L'espace public et ouvrières marocaines du textile : l’accès sous contraintes

L'espace public et ouvrières marocaines du textile : l’accès sous contraintes

Apriori, aucune loi n’interdit aux femmes de se trouver dans l’espace public, de s’y mouvoir ou d’y rester. Pourtant, malgré leur théorique « droit de cité », l’accès des femmes aux espaces publics est partout dans le monde plus difficile que celui des hommes dont il est admis dans le sens commun qu’il représente son espace naturel d’évolution tandis que celui des femmes serait l’espace domestique. Cette représentation sociale influence les conditions et la possibilité d’accès des femmes aux espaces publics urbain. Or, depuis déjà une quarantaine d’années, les recherches sur le développement et les institutions internationales ont démontré et reconnu l’importance du travail des femmes dans les processus de développement (Conférence internationale sur la Population et le Développement au Caire en 1994, Conférence internationale de Pékin en 1995, etc.). Elle a été réaffirmée par le Rapport sur le développement dans le monde 2012 de la Banque mondiale qui souligne que leur insertion économique pousse de façon significative la croissance et le développement économique et social. Le travail des femmes n’est cependant pas une nouveauté, puisqu’elles ont toujours travaillé. Cependant, leur irruption sur le marché du travail salarié est relativement récente, le rendant visible et mesurable. On doit en particulier à l’industrie d’avoir rendu massif leur emploi salarié, faisant devenir visibles par là même les femmes dans l’espace public, ce qui a entraîné une modification sociale de la perception de leur présence dans l’espace urbain ainsi qu’une (re)négociation de leur place, malgré les contraintes avec lesquelles elles construisent leurs territoires1.

L’ouvrière marocaine : entre nécessité, autonomie et insécurité

L’industrie textile représente au Maroc environ 40% des emplois industriels et environ 80% des ouvriers sont des ouvrières. L’organisation de la filière basée sur le réassortiment permanent et le flux tendu les amène à travailler en fonction des commandes. Souvent sans contrat, sans sécurité sociale, et de façon courante dans une situation où elles sont les seules pourvoyeuses de revenus dans leur famille (nucléaire aussi bien que famille élargie, déjà montré par Bouasria, 2013), elles acceptent de commencer à six heures du matin et/ou de terminer à vingt-deux heures, voire plus tard. Cette présence vient en partie « rompre un consensus social longtemps partagé sur la dangerosité de l’espace public » (Coutras, 1996). Partageant pourtant la peur, élément considéré comme fondateur dans le rapport naturalisé2 des femmes à la ville, certaines mettent en place des stratégies pour prendre place dans la ville, s’y faire respecter et constituer un territoire bien à elles, manifestation de leur autonomisation en cours.

Les ouvrières du textile rencontrées à Rabat et à Tanger soulignent les difficultés pour se rendre à l’usine, l’insécurité très forte qu’elles ressentent et parfois la peur. Mais pour autant, il n’est pas question pour elles de renoncer à aller travailler, ce qui constitue en soit une forme de résistance et de négociation permanente de leur accès aux espaces publics. L’environnement urbain se révèle être plutôt un espace de libération et de liberté pour les femmes ainsi qu’un espace de changement des rapports sociaux et sexuels. Et le travail leur donne à la fois les moyens et la légitimité pour une autonomie dans leurs rapports à la ville. Les ouvrières en se déplaçant en grand nombre tendent à imposer la nécessité de leur présence dans les espaces publics, dans les transports publics aux heures de pointe et à obliger tant les pouvoirs publics que les responsables des usines à (re)penser les déplacements féminins dans les villes où le harcèlement sexuel et l’insécurité sont monnaie courante. Les usines s’y emploient de façon relativement générale en organisant un ramassage avec des minibus. Elles le font avant tout pour des raisons d’efficacité économique visant à démarrer les chaînes de production à l’heure et en évitant au maximum des absences non prévues, qui pourraient être liées à des retards sur le chemin ou des agressions. Lorsque ce ramassage n’est pas mis en place par les usines, les ouvrières l’organisent elles-mêmes en passant un contrat collectif avec des sociétés de transport et en se cotisant.

L’espace public : un espace d’insécurité ressentie

Sortir la nuit pour le travail, ou même durant la journée, est synonyme pour certaines ouvrières d’affronter la rue qu’elles estiment largement hostile à leur présence. Samira, à Tanger, raconte qu’une de ses amies sort toujours avec son badge de l’usine à la main pour bien signifier aux riverains qu’elle quitte la maison dans le seul but d’aller travailler. Ce faisant, elle exprime l’idée (intériorisée et/ou prêtée à ceux qu’elle rencontre ?) que sortir pour travailler est légitime alors que sortir pour des loisirs ne le serait pas.

