partis dits de notables.

 

Ne pensez-vous pas que le recrutement de notables (surtout en période électorale) devient un dénominateur commun entre la plupart des partis politiques marocains?

Votre question renvoie à l’opposition classique entre «parti de notables» et «parti de militants». Les premiers s’appuient essentiellement sur des capitaux sociaux individuels, à la fois matériels et symboliques, leurs membres en sont dotés à titre individuel et sont donc très indépendants par rapport au parti ; ils peuvent se permettre de changer d’étiquette partisane. Les seconds, du moins dans l’histoire européenne, compensent l’absence de ces ressources sociales propres, en fournissant des «capitaux partisans collectifs»2 : des sigles, une étiquette politique, des emblèmes, etc. Les membres sont fortement dépendants du parti qui, à son tour, tire ses forces du dévouement collectif de ses militants. Autrement dit, le parti de militants peut lancer dans la compétition électorale un instituteur ou tout autre militant ne possédant, à titre individuel, ni renommée, ni héritage. Ce n’est pas la notabilité personnelle, ni l’argent qui font la différence.

Prenons l’exemple de l’USFP, qui est révélateur des mutations de la gauche marocaine, en lien étroit avec la recomposition de la scène politique instituée. Au cours de la période plus ou moins marquée par le conflit avec la monarchie, l’USFP fonctionnait comme un parti de militants «fermé», et recrutait parcimonieusement, après vérifications et parrainages, par crainte d’intrusions policières. La manifestation publique de la réconciliation avec la monarchie et les conséquences du passage par le gouvernement ont amené les instances dirigeantes à modifier ces modalités et à ouvrir les portes aux demandes d’adhésion. A la veille des élections de 2007, de nouveaux critères de sélection des candidats aux législatives ont été codifiés : le capital militant a eu tendance à céder la place à la capacité personnelle à mobiliser des soutiens et des voix, par-delà l’appartenance au parti. C’est ainsi que des notables locaux ont été démarchés; ce qui a contribué à attiser la crise interne au sein du parti.

Comment expliquer un tel phénomène, qui est loin d’être propre à l’USFP, sans verser dans des propos à portée normative ? Dans un passé proche, la «marque» USFP pouvait bénéficier à des «anonymes» – récompensés pour leur militantisme et devant presque tout au parti – dans des circonscriptions considérées comme usfpéistes: des électeurs y votaient pour le parti et non pour la personne, par fidélité à une identification politique, à des symboles, à des moments de socialisation, etc. Le candidat investissait alors le répertoire des valeurs, de certains combats fondateurs, de la représentation tribunicienne des «forces populaires». Après le passage au gouvernement, les candidats de l’USFP ne pouvaient plus recourir efficacement au registre des «conflits révolus»3 .

Désormais, ceux qui se font élire sous son étiquette le doivent, avant tout, soit à leurs capitaux sociaux individuels, soit à leur stature militante spécifique, soit au capital propre qu’ils ont personnellement engrangé. On pourrait en déduire que le poids qui, en 2007, dans le choix des candidatures, a été accordé par les instances dirigeantes à la «capacité personnelle à gagner une circonscription» constituait une tentative d’ajustement à la dévaluation du capital partisan de l’USFP, et à la recodification de nouveaux seuils d’accès à la scène électorale marocaine. A l’ère des bourrages des urnes et de la mobilisation électorale par les agents de l’autorité, sous le signe de l’intimidation, a succédé une ère observant un retrait relatif des autorités publiques, un investissement croissant des «hommes d’affaires»4 dans la scène politique, une «marchandisation» du vote, une destitution du verbe au bénéfice du faire. Au sein du Parlement, à la suite du fellah, l’entrepreneur serait devenu le nouveau défenseur du trône3. On peut formuler l’hypothèse qu’un tel marché électoral impose ses contraintes, y compris aux partis qui ont une tradition militante.

