L'esprit d'entreprendre vu par les jeunes

L'esprit d'entreprendre vu par les jeunes

Entreprendre ou créer son entreprise (ce qui ne revient pas forcément au même) serait l’expression positive d’un individualisme qui s’assume et dépasse les formes classiques d’ascension sociale et d’affirmation économique. Mais est-ce vraiment ainsi que les jeunes Marocains de moins de 35 ans perçoivent l’acte d’entreprendre ? Les échanges, qui ont eu lieu dans le cadre de focus groups (lire encadré sur la méthodologie), nous permettent aujourd’hui d’esquisser une réponse à cette question, en mettant tout d’abord la lumière sur la personnalité de l’entrepreneur, puis en étudiant le passage à l’acte de création, avant  d’interroger en dernier lieu les relations des entrepreneurs avec leur environnement.

Qu’est ce qu’un entrepreneur ?

Jean-Marie Toulouse donnait au début des années 80 la définition suivante: «L’entrepreneur est avant tout un réalisateur de projets, quelqu’un qui dans la société perçoit une opportunité et imagine une façon de répondre à ce besoin avant que d’autres ne le fassent. C’est une personne qui, face à une situation problématique, développe un projet, une vision qui transforme le problème en une occasion d’affaires»1. Cette définition académique nous présente l’entrepreneur comme un agent économique rationnel et réfléchi. Les résultats de notre étude permettent d’établir un portrait plus précis de cet homo «entrepreneurius».

L’entrepreneur : un aventurier et un visionnaire

«L’entrepreneuriat c’est autre chose, c’est une aventure !».  Ce constat est partagé par les salariés et les entrepreneurs. Ces derniers ont le sentiment de se lancer dans une aventure dont ils ne maîtrisent pas toutes les composantes, mais qui les motive et leur permet de réaliser un rêve. Un rêve qui, bien souvent, les taraude depuis longtemps : «J’ai voulu réaliser mon premier projet quand j’avais 17 ans. Notre maison de plage était située prés du terminus, et j’ai pensé qu’on pouvait la transformer en boutique de glace. A cette époque, on ne vendait pas encore de glace sur la plage de Larache».  Alors, aventurier, bien sûr parce que la visibilité est faible, les risques importants et la peur toujours présente, surtout dans les phases de démarrage de l’activité: «On a peur en permanence, mais on gère notre peur», déclare une chef d’entreprise de 28 ans .

Les risques associés à cette aventure, qu’ils soient commerciaux, financiers ou personnels,  sont identifiés et mis en avant par ceux qui ont choisi le salariat et qui ne se considèrent pas prêts à «risquer le tout pour le tout». Ils auraient même parfois tendance à voir en cet aventurier moderne, l’entrepreneur, une tête brûlée, puisque «finalement ceux qui se lancent, ce sont ceux qui n’ont rien à perdre». Dans un travail sur la création d’entreprise et l’entrepreneuriat, Verstraete et Saporta (2006) montrent en effet que les entrepreneurs auraient une aversion pour le risque moins marquée que la plupart des individus.

Les salariés voient en outre ces entrepreneurs comme des individus porteurs d’une vision forte qui préside à la destinée de l’entreprise et qui est influencée par leur ouverture sur le monde qui les entoure : «Une entreprise c’est comme un bateau, on a une destination et il y a pas mal de risques».  Pour être en mesure de traduire cette vision en projet d’entreprise, la connaissance de soi, de ses propres capacités et compétences est essentielle ; elle accroît le sentiment de confiance en soi qui permettra à la fois de prendre des décisions et d’en assumer toutes les conséquences.

Pour devenir entrepreneur, l’individu est censé pouvoir «enlever cette poussière de passivité qui l’entrave» pour aller de l’avant, sortir du cadre, se rebeller et oser faire le premier pas. Un dirigeant de Marrakech s’explique: «Un entrepreneur doit pouvoir être rebelle, c’est-à-dire accepter de marcher hors des sentiers battus».  Tous s’accordent pour reconnaître que ceux qui se lancent ici ont du courage, car «au Maroc rien n’est facile».

Mais être visionnaire, c’est aussi être capable d’investir, de travailler maintenant pour des résultats que l’on n’obtiendra que dans le futur. L’entrepreneur doit pouvoir se projeter au-delà des deux ou trois premières années d’activité sans attendre de résultats immédiats et souvent «certaines actions ne donnent des résultats que 2 ou 3 ans après». Un entrepreneur marocain installé en France écrit en ce sens : «Je n’attends pas de retour tout de suite de mon investissement, l’argent n’est pas une priorité, en revanche la stabilité de la société l’est».