Cela renvoie au fait que ces femmes sont souvent victimes de violences verbales ou de harcèlement sexuel qui les freinent dans leur envie de sortir. Plusieurs ouvrières témoignent dans les entretiens à Rabat qu’en dehors du travail, elles ne sortent jamais. Elles restent chez elles et regardent la télévision. Elles ont perdu tout goût pour la découverte urbaine et expriment le sentiment de ne pas connaître leur ville. Or, le fait de ne pas sortir et de ne pas identifier les ressources de la ville peut leur être préjudiciable. En effet, elles ne connaissent pas le chemin pour se rendre au dispensaire ; elles ne peuvent jamais effectuer une démarche administrative seules (au-delà du fait que beaucoup d’entre elles sont analphabètes) ; elles ne souhaitent pas se rendre à des cours d’alphabétisation… De surcroît, elles n’explorent pas la ville et ne peuvent pas, par conséquent, connaître les meilleurs endroits pour des achats au prix le plus intéressant. Pour certaines d’entre elles, sortir dans la rue est ainsi une vraie gageure.

D’autres, au contraire, trouvent les moyens de faire face à la peur et à l’insécurité ressentie dans leurs déplacements et revendiquent leur droit à la ville. C’est le cas de Bouchra, responsable syndicale dans une usine de Rabat, qui a étudié avec minutie son parcours. Ce dernier est constitué de micro-espaces de sécurité, liés directement à la présence de personnes qu’elle connaît, entre lesquels elle court le cœur battant d’inquiétude. Une autre stratégie est le déplacement « en grande foule », comme le nomme Ouarda, qui consiste à se regrouper par dix ouvrières la nuit et trois ou quatre dans la journée afin de faire face collectivement au cas où une agression se produirait. Enfin, les déplacements peuvent aussi être accompagnés par un homme de la famille, garant de la sécurité féminine. Cette présence masculine est souvent imposée aux femmes, entre autres pour des raisons de moralité, mais elles la sollicitent également largement. Elles imposent en retour aux hommes leur emploi du temps. Ainsi, les déplacements sont très fortement contraints quand ils ne sont pas tout simplement évités en dehors de la nécessité de sortir pour le travail.

Les ouvrières rencontrées ont intériorisé qu’elles seraient vulnérables parce que femmes, donc exposées aux risques d’agression à caractère sexuel (Lieber, 2011). Pourtant, ceci est une construction à partir de la sexualisation permanente du corps des femmes pour appuyer la croyance que leur place n’est pas à l’extérieur, mais plutôt au domicile. Dans cette perspective, le corps féminin renvoie en effet toujours à la sexualité et la mobilité féminine est associée à la légèreté de mœurs et au désordre social. Le harcèlement sexuel serait comme un rappel à l’ordre social (Fortier, 2011). Mais, les ouvrières qui sortent pour travailler estiment de plus en plus souvent que cela constitue une véritable injustice à leur égard et cherchent à s’en protéger par tous les moyens afin d’être respectées, les faisant entrer dans un véritable paradoxe : alors qu’elles se retranchent la plupart du temps derrière le devoir (le travail), le non-choix ou les justifications familiales pour leurs sorties, les ouvrières rencontrées revendiquent de plus en plus leur droit à se déplacer en sécurité dans l’espace public urbain et mettent en place des stratégies pour cela (on l’a vu) tout en cherchant à se conformer à des normes de comportement et vestimentaires qui limitent l’accès des femmes aux espaces publics.

Ainsi, le harcèlement constitue une véritable limite à leur accès à la ville. Cependant, l’accès aux espaces publics est le premier pas au sens propre comme figuré de l’insertion économique et citoyenne des femmes. Afin de la faciliter, celles qui la revendiquent ou s’y sentent contraintes cherchent donc à se conformer au maximum aux normes d’usage en cours tout en jouant des possibilités que donne la ville pour gagner des espaces de liberté hors de l’interconnaissance. La salarisation des ouvrières qui apporte des revenus essentiels aux familles est très valorisée dans ce sens et est, en même temps, par ailleurs, dévalorisée par les moyens d’autonomie et d’émancipation qu’elle leur procure. Cette salarisation marque une ambiguïté non encore levée dans la perception de la sortie des femmes dans les espaces publics.

 

1.     Les éléments développés dans cet article ont, en grande partie, été recueillis dans le cadre du programme de recherche PEERS IRD-AIRD « Travail, femmes et villes au Maghreb ». L’enquête de terrain composée de questionnaires, enquêtes, récits de vie, parcours urbains commentés et cartes mentales a été réalisée entre 2012 et fin 2013 à Rabat et Tanger.

2.     Peur naturalisée parce qu’elle est liée au fait même d’être une femme et, par conséquent, vue comme illégitime et coupable par « nature » de se trouver dans la rue.

 

Références citées :

·         Bouasria L. (2013). Les ouvrières en mouvement. Éditions l’Harmattan, Paris.

·         Coutras J. (1996). Crise urbaine et espaces sexués. Armand Colin, Paris.

·         Fortier C. (2011). Vulnérabilité, mobilité et ségrégation des femmes dans l’espace public masculin : point de vue comparé (France-Mauritanie-Egypte). In : Denèfle S., Monqid S. (dir.). Gouvernance locale dans le monde arabe et en Méditerranée : quel rôle pour les femmes ? Égypte Monde arabe. Troisième série, n°9. pp.71-102.

               ·         Lieber M. (2011). Le sentiment d’insécurité au prisme du genre- Repenser la vulnérabilité des femmes dans les espaces publics. Métropolitiques, 5 décembre 2011. URL : http://www.metropolitiques.eu/Le-sentiment-d-insecurite-au.html

 

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