Les migrants, une force économique ?

Les migrants, une force économique ?

A quoi tient l’intérêt grandissant qu’accordent les Marocains à leur diaspora ? Au nombre de migrants (3 292 599, selon les statistiques de 2007), qui renseigne autant sur la densité des liens qu’ils peuvent entretenir que sur le volume des attentes que cela engendre ? A leur statut, socialement enviable pour certains, et riche et complexe aux yeux d’autres ? A leur apport financier, assez pesant économiquement (57 milliards de dirhams), sur lequel bien des légendes se colportent?

Pour essayer d’y voir plus clair et surtout de comprendre le migrant en