Les ouvrières du textile : une protection sociale en panne

Les ouvrières du textile : une protection sociale en panne

Concentrés plutôt sur les problèmes d’accès des femmes au marché du travail, les travaux de recherches au Maroc portent peu sur les conditions et les formes de mise au travail des femmes à l’intérieur des usines et des entreprises. Les ouvrières au travail demeurent au Maroc socialement invisibles. Nous pensons que ce sont les logiques d’articulation des différents espaces sociaux (famille, travail, espace public…) qui produisent la condition des ouvrières au quotidien, y compris au travail. Par conséquent, il sera sans aucun doute plus judicieux de cerner les contours méconnus de la condition des ouvrières marocaines en élargissant le champ d’analyse aux différentes logiques agissant sur leur vie quotidienne (logiques économiques, industrielles, professionnelles, familiales…). Ceci dit, notre contribution se focalise plus sur les conditions des ouvrières au travail. À partir des données d’une enquête exploratoire que nous avons menée par questionnaire1, nous donnons un bref aperçu sur les conditions d’emploi des ouvrières dans l’industrie du textile et de l’habillement : le recrutement, l’ancienneté et la stabilité de l’emploi, l’accès aux instruments de prévoyance sociale, la maternité et le retour au travail… La dynamique économique et industrielle de ce secteur repose essentiellement sur la force de travail des femmes (75% de la main-d’œuvre est féminine). Or, la pression de la concurrence internationale sur ce secteur à lère de la globalisation risque de mettre à mal la condition des travailleuses. Les ouvrières de ce secteur, de plus en plus scolarisées mais non qualifiées, risquent alors de devenir le maillon le plus faible de la chaîne de production. Elles s’activent dans un secteur plus que jamais confronté aux fluctuations des commandes extérieures et au recul de la demande du marché local à cause de la montée des importations chinoises. La présomption de certaines catégories d’employeurs à exploiter la main-d’œuvre féminine et à comprimer les salaires pour faire face à la concurrence risque d’aggraver la précarité de l’emploi dans ce secteur qui repose en grande partie sur la sous-traitance. Celle-ci se décline dans plusieurs situations de travail par l’exploitation d’une main-d’œuvre féminine en grande partie « non déclarée », par l’insécurité et l’instabilité de l’emploi et par un faible accès des travailleuses aux instruments de prévoyances sociales prévus par le droit du travail.

Situation dans l’emploi des ouvrières : des conditions précaires

Il convient tout d’abord de souligner que le secteur du textile et de l’habillement est composé de plusieurs segments à la fois différents et imbriqués : le segment industriel, le segment artisanal, le segment domicile, le segment informel…2 Le secteur n’est donc pas réductible à sa seule dimension industrielle. Une telle configuration n’est pas sans lien avec les formes combinées de mise au travail des ouvrières à lintérieur des usines. Les passages des ouvrières d’un statut à l’autre, d’un segment à l’autre sont fréquents (passage de statut de salariée à celui de travailleuse à domicile, de statut d’indépendante à celui de salariée, du formel à l’informel…). Au niveau des recrutements, les ouvrières sont souvent embauchées en se présentant directement à la porte des usines. Le recrutement in situ est très courant dans le secteur. Les employeurs préfèrent recruter directement sans recourir aux agences d’intermédiation (bureaux de placement, ANAPEC/Agence nationale pour l’emploi et les compétences …). La législation marocaine de travail continue à tolérer les pratiques directes d’embauche et n’oblige ni le travailleur, ni l’employeur à utiliser le dispositif public d’intermédiation du marché de travail. Pourtant, si ce dispositif a été fonctionnel, il aurait pu servir comme outil de régulation et de contrôle des embauches. Le recrutement à la porte des usines permet aux employeurs d’avoir une large possibilité de manœuvre pour la durée d’embauche, le salaire et les conditions de travail. Nos investigations montrent la présence significative des jeunes filles célibataires âgées de moins de 25 ans parmi les ouvrières de l’industrie du textile et de l’habillement : 43,8% ont moins de 25 ans dont 29,2% possèdent un âge situé entre 20 et 24 ans et 62,1% sont célibataires. Ceci nous semble assez révélateur des modes de sélection imposés à lentrée des usines. Les jeunes ouvrières célibataires sont apparemment perçues par les employeurs comme étant plus flexibles, plus disponibles et économiquement plus rentables.