 

Vous avez mené des études surtout à base de questionnaires, à l’occasion des congrès de ceux que l’on considère comme les plus grands partis actuels. Quelles étaient vos attentes ?

L’objectif est de réaliser une étude sociologique comparative sur les membres de six partis politiques au Maroc. Pour mener une entreprise aussi ambitieuse dans un temps limité, le congrès national d’un parti est un moment privilégié. Des délégués en provenance de l’ensemble du territoire se rassemblent dans le même endroit, pendant au moins 48 heures. L’on observe ainsi une quasi-unité du temps, de lieu et de l’action, avec la possibilité d’avoir accès simultanément à un nombre non négligeable de militants (entre 300 et 5000 congressistes selon la taille et la fortune du parti).

La sélection des partis s’est d’abord basée sur les opportunités qui s’offraient : tous les partis ne tiennent pas leurs congrès au moment de l’enquête. Ensuite, j’ai pris en considération des critères historiques, idéologiques, conjoncturels (dynamiques de crise, de fragmentation ou d’unification). J’ai voulu appréhender aussi bien des partis anciens que plus récents, avec un grand ou un petit nombre de militants, islamiste (Parti de la justice et du développement), de la gauche gouvernementale (Union socialiste des forces populaires), de la gauche non-gouvernementale (Parti socialiste unifié), d’extrême gauche (An-Nahj Addimocrati), nationaliste (l’Istiqlal), qu’une organisation comme le Parti authenticité et modernité, qui offre l’intérêt pour le sociologue de regrouper plusieurs profils d’acteurs.

Les questions portent sur les caractéristiques sociologiques des congressistes, leurs réseaux familiaux et politiques, les canaux et les vagues de recrutement, les dynamiques qui traversent les parcours militants, le multi-positionnement et, à un autre niveau, sur les clivages qui structurent tant les organisations partisanes, que la scène politique instituée. Un fil rouge cependant : la marque du temps sur l’engagement militant. Dans une perspective interactionniste, il s’agit d’analyser comment le militantisme prend différentes formes, se maintient, s’interrompt, se reconvertit, en lien avec les autres sphères de vie, les transformations de contexte, l’intensification ou l’atténuation de la répression.

 

Entre les congressistes d’Annahj, de l’USFP, du PI, du PJD et du PAM, quels sont les points communs qui vous sautent aux yeux ?

La saisie des données récoltées lors des congrès de l’USFP, d’Annahj et du PJD est avancée ; celle de l’Istiqlal est en cours. Des explorations livrent quelques éléments descriptifs sur le profil sociologique des congressistes, sur les bassins et les canaux de recrutement de ces partis.

Première confirmation, importante à mes yeux. Les congressistes des trois partis ont un profil sociologique assez comparable. Ce sont en très grande majorité des urbains, instruits (les 2/3 ont fait des études supérieures), qui ont bénéficié d’une véritable mobilité sociale (les pères étaient principalement agriculteurs, ouvriers, artisans, ou salariés). Les cadres moyens y sont prédominants; inversement, les ouvriers, les artisans et les agriculteurs y sont très minoritaires. Cela va dans le sens d’une constante, y compris dans les démocraties, à savoir la sélectivité du champ politique et l’existence de filières privilégiées du recrutement politique. A titre d’exemple, dans les trois partis, les enseignants sont prépondérants.

Reste à savoir si ce sont les mêmes profils qui prédominent dans d’autres partis. A première vue, l’Istiqlal semble davantage traverser les catégories sociales ; le traitement des données recueillies nous apprendra dans quelles proportions exactement. La comparaison avec le PAM – si la direction de ce parti autorise l’enquête lors de son prochain congrès - permettra de voir jusqu’à quel point ces caractéristiques sont généralisables au fait partisan au Maroc.

Ensuite, extrême-gauche, gauche et islamistes du PJD partagent des bassins et des canaux de recrutement. Lycées, universités, associations, syndicats sont les principaux lieux de recrutement des trois partis politiques. Là aussi, une analyse plus fine permettra d’indiquer des variations générationnelles, géographiques, etc. Par ailleurs, les passeurs sont de même type : en premier lieu des pairs (amis proches, camarades de classe, collègues de travail), des membres de la famille, et des personnages de référence, tels les enseignants.

