Lobbying, des quotas à la parité

Lobbying, des quotas à la parité

Il aura suffi d’une phrase1, une simple phrase prononcée lors du discours royal du 9 mars dernier pour qu’à peine un mois plus tard, un «appel national à la parité» soit lancé par une vingtaine d’associations féminines. Ce jour-là, le 27 avril 2011, dans l’une des grandes salles de la Bibliothèque Nationale où Driss Khrouz, son directeur, les accueille en ami, Fathia Bennis, présidente du Women’s Tribune, Asmaa Chaabi, présidente de l’International Women’s Forum Maroc, Sabah Chraïbi, présidente d’Espod et Hakima El Haité, présidente du Connecting group, toutes quatre initiatrices du Collectif Action Parité (CAP) présentent, lors d’une conférence de presse, la plateforme adressée à la Commission de révision de la Constitution. Objectif ultime : l’inscription du principe de la parité dans la Constitution, «un texte, précise Sabah Chraïbi, qui occupe le sommet de la hiérarchie des normes et qui a une logique pédagogique».

Il faut dire qu’en matière d’égalité hommes femmes, le Maroc apparaît comme l’un des pays les plus inégalitaires de la planète, rien moins. Si l’on en croit le dernier classement du Forum économique mondial, publié cette année, le Maroc se classe… 127ème sur 134. Quatre domaines de comparaison ont été retenus pour aboutir à ce classement : la participation à la vie économique, le niveau d’éducation, l’accès à la sphère politique et enfin à la santé. On l’a vu, le résultat est peu glorieux, les détails le sont moins encore : en moyenne, les femmes sont trois fois moins présentes dans la vie active que les hommes (elles sont moins de 10% à occuper des postes à responsabilité), elles gagnent quatre fois moins que le «sexe fort». Enfin, seules 44% des femmes savent lire et écrire contre 69% des hommes. Face à ces constats d’un autre âge, l’opportunité réformiste était trop belle pour ne pas la saisir. A une nuance de taille près. Les femmes en ont soupé de rester cloisonnées entre elles. Elles veulent un combat pour la parité, engagé sous le sceau de la mixité et ce, au nom d’un principe de réalité. Militante de longue date de l’entreprenariat féminin, Sabah Chraibi se fait plus précise : «en restant jalouses de nos frontières d’intervention, on restera dans le «dit» et le «non fait». Il y a une exigence à composer avec les deux sexes. La question de l’égalité hommes femmes n’est pas simplement une question de genre, mais de genre de développement».

Des propos qu’endosserait à coup sûr une autre militante par l’exemple, Fathia Bennis, pdg dans le civil de Maroclear et qui a créé il y a trois ans la «filiale» marocaine du Women’s Tribune de Deauville. Surnommé le «Davos des femmes»2, ce forum devenu mondial a pour but de permettre aux femmes et aux hommes de se rencontrer, d’échanger sur des sujets clé, de favoriser l’émergence d’idées et donc le progrès, notamment sur la question de la représentativité des femmes dans le monde du travail. «Nous sommes une association de mixité qui parle des problèmes des femmes, explique  Fathia Bennis. Comme aucune de nous n’occupe de postes décisionnels, rester entre femmes revient à se défouler entre nous, puis à rentrer chez soi. Là, notre objectif est de nous faire entendre des décideurs et qu’ils nous soutiennent». Pour sa troisième édition3, cette tribune de femmes avait choisi le thème «des femmes et de la gouvernance». Parmi les principales recommandations issues de ces travaux : l’inscription là encore de la parité et des quotas dans tous les textes juridiques (constitution, lois, règlementations…), mais aussi la mise en place d’outils servant à leur mise en œuvre et au suivi de leur application, à l’instar d’un conseil régional de contrôle de la parité ou de cet autre conseil de l’égalité hommes femmes. «Il est essentiel que nous ayons des données sur l’ensemble de la zone MENA et nous nous servirons des pays du nord de la Méditerranée comme benchmark», explique Fathia Bennis. Certes, la CGEM, en tant qu’instance représentative du patronat marocain a bien formulé dans son livre blanc des propositions pour qu’à diplômes et compétences équivalents, il y ait égalité de salaire, d’autres pour encourager les entreprises à favoriser l’ascension des femmes dans leur hiérarchie. Mais «il n’y a pas de suivi, aucune sanction n’est prévue. Il faut être plus exigeant», martèle-t-elle. Et de prendre pour exemple ces pdg qui, au Women’s Tribune de Deauville s’engagent à nommer un certain nombre de femmes à des postes à responsabilité et qui, l’année suivante viennent rendre des comptes.

«Au Maroc, les partis politiques, les administrations ou les entreprises ont trouvé l’alibi commode de l’absence de compétences féminines pour expliquer leur absence des postes décisionnaires», s’indigne Hakima El Haité, une entrepreneuse dans le développement durable (voir portrait p. 120). Combien de Fathia Bennis en effet pour diriger les conseils d’administration d’entreprises privées ou publiques marocaines ? Or, selon une étude menée par Mc Kinsey4 dans le cadre de son partenariat avec le Women’s Forum, il apparaît clairement que les entreprises qui ont une plus forte représentation de femmes dans leurs comités de direction ou dans leurs équipes de management sont aussi les plus performantes. Voilà qui est dit. Alors, pour aider les responsables politiques et économiques de notre pays à y voir plus clair, Hakima El Haité a eu l’idée de créer le Connecting Group. Une association mondiale, lancée le 14 février dernier, et dont le premier objectif est «d’identifier les hauts potentiels féminins, ayant assis leur notoriété professionnelle, qui bénéficient de la reconnaissance de leurs clients ou fournisseurs et jouissent d’une bonne réputation sur le plan éthique», précise sa présidente.

«Nous suivrons tous les postes de décision vacants et à chaque fois, nous positionnerons ces femmes, de sorte qu’on ne pourra plus nous dire qu’il n’y en a pas». Pour sa première année, le Connecting Group a identifié 70 femmes qui bénéficient de formations de haut niveau5 pour transformer ces leaders dans leur domaine en leaders d’opinion. On le voit, les femmes sont plus déterminées que jamais à faire entendre leur voix. Reste à savoir si le souffle émancipateur qui parcourt la région saura inspirer les hommes de ce pays.

 

1 «Renforcer la participation de la femme à la gestion des affaires régionales et, d’une manière générale, à l’exercice des droits politiques. A cet effet, il convient de prévoir des dispositions à même d’encourager, par la loi, l’égal accès des hommes et des femmes aux fonctions électives»

2 Il a été créé en 2005 par Aude de Thuin

3 La 3ème édition du Women’s Tribune s’est tenue à Essaouira du 6 au 8 mai 2011

4 Intitulée le Women Matter, l’étude 2010 est disponible sur http://www. mckinsey.com/locations/paris/home/womenmatter/pdfs/Women_matter_ oct2010_english.pdf

5 Ces formations sont financées par le National Democratic Institute (NDI), une ONG qui appuie et renforce les institutions démocratiques dans le monde grâce à la participation des citoyens, l’ouverture et la responsabilisation du gouvernement

 

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