L’aventure et la prise de risque sont probablement ce qui les motive le plus à s’orienter vers l’entrepreneuriat. Cette «folie» nécessaire ne se retrouve pourtant pas chez tout le monde. Ce qui nous amène à poser la question du parcours du jeune entrepreneur : d’où vient-il ? Est-il diplômé ou non ? A-t-il de l’expérience ? 

L’entrepreneur : self-made man ou diplômé ?

«L’esprit d’entrepreneuriat est inné […] c’est quelque chose qu’on a ou qu’on n’a pas», rapporte un salarié de Marrakech. Ce débat entre l’inné et la capacité d’acquérir cet esprit d’entreprendre fait rage autant parmi les salariés que parmi les entrepreneurs. Pourtant, ils s’accordent à reconnaître qu’il n’existe que très peu de différences entre un entrepreneur et un non-entrepreneur. Le clivage réside dans le développement ou non de cette fibre entrepreneuriale qui serait présente chez la plupart des individus. L’éducation des enfants s’avère alors déterminante, et on peut établir un lien entre cette éducation et la volonté ou l’intention entrepreneuriale. «Quand on est petits, on nous dit toujours, ne fais pas ci, ne dis pas non, ne répond pas, fais comme ton grand-père…» ; les enfants, puis les jeunes adultes sont encouragés à se comporter conformément au cadre établi, plutôt que d’oser prendre des initiatives ou faire preuve d’audace. Le cadre familial, comme l’école, sont pointés du doigt pour leur manque d’incitation à la prise d’initiative individuelle, à la réflexion personnelle ou à l’ambition : «On nous a toujours dit : tu dois aller à l’école pour avoir un bon poste, pas pour créer ton entreprise».

La formation joue elle aussi un rôle déterminant. Si l’idée du self-made man existe toujours, et les exemples ne manquent pas   - «certains ont bâti des empires et sont analphabètes» -, l’entrepreneur doit développer des capacités techniques et de gestion indispensables à la pérennité de son activité.  Cependant, la formation ne suffit pas pour faire d’un individu quelconque un bon entrepreneur. L’apprentissage doit se faire tout au long de la vie de l’entreprise : «Plus on se casse la figure, plus on apprend et c’est ça le plus motivant!».  Ainsi, une étude quantitative réalisée auprès de 100 jeunes entrepreneurs marocains2 montre que l’on ne devient pas entrepreneur par hasard et ce quel que soit son domaine de formation, même si 90% des personnes interrogées sont diplômées de l’enseignement supérieur.  Le premier facteur identifié pour réussir en tant qu’entrepreneur est l’expérience acquise par l’individu dans le domaine où il se lance. Cette expérience est d’ailleurs longuement commentée par nos participants. Certains affirment qu’un entrepreneur par vocation peut s’épanouir dans n’importe quel domaine d’activité, mais la grande majorité considère que cette expérience du domaine d’activité est essentielle, à la fois parce qu’elle donne de la crédibilité au projet d’entreprise et parce qu’elle accroît l’autonomie de l’entrepreneur. «Il ne faut pas se jeter à l’eau sans savoir nager», dit un témoin, «Je savais que dans notre métier il fallait une bonne expérience, alors j’ai été patiente, j’ai attendu 7 ans».

A cette fibre entrepreneuriale et à cette expérience, s’ajoute une préparation minutieuse du projet. Aujourd’hui aucun jeune n’envisage de se lancer dans un projet sans avoir a minima réalisé une étude de marché, rédigé des rapports et des analyses permettant de bien appréhender l’environnement dans lequel va évoluer l’entreprise et de boucler un business plan convaincant. Un des objectifs de cette phase préliminaire est d’ailleurs de s’assurer de la créativité du projet pour se distinguer de la concurrence. Travail acharné, ténacité et persévérance permettent de transformer le projet en création, et une bonne dose de flexibilité aide le créateur à adapter son projet au marché.

A cette question sur les compétences et l’expérience, les participants ajoutent une donnée essentielle qui est celle de l’existence ou non d’un réseau.

Le réseau : une obligation ?

Cette notion de réseau est une constante des débats que nous avons organisés. Elle recouvre des réalités très diverses allant des réseaux familiaux aux réseaux politiques. Devient-on entrepreneur par héritage? Non : «Aujourd’hui, au Maroc, on n’a pas besoin d’être fils d’Untel pour réussir».  Pourtant, l’étude citée précédemment3 expose que parmi les entrepreneurs interrogés, plus de la moitié déclarent que leurs parents étaient entrepreneurs. Alors, qu’en est-il réellement ?