Enfin, le multi-positionnement caractérise les trois partis dans les mêmes proportions. Les congressistes du PJD, de l’USFP et du d’annahj ont une expérience associative (85 à 90%), syndicale (à + de 60 %), ce qui va totalement à l’encontre des discours opposant champ associatif et scène politique

 

… et les points de divergence ?

Les points de divergence les plus logiques sont en lien avec le positionnement sur la scène politique. Ceux qui sautent aux yeux sont en rapport avec les valeurs. Dans cette enquête, j’ai essayé de les saisir notamment à travers la perception que les enquêtés ont de leur pratique religieuse, l’opinion qu’ils ont eue sur le Plan d’action pour l’intégration de la femme, leur représentation du hijâb, de l’homosexualité. Le traitement des données et une analyse plus fine tenteront d’éclairer en profondeur les divergences, y compris au sein des mêmes partis.

Bien au-delà, il s’agit de comprendre tant les mécanismes qui sous-tendent des adhésions collectives, que ceux à contre-courant. Par exemple, lorsque l’offre politique était essentiellement marxiste à l’université (années 1970), qu’est-ce qui a amené quelques étudiants à s’engager plutôt dans des courants à référent islamiste ? A l’inverse, lorsqu’une université était totalement dominée par les courants islamistes, à l’heure même de la chute du mur de Berlin, qu’est-ce qui a conduit des étudiants à opter pour le marxisme ? Et que dire des membres d’une même fratrie qui s’engagent dans des courants politiques aux antipodes ?

 

Est-ce que les classements classiques de partis sous les rubriques gauche / droite,  progressistes / réactionnaires vous semblent encore valides ?

Après l’indépendance et jusqu’aux années 1970, l’opposition «progressistes»/ «réactionnaires» recoupait des visions du monde totalement contrastées, qu’il s’agisse d’économie, de répartition des richesses, du rôle de l’Etat, du rapport à la monarchie, etc. Elle reposait sur des polarisations sociales, géographiques, qui se trahissaient dans la géographie électorale des années soixante6. Or d’autres clivages structurent le champ politique marocain d’aujourd’hui.

Le premier sépare la scène instituée, dont les règles du jeu et l’étendue sont fluctuantes dans le temps, et l’arène en fronde, elle-même en métamorphose tant sur le plan territorial (le théâtre de la sîba s’est déplacé des campagnes vers les grandes villes, pour regagner progressivement les petites villes), que sur le plan organisationnel (Ittihadis des années 1960, marxistes des années 1970, nébuleuse islamiste elle-même sous tension, nouvelles  formes de mobilisation et de coordination protestataires).

Le second type de clivage est profondément social. En dépit des transformations accélérées que le Maroc a connues (urbanisation, transition démographique en moins de deux générations), régionalisme et fracture entre ruraux et citadins persistent d’autant plus que la consolidation de la monarchie s’est aussi faite à ce prix. Par ailleurs, des clivages générationnels, socioculturels, linguistiques (berbérophones, arabophones, francophones, etc.), travaillent la société marocaine. Ils sous-tendent des dynamiques internes aux partis politiques marocains et éclairent la structuration des oppositions autour des normes.

Depuis 1998, les cartes se sont brouillées crescendo, en lien avec l’extension de la scène politique instituée à d’anciens frondeurs, mais surtout du fait que l’alternance «consensuelle» a laissé place à une succession de gouvernements hétéroclites. D’une part, comme c’est souvent le cas, le passage d’une partie de la gauche au gouvernement après quarante ans d’opposition s’est traduit par la mise en œuvre d’une politique plutôt pragmatique. D’autre part, les grandes lignes de cette politique ne se dessinent pas sur la base d’un rapport de force ni au parlement, ni au gouvernement. Sacralisés, même par un nouvel entrant comme le PJD, «compétence» et «management» aseptisent par ailleurs le débat. On assiste à une technocratisation à visage «partisan». Du coup, face à l’apolitisation des grands enjeux politiques, le conflit, dimension constitutive du politique, s’est réfugié dans le monde normatif, se traduisant entre autres par une politisation de l’intime, et plus précisément de ce qui a trait de près ou de loin à la sexualité.