Nous avons également constaté que l’écrasante majorité des travailleuses occupe un statut d’opératrice pour le travail à la chaîne (piqueuse, couturière, traceuse, bobineuse, finisseuse, blanchisseuse…). Les travailleuses occupant des postes d’encadrement ne sont pas nombreuses. Tout se passe comme si les employeurs préfèrent plutôt affecter des hommes aux postes clefs d’encadrement. Les postes de chefs d’atelier sont fréquemment tenus par des hommes3. Il arrive parfois que des travailleuses expérimentées soient affectées par l’employeur aux postes de contrôleuses ou de chefs d’équipe. Mais, dans l’ensemble, les postes clefs impliquant le commandement et l’exercice de pouvoir sont occupés plutôt par les hommes. Il ressort également une forte segmentation des ouvrières en fonction de l’âge. Les plus jeunes sont massivement concentrées dans les postes d’exécution à travail répétitif. Leur situation de travail est marquée par une faible ancienneté dans « l’emploi occupé », une circulation assez fréquente entre les différents segments de secteur et une rotation d’une usine à l’autre. Interrogées sur leur occupation avant l’emploi actuel, les ouvrières enquêtées précisent, dans une grande proportion, avoir déjà travaillé chez un autre employeur du secteur de textile habillement (41,9%). Ceci est révélateur de la rotation qui caractérise la main-d’œuvre féminine dans le secteur. Les difficultés rencontrées liées à la surcharge de travail ou aux horaires supplémentaires non payés, la courte durée de travail offert, la fatigue engendrée par les longs trajets à parcourir pour se rendre au travail sont autant de facteurs qui poussent les ouvrières à changer de lieu de travail ou même à interrompre leur activité professionnelle dans l’espoir de trouver un emploi meilleur.

Maternité et travail : une protection sociale limitée

Il nous semble nécessaire d’aborder la question des relations entre travail et maternité pour mettre en exergue un problème spécifique et peu visible, celui des conditions de travail des ouvrières confrontées à l’enfantement4. En arrière-plan de cette question se posent celle de la protection de la maternité et l’accès des ouvrières aux instruments de prévoyances sociales prévus par le droit marocain du travail tels que l’accès à la médecine de travail, l’accès à quatorze semaines de congé de maternité, le droit à une pause rémunérée d’une heure par jour pour allaiter ses enfants, le droit à conserver le contrat de travail pendant la période de grossesse et durant les quatorze semaines suivant l’accouchement. Dans les faits, l’accès des ouvrières à ce dispositif de protection de la maternité au travail est très limité. La situation de grossesse affecte lourdement les conditions de travail des ouvrières. Lorsque les ouvrières deviennent des mères, elles entrent dans toute une série de difficultés qui ne manquent pas de compromettre leur statut de salariées. Les interruptions de travail après la période de grossesse et d’accouchement sont assez fréquentes et l’accès au congé payé est plutôt rare. Nos investigations montrent que 78,9% des ouvrières n’ont pas pu avoir un accès au congé payé de maternité et seulement 19,2% avaient un accès à une pause rémunérée pour allaitement. Dans la plupart des cas, les ouvrières cherchent à conclure un arrangement « informel » avec l’employeur pour pouvoir garder leur travail après l’accouchement. Les exigences de conciliation entre maternité et travail à la naissance d’un enfant poussent également les ouvrières à inventer plusieurs stratégies pour se maintenir au travail : recours à l’aide familiale et à une multitude de modalités informelles d’aide à la garde des enfants5.

Les ouvrières de l’industrie du textile et de l’habillement sont ainsi confrontées à des conditions de travail difficiles et à une faible protection sociale par le droit du travail. Mais au-delà de cette image de l’ouvrière asservie par le travail précaire, il convient de ne pas perdre de vue que les ouvrières parviennent tant bien que mal à construire des carrières professionnelles dans lesquelles la précarité de l’emploi n’exclut pas la réalisation des projets de vie et l’accomplissement personnel par le travail.    

 

1.     Notre enquête a été menée auprès de 250 ouvrières travaillant dans les trois premiers bassins d’emploi féminin de l’industrie du textile et de l’habillement (Casablanca, Tanger et Salé). Pour plus de détail sur l’enquête, voir : Mellakh Kamal (2008). Étude sur le contexte et les mécanismes d’application de la législation du travail et la protection des travailleuses de l’industrie du textile-habillement au Maroc. Association Marocaine des Droits Humains. Rabat.

2.     Belghazi Saâd (2005). Structures de la filière textile habillement au Maroc. Cahier de recherche HCP. n°4.

3.     Voir à ce propos : Bouequia Rahma (1999). Genre et emploi dans l’industrie textile marocaine. Publication de l’institut de Recherche des Nations Unies pour le Développement Social (UNRISD). Genève.

4.     Mellakh kamal (2012). La maternité à l’épreuve du travail salarié : conditions de travail et protections sociales des travailleuses de l’industrie de textile habillement au Maroc. In : La maternité à l’épreuve du genre : métamorphoses et permanences de la maternité dans l’aire méditerranéenne. Presse de l’École des Hautes Études en Santé Publique. Rennes, France.

              5.       Voir à ce propos : Bouasria Leila (2013). Les ouvrières marocaines en mouvement. Qui paye ? Qui fait le ménage ? et qui décide? Éditions L’harmattan. Paris.

 

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