Le rôle de la famille dans le processus entrepreneurial ne s’arrête pas à l’éducation. Le support moral que peuvent apporter les proches est un facteur de réussite primordial. Non seulement il permet aux créateurs de rompre leur isolement et leur solitude, et de surmonter les difficultés inhérentes au processus de création, mais son absence peut être synonyme d’abandon du projet.  «Je me rends compte aujourd’hui que si Papa m’avait dit «vas-y ! fonce, je te soutiens», j’aurais déjà créé mon entreprise». Au-delà de cette absence de soutien, il faut parfois s’opposer à sa famille pour mener à bien son rêve : «Quand j’ai dit à mes parents que je voulais quitter le salariat, ils étaient surpris, ils m’ont dit «cherche-toi un mari et reste dans ton confort».  Mais le réseau familial peut être bien plus qu’un simple support moral, car il apporte fréquemment les premiers dirhams requis pour monter le projet. Ainsi 45% des entrepreneurs interrogés par Noureddine Affaya et Driss Guerraoui4 déclarent que le financement initial de leur projet provient de la famille et/ou de leur épargne personnelle (graphe 1).

Au-delà de la famille, on trouve des réseaux sociaux ou professionnels qui vont donner le coup de pouce nécessaire à la réalisation du projet. Les échanges vont ainsi permettre de discuter du projet, de le tester, de dépasser les premiers obstacles et d’accroître encore la confiance en soi : «On a vraiment besoin de gens qui croient en nous. Pour m’en sortir j’ai déposé mon projet dans de nombreux réseaux». Cet exercice de communication aide d’ailleurs le créateur à augmenter son pouvoir de conviction et à être par la suite plus percutant avec l’ensemble de ses partenaires, qu’ils soient clients, fournisseurs ou banquiers. Et même si «le monde se met de côté pour celui qui sait où il va», les entrepreneurs déplorent le manque au Maroc de réseaux de business angels ou de parrains réellement professionnels. Certains quand même, issus pour la plupart des milieux scientifiques universitaires, ont pu bénéficier du soutien d’incubateurs, et obtenir ainsi un local et parfois même quelques fonds. Ils déplorent que le cadre administratif de ces structures soit souvent très lourd et que l’utilisation des fonds mis à disposition ne soit pas optimale. Malgré tout, on ne peut pas toujours compter sur les autres, et «un réseau, ça se développe» au fil du temps et de l’activité. 

Travailleur et tenace, rebelle et communicant, aimant le risque et prudent à la fois, créatif mais rationnel : cette description met bien en évidence le côté schizophrène de nos entrepreneurs. Que ceux-ci aient bénéficié ou non d’une formation adéquate, qu’ils s’appuient ou non sur des réseaux, leur comportement est dual : «Ils prennent des risques et les gèrent sagement» ; et contrairement à certaines idées reçues, s’ils recherchent le profit, c’est essentiellement, au démarrage au moins, pour pérenniser leur projet.

Ce qui précède nous permet d’esquisser un profil de l’entrepreneur, de ses origines et de ses caractéristiques. Pour aller plus loin dans l’analyse des représentations de l’esprit d’entreprendre, nous avons cherché à comprendre le processus de passage à l’acte de création, quels étaient les moteurs de cette prise de risque et quels étaient les freins ou les difficultés de création.

Se lancer ou non ?

Entre 2000 et 2007, le nombre d’entreprises affiliées à la CNSS a crû de plus de 39%5. Des 100 entreprises interrogées dans le cadre de l’étude citée précédemment6, 67% sont nées depuis cette même date. Ainsi, il semble bel et bien qu’un certain élan entrepreneurial commence à voir le jour dans le royaume. L’évènement qui déclenche le passage à l’acte est souvent un évènement extérieur qui affecte personnellement le futur chef d’entreprise, et que certains appellent la «fenêtre de déclenchement». Il peut tout aussi bien s’agir d’un voyage à l’étranger, d’une rencontre avec un entrepreneur, d’un licenciement ou même d’une fête familiale au cours de laquelle certains mots changeront le destin d’un individu.

Les représentations du passage à l’acte….

Salariés et entrepreneurs s’accordent sur un élément déterminant, la recherche d’indépendance et d’autonomie (graphe 2). L’entrepreneuriat est vu comme une alternative à un secteur privé généralement très hiérarchisé et contraignant. Certains estiment même que le salariat était pour eux une voie impossible : «Je n’avais pas le choix, le seul moyen pour moi de ne pas être chômeur c’était de créer une entreprise et de travailler pour devenir chef d’entreprise, parce qu’à chaque fois que j’ai fait des stages, je n’ai pas réussi à me caser dans un environnement de travail». Mais cette indépendance a un prix que tous les individus ne sont pas prêts à payer.

Au-delà de cette absence de «patron», les salariés insistent sur l’amélioration de la situation matérielle et sociale de l’entrepreneur. L’entrepreneur cherche en effet selon eux, au travers de son acte de création, à gravir les échelons de l’échelle sociale et à améliorer substantiellement ses revenus. Mais pour les non-entrepeneneurs, le raisonnement est tout autre : «Si ma situation s’améliore au travail, et que mon salaire est doublé ou triplé, je ne vais pas créer mon entreprise». La création est donc perçue par les non-entrepreneurs comme un arbitrage entre la situation présente et les risques de l’inconnu. L’argent est une motivation première et un but en soi.

Ces motifs sont insuffisants aux yeux des entrepreneurs, qui ne parlent que de plaisir, d’auto-accomplissement et de satisfaction. En effet, la création d’entreprise est vécue comme un moyen de s’accomplir professionnellement, en menant à bien un projet dans lequel on est souvent le seul à croire : «Personne ne peut nous arrêter, on veut aller au bout». Et si la motivation de l’enrichissement n’est pas  écartée, c’est parce qu’ils considèrent que le plaisir est d’autant plus grand que, en étant autonome et en travaillant pour soi-même, on peut créer de la richesse : «Au-delà de la richesse, c’est l’entrepreneur lui-même qui est en cause».  Ici, l’argent n’est plus une fin en soi, mais un moyen d’atteindre les objectifs fixés.

L’investissement réalisé, au-delà du capital financier initial, est celui d’un individu, et parfois même de sa famille, qui consacre son temps et son énergie à la réalisation d’un projet : «Un entrepreneur mérite la récompense du plaisir parce qu’il s’investit».

…Et ses difficultés

Si attractif que soit cet enrichissement futur ou ce plaisir d’accomplir quelque chose par soi-même, nombreux sont les blocages mis en avant par des salariés plus ou moins tentés par l’aventure.

Au premier plan, ils invoquent la peur de la solitude de l’entrepreneur et le poids des responsabilités associées à la fonction : «C’est un casse-tête d’avoir une entreprise». L’entrepreneur confirme qu’il est toujours seul, que ce soit dans le démarrage du projet ou chaque fois qu’une décision importante doit être  prise : «On est tout le temps seul face à soi-même, c’est aussi une affaire personnelle». L’entrepreneuriat est considéré comme une situation instable, tant au niveau de la vie familiale que des revenus, et seul le salariat permet de garantir une relative sécurité à soi-même et à ses proches. Cette peur du risque financier les inhibe, car «on peut tout perdre», et ce d’autant plus qu’il faudrait faire l’effort de «se libérer de notre éducation». Sans langue de bois, ils ajoutent aussi que si toutes ces raisons rationnelles sont réelles, la paresse et le manque d’ambition sont aussi des blocages significatifs. Ils savent que l’on n’est pas entrepreneur sans être un bourreau de travail et que la volonté d’y arriver est essentielle pour aller au bout ; et puis pour créer, il faut une idée….

Enfin, et sans pour autant avoir vécu les affres de la création d’entreprise, ils invoquent des blocages institutionnels : le manque de protection juridique des individus et de la propriété intellectuelle, la frilosité des sources de financement, la lenteur et la complexité des procédures administratives ou encore une structure des marchés très défavorable à la PME, avec la domination de très grands groupes, voire même la subsistance de monopoles…

Ils ne sont d’ailleurs pas très loin de la réalité vécue par ceux qui racontent les difficultés de la création en l’associant à «un parcours du combattant».  Bien sûr, les relations avec l’administration ou les banques sont évoquées, mais elles ne suffisent pas à expliquer ce cheminement difficile. Le projet n’est en effet jamais fini, et l’entrepreneur doit être capable de se remettre en cause en permanence et être suffisamment flexible pour s’adapter aux évolutions du marché et de l’environnement: «Au Maroc, tout est difficile». Mais, au-delà de cette flexibilité nécessaire, la peur de l’échec est particulièrement handicapante. Tous les acteurs confirment que la notion d’échec est tout simplement inacceptable, que les blocages soient familiaux, culturels ou même administratifs : «Essayez de quitter une entreprise au Maroc et de partir tranquillement ; c’est impossible !». Une autre explication est avancée : «Dans une culture orientale, celui qui fait faillite, il est mort». Dans cet esprit, les entrepreneurs opposent souvent à la situation dite orientale, ou marocaine, un monde des affaires à «l’américaine», dans lequel celui qui échoue peut recommencer le lendemain sans opprobre social, en bénéficiant même des soutiens nécessaires à son redémarrage. Est-ce pour autant une réalité exclusivement outre-atlantique ? C’est une autre histoire.

Un new deal relationnel avec l’environnement

Ce nouvel entrepreneur, jeune patron de PME, intrigue. Pour aller encore plus loin dans cette étude des représentations de l’esprit d’entreprendre, nous analyserons leurs relations avec l’environnement socio-économique, en insistant sur les rapports avec les salariés, le monde de la finance, l’Etat et la société dans son ensemble.

Salariés et entrepreneurs : des relations en pleine évolution

Premiers interlocuteurs en interne des entrepreneurs, les salariés insistent sur leur conception de la relation avec leurs dirigeants. Le leadership de l’entrepreneur doit lui permettre de faire adhérer le groupe à sa vision de l’entreprise, de créer de la cohésion et de motiver ses troupes. Cette logique de collaboration, et non pas de relations hiérarchiques, est d’ailleurs confirmée par nos jeunes entrepreneurs, qui qualifient ce management des hommes «d’esprit jeune» et de «management participatif». Ce qui semble faire la différence entre un «bon patron» et un autre, c’est sa capacité à être droit dans ses relations, et à faire prévaloir dans les petites entreprises un esprit de famille. Pour ce faire, les entrepreneurs estiment qu’ils doivent faire au maximum preuve d’empathie et de tolérance, afin de pouvoir se mettre à la place de l’autre et le comprendre : «J’essaie de partager avec mon équipe, de garder cet esprit familial pour que chacun se sente chez lui».  Enfin, si la gestion du capital humain est jugée par tous essentielle, les jeunes entrepreneurs insistent sur le fait qu’ils doivent chercher en permanence à améliorer les conditions de travail dans l’entreprise.

Surtout que le manque de certaines compétences, voire même d’effectifs dans certains secteurs, transforme cette ressource potentiellement abondante dans un pays jeune, en ressource rare qu’il faut fidéliser.

Entrepreneurs et financiers : une coopération difficile

Si trouver du capital est bel et bien un des rôles attribués aux futurs entrepreneurs, la présentation d’un bon projet et d’un environnement économique favorable n’est pas suffisante pour garantir l’obtention d’un crédit. Et lorsqu’ils sont accordés, leur terme est jugé trop court par rapport à la durée de vie des projets à financer. S’il ne dispose pas d’un capital de départ, l’argent manque à l’entrepreneur qui ne peut pas «s’appuyer sur les banques à 100%».

En outre, le problème des garanties est évoqué par tous ; les salariés considèrent que les garanties exigées sont incompatibles avec le statut de créateur et bloquent le passage à l’acte ; les entrepreneurs insistent sur le fait qu’en l’absence de garanties matérielles, la caution personnelle est la seule solution et augmente considérablement les risques liés au projet d’entreprise. Certains parviennent à se détacher du monde de la finance : «Je n’aime pas dépendre des banques, pour moi c’est la dernière solution, je préfère l’autofinancement» ou ne souhaitent pas payer d’intérêts. Mais la plupart considèrent que le secteur bancaire est aujourd’hui une «entrave à la création d’entreprise». Loin d’être une relation de partenariat, la relation avec les banques est jugée difficile: «Chaque fois que je regarde mon fichier de trésorerie, j’ai peur. On n’a pas un système bancaire qui nous permet de nous relever en cas de problème».

Entrepreneurs et instances de régulation : je t’aime, moi non plus

La problématique des relations avec les différentes instances de régulation pourrait à elle seule faire l’objet d’un article, tant les services de l’Etat sont perçus comme des entraves au bon fonctionnement de l’entreprise. Pour autant, «lorsque je veux arriver à quelque chose, les démarches administratives qui vont bloquer mon dossier ne m’intéressent pas, je vais au bout».

L’Etat est considéré par les salariés (qui ne s’y sont pour la plupart jamais frottés) comme un frein à la création d’entreprise, parce qu’Il ne crée pas un environnement favorable. Bien sûr, ils reconnaissent que certaines aides existent, que des programmes tels que Mouqawalati ont l’ambition d’attirer de nouveaux investisseurs, mais que les infrastructures ne suivent qu’avec peine. Les entrepreneurs regrettent une lenteur excessive de l’ensemble des procédures administratives, et un manque de transparence important de la part de l’administration ; si tant est que les démarches ou la liste des pièces à fournir soient claires et précises. En effet, 61,2% des entrepreneurs placent la bureaucratie en tête des obstacles à la création d’entreprise  (graphe 3). A titre d’exemple, dans un secteur règlementé tel que le transport touristique, il n’y a pas moins de trois administrations différentes qui interviennent dans l’octroi de l’autorisation et l’entrepreneur touristique doit financer son activité provisoire (location d’un local, salaires de 5 personnes) pendant au moins une année avant de pouvoir obtenir sa licence d’exercer. Certains se découragent : «Il y a des gens qui baissent les bras, ce sont des entrepreneurs tout à fait qualifiés mais qui deviennent fous parfois car certaines situations sont ubuesques». On reconnaît cependant que certaines administrations cherchent à se moderniser, même si cela est fait dans la lenteur : «Si l’entreprise évolue à la vitesse V4, l’administration évolue à la vitesse V1». Cet état de choses étant ce qu’il est, et dès lors que les jeunes entrepreneurs comprennent la nécessité d’améliorer la situation, en faisant preuve de patience et de persévérance, ils commencent à réfléchir et à agir en citoyens engagés.

Entrepreneur et citoyen : les a priori ont la vie dure

Pour les salariés, l’entrepreneur ressemble au businessman décrit par Saint-Exupéry dans Le Petit Prince : son téléphone n’arrête pas de sonner, il ne profite pas de sa famille, n’a pas de vie sociale, et se tue à la tâche en suivant un agenda très chargé. Ses conditions de vie sont certes excellentes (piscine, clubs de sport, écoles privées pour ses enfants et 4x4), mais il ne peut jamais s’arrêter car «le risque de faillite est toujours là». En complète opposition avec cette image d’Epinal, les jeunes entrepreneurs que nous avons rencontrés se voient comme des citoyens ayant la mission de faire changer les choses : «Créer votre entreprise, c’est dans l’intérêt du pays» (graphe 4). Ils attachent beaucoup d’importance au fait de payer ses impôts et de se conformer aux législations fiscales et sociales en vigueur. S’ils jugent que la corruption est un fléau qui a du mal à disparaître malgré certaines initiatives - 76,5% des entrepreneurs interrogés considèrent que la corruption est très présente dans le monde des affaires au Maroc8 -, ils estiment que le fait de payer ses impôts est un acte citoyen et regrettent d’ailleurs que l’économie informelle soit si importante dans certains secteurs, que la concurrence en devient déloyale : «L’informel, dans le domaine de la comptabilité, c’est horrible». C’est d’ailleurs l’absence d’un environnement favorable à la création d’entreprise qu’ils regrettent le plus, et ils comptent à ce sujet jouer un rôle de premier plan : «Il ne suffit pas de dire que l’administration va à la vitesse V1, il faut proposer des solutions, nous sommes là pour faire accélérer les choses».

Une fois que le projet est lancé, ils se considèrent comme responsables et ont cette petite «flamme qui s’allume pour faire changer les choses» pour ceux qui viendront après : «J’ai sacrifié ma vie personnelle ; si on veut que la situation s’améliore, il faut que des gens restent et se battent pour transformer la société». Certaines actions sont très simples : «Le fait de prendre un stagiaire, de bien le former et l’informer, c’est déjà beaucoup».

D’autres comportements nécessitent de s’organiser car «en tant qu’individu, on ne peut pas changer grand-chose» et le lobbying ne peut se concevoir efficacement qu’au travers d’associations professionnelles. Un entrepreneur va même plus loin, et lie la performance globale de son entreprise à son implication dans la société : «En sortant de son entreprise et en allant vers l’aspect sociétal, je pense qu’on a tout à gagner au niveau de la performance globale».

Fiers de faire partie de ce «Maroc en mouvement», ils estiment aussi que leur réussite individuelle est un des premiers maillons de l’enrichissement national : «Si ces entreprises grandissent, le PIB marocain augmente et les œuvres sociales et humanitaires aussi».


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