Pourtant, même si elles peinent à se matérialiser sous forme de «carte politique», il existe des identités politiques dans le Maroc d’aujourd’hui, à référent islamique, bien sûr. Mais, la gauche continue à exister, même fragmentée, même si son identité, ses enjeux, ses alliances, ses bases sociales se sont transformés. Ses propres soubresauts témoignent des différents conflits politiques que le Maroc a connus, ceux qui sont révolus, et ceux qui le sont moins. Sa crise actuelle se nourrit aussi du décalage qui existe entre ses identités et les choix effectués par les directions de la gauche gouvernementale.

D’ailleurs, l’un des objectifs de mon enquête sur les partis politiques vise à interroger en profondeur les clivages qui caractérisent la scène politique instituée, de même que les clivages internes aux organisations. Outre les données sociographiques, socio-économiques, linguistiques, régionales, les questionnaires élaborés permettent de positionner chaque enquêté, tant sur le plan de quelques valeurs, que dans la scène politique instituée et clandestine. L’une des questions comporte, en effet, un tableau avec, en ligne verticale, une liste de partis, d’organisations (y compris clandestines), d’acteurs, et, en ligne horizontale, trois énoncés : «adversaire» ; «allié» ; «ni adversaire, ni allié». Pourront ainsi apparaître des proximités et des divergences entre partis, d’un point de vue sociologique, stratégique, à l’échelle des valeurs, mais aussi du point de vue de la vision des alliances et des collaborations, envisageables ou non.

 

Nous sommes en phase électorale. Vous avez souvent, dans vos travaux, appréhendé la problématique des jeunes. Aujourd’hui, leur supposé désintérêt pour le politique reste sous-analysé. Comment l’expliquez-vous ?

L’abstention électorale, la désaffection à l’égard de «la» politique ne signifient pas nécessairement désintérêt pour «le» politique. Lors de mes enquêtes précédentes, j’ai souvent noté un contraste chez les jeunes et les moins jeunes : une forte implication à l’occasion des conflits transnationaux, ou en lien avec des enjeux locaux ; une certaine sophistication dans le décodage de la vie politique ; une faible mobilisation dès lors qu’il s’agit de la scène politique instituée. Prenons un exemple plus ou moins fictif. Rachid, 25 ans, vit à Hay Hassani de petits boulots. Il dénigre partis politiques et islamistes de tous bords : «Ils sont tous pareils». Il vous dira que le «match est vendu», il se rattrapera: «Heureusement on a Sidna, mais une seule main n’applaudit pas». Pendant la guerre Liban/ Israël, il écoute la radio non stop, parcourt les journaux, discute fébrilement ; il se montre capable de rapporter des détails techniques sur les stratégies des protagonistes en présence. A l’heure des élections, il déploie des compétences inattendues en faveur d’un candidat. Expert en politique «pragmatique», adepte de la «politique du faire»7, il espère des contreparties tangibles pour lui, pour son voisinage. Attention, il n’est pas dit qu’il votera pour autant.

Pour aller vite, l’intérêt pour la politique est limité, y compris dans les démocraties. Lorsqu’en plus, la politique instituée semble désamorcée, lorsque la pression des agents de l’autorité se relâche dans la mobilisation des masses, lorsqu’il est plus compliqué de vendre sa voix, et que des enjeux même à caractère local ne pimentent pas le jeu, les électeurs tendent à bouder les urnes. Est-ce pour autant une désaffection pour les affaires de la cité ? A mon sens, non : le lieu du politique est loin de se restreindre à la scène politique officielle.

D’ailleurs, il convient de rappeler que des jeunes s’investissent de manière virulente au sein du campus universitaire ; d’autres se mobilisent intensément dans le champ associatif; d’autres encore nourrissent les nouveaux types de mobilisation, comme les coordinations contre la hausse des prix. A Sefrou, à Sidi Ifni, il y avait des jeunes. Et puis, je peux vous dire que j’ai rencontré des jeunes dans tous les partis politiques dont j’ai couvert les congrès. Autrement dit, la planète jeune est traversée par les mêmes clivages qui sillonnent l’ensemble de la société.

 

Depuis votre étude en 1994 sur les jeunes, soumis et rebelles, quelles mutations les «mutants» ont-ils subies et quels changements ont-ils initiés ?

Répondre à une telle question nécessiterait l’écriture d’un autre livre! Je me contenterai donc d’esquisser quelques hypothèses. Il y a vingt ans, j’avais appréhendé les «jeunes urbains scolarisés» comme un analyseur privilégié des mutations de la société marocaine. A mon sens, l’ensemble de cette société – et pas uniquement les jeunes - a connu et connaît des mutations qui se répercutent profondément sur les relations entre les sexes, avec les pères, avec les autorités sociales, politiques, avec Dieu. Les «bricolages» culturels observés à la fin des années 1980 et au début des années 1990 se poursuivent en s’amplifiant ; le marché de l’offre «culturelle» s’est étendu de manière exponentielle, tant dans son versant importé (exemple des chaînes satellitaires), que dans sa dimension locale (associations, presse, radio, groupes musicaux, etc.). Dès lors, sous le signe de la libéralisation et de l’expérimentation, se démultiplient les possibilités de circulation entre des univers hétérogènes ; la palette du bricoleur et les voies de la socialisation sont beaucoup plus variées. Un adolescent peut camper avec toutes sortes d’islamistes, mais aussi participer aux activités d’associations où il a le loisir de s’initier à d’autres référentiels, et d’observer par exemple de très près l’engagement d’un juif pour la cause palestinienne

 

Les processus d’individuation en cours vous semblent-ils mettre en péril le vivre ensemble ?

L’on explique souvent le processus d’individualisation dans les sociétés arabes par les transformations structurelles qu’elles ont connues: urbanisation, scolarisation, tertiarisation de l’emploi, réduction de la taille et de la prépondérance de la famille, aussi bien dans le domaine économique que sur le plan de la socialisation. Certes, ces mutations produisent de l’anomie, mais elles suscitent aussi des recompositions et des régulations. Bien plus, elles s’accompagnent par une activité effrénée d’ «inventions de traditions»8: des adaptations et de nouvelles utilisations de vieilles traditions pour de nouveaux buts, des «réemplois» d’éléments anciens dans de nouveaux contextes. Fréquent dans toutes les sociétés, ce phénomène s’amplifie dès lors que celles-ci sont en proie à des bouleversements accélérés, comme c’est le cas au Maroc : les «traditions inventées» contribueraient à réguler, à faire passer la pilule d’un changement incontrôlable et anxiogène. Les processus dits de «ré-islamisation» reflètent particulièrement bien ces dynamiques, laissant transparaître individualisation et re-communautarisation, «démocratisation» du religieux en lien avec la démultiplication des lieux de production du sens islamique et tentatives de re-standardisation par le haut.

 

Nous assistons actuellement au Maroc à un conflit entre valeurs conformistes dominantes et valeurs minoritaires et dissidentes. Quel «bricolage culturel» se trame aujourd’hui ?

Je n’ai pas le sentiment qu’on puisse tracer une frontière, à la hache, au sein de la société marocaine. Qu’on le remarque ou non, qu’on le réprouve ou qu’on s’impatiente, à des rythmes et sous des formes multiples, le contrôle social se desserre en quelques décennies, alors qu’en Europe ce processus s’est étalé sur plus de deux siècles. Les paradoxes sont une mine d’or pour le sociologue. Prenons la jellaba qui passe aujourd’hui pour l’un des emblèmes de la femme marocaine «traditionnelle». Dans les années 1940, lorsque quelques citadines ont emprunté aux hommes ce mode vestimentaire, qui libère le mouvement et facilite la sortie de l’espace familial vers l’espace public, quelques oulémas ont crié au scandale moral. Depuis, le sexe dit faible ne cesse de s’affirmer et de se visibiliser; les valeurs individuelles progressent, y compris sous le voile. Des valeurs, «dissidentes» il n’y a pas si longtemps, tendent à se diffuser, dans des milieux pourtant stigmatisés comme «conformistes». Côté «citoyennes ordinaires», j’ai été ébahie de voir des femmes illettrées s’attarder la nuit dans des réunions associatives, avec leur dernier-né dans les bras, ou encore organisant une campagne électorale en faveur d’un élu (peu importe leurs motivations), et décidant de la nature du vote familial. Côté militantes, outre les engagements à caractère séculier, il existe un féminisme islamiste qui se traduit, sur le plan idéologique, par une tentative de réécriture «féministe» de l’histoire islamique. Il se matérialise aussi en actes, en choix de vie : que de fois, ai-je rencontré des femmes jeunes et moins jeunes, se mouvant dans des milieux particulièrement «conservateurs», faire passer leur carrière militante «islamiste» devant les injonctions sociales au mariage ou à la maternité. Est-ce que ça ne ressemble pas à de l’ «invention de la modernité par invention de la tradition»?

 

Peut-on lire ces mouvements fluctuants de société sous le prisme du «nouveau règne» ?

Ces mouvements s’inscrivent dans des processus socio-historiques profonds. Le pouvoir politique peut tenter de s’y ajuster, de les accélérer ou de les freiner. Il ne les impulse pas.

 

Dix ans de règne de M6 ne nous amènent-ils pas à repenser le paradigme de «transition» ?

On a beaucoup confondu «transition démocratique» et «alternance consensuelle». Un tel paradigme, très contesté, n’a pas suffisamment pris en considération les transformations des régimes autoritaires, qui connaissent des phases de libéralisation politique et des phases de «délibéralisation»10. Et qui dit libéralisation politique ne dit pas démocratisation. La libéralisation est un des moyens de consolidation des régimes autoritaires : ce sont ceux qui détiennent le pouvoir qui décident de la nature des réformes, de leur agenda, de leur rythme. Tout en étant routinisées, les élections ne constituent pas la seule voie pour le choix des gouvernants ; un domaine réservé à géométrie variable échappe totalement au verdict des urnes.

Dans un article sur la fin du paradigme de la transition, le politologue Thomas Carothers11 parle de «zone grise» pour désigner les régimes qui ne sont ni des autoritarismes à visage découvert, ni des démocraties à part entière. Ce type de régime n’a rien de transitoire. Dans des cas similaires au Maroc, il est caractérisé par une «politique de pouvoir dominant», un pluralisme limité, ainsi que par une désaffection des citoyens pour la politique officielle et pour ses élites.

 

Aujourd’hui que la relation partis-monarchie semble pacifiée, n’assiste-t-on pas au sein des partis à une «lutte de places» et à des attitudes opportunistes pour se faire «coopter»? Quelle lecture faites-vous de ce phénomène ?

Tous les partis n’ont pas été en conflit avec la monarchie ; sous Hassan II, des naissances ont été accompagnées, justement pour combattre les héritiers de gauche du mouvement national. Ensuite, en tant que sociologue, je reformulerai la question dans les termes suivants : comment certains contextes favorisent-ils des tactiques et des stratégies plutôt que d’autres ?

Il est vrai que des militants de base de certains partis se sentent aujourd’hui piégés, qu’ils soient au gouvernement ou qu’ils n’y soient pas. D’ailleurs, l’une des choses qui m’a frappée lorsque je couvrais le congrès du PJD après avoir couvert celui de l’USFP, ce sont des questions inquiètes de certains congressistes du PJD : «Vous observez les deux partis, pensez-vous qu’il peut nous arriver ce qui leur est arrivé ?». C’est que ces militants sont conscients que l’accès à la scène politique officielle marocaine actuelle impose les mêmes contraintes à tous les acteurs. D’une part, les modes de scrutin et les découpages électoraux sont faits de manière à éviter la constitution d’un gouvernement homogène fort. Ensuite, comme je l’ai déjà souligné, les modalités de formation de ces gouvernements amplifient le sentiment que c’est «bonnet blanc, blanc bonnet», d’autant plus que les vrais enjeux politiques sont soustraits du débat parlementaire, ou font l’objet d’un consensus de bon ton. Les leaders de la gauche gouvernementale ne voient pas trop ce qu’ils gagneraient à rejoindre l’opposition ; ils sont passés d’une vision, «les sièges comptent peu», à une autre, «les sièges nous intéressent». La politique officielle semble fonctionner en boucle : renforcer son maillage communal est devenu quasi indispensable pour accroître ses chances d’avoir des sièges au Parlement, puis pour convertir ces sièges en portefeuilles ministériels et disposer de ressources à leur tour reconvertibles en futures voix.

Enfin, il convient de rappeler que dans les scènes politiques officielles de la «zone grise», l’affaiblissement des partis est une pièce centrale de l’équation. Dans un tel contexte, les cartes jouables sont très limitées. Il y a davantage de place pour les petits coups, plutôt individuels, que pour les stratégies collectives. C’est un répertoire classique dans toute société de cour, une arme privilégiée contre la fronde. Ceci dit, mon propos ne consiste pas à professer que tout est joué d’avance une fois pour toutes. Loin de là !

 

En tant que politologue, vous êtes une partisane du comparatisme et de l’observation participante. Quel est l’apport de ces outils méthodologiques à la science politique en mal de renouveau ?

Le comparatisme est l’une des pierres angulaires de la discipline. Faute de laboratoire, le détour et la comparaison s’imposent. Quant à l’observation, les sociologues du politique y recourent de plus en plus. C’est une voie privilégiée pour ne pas se restreindre à ce que les acteurs disent ou écrivent, mais pour accéder également à ce qu’ils font, et à bien d’autres signes de la matérialité: interactions, looks, postures, gestuelles, occupation de l’espace, etc. Autrement dit, l’observation livre un matériau ethnographique précieux. Elle permet d’incarner des aspects tus dans les archives, les documents officiels, les dossiers de presse. En outre, elle s’articule parfaitement avec d’autres méthodes qualitatives, comme l’entretien compréhensif, le récit, les entretiens répétés avec quelques acteurs.

En fait, lorsque les conditions matérielles et politiques s’y prêtent, il est particulièrement fructueux d’articuler et de croiser autant d’approches que possible. Le qualitatif est indispensable pour révéler, comprendre et interpréter des variables ; le quantitatif permet de construire des régularités, d’identifier des évolutions et des relations stables entre les variables. Ce sont donc là des modes d’intelligibilité complémentaires.

 

Dernière question, personnelle celle-ci, quel(s) lien(s) faites-vous entre la tradition de militantisme au sein de votre famille et votre intérêt théorique pour la question ?

Tous les enfants de militants ne deviennent pas des sociologues du politique. Mais, je concède que le fait d’avoir baigné dans un environnement militant des années 1970 a constitué un terreau fertile. Très tôt s’est développé le besoin de se saisir par la connaissance de ce qui échappait à toute autre prise. Quant à mes intérêts théoriques, le chemin est loin d’être rectiligne. Jeune chercheuse, j’étais essentiellement interpellée par l’évitement du politique chez les citoyens ordinaires. Il a fallu plus de distance pour que je m’autorise à m’aventurer cognitivement sur l’autre rive, celle du militantisme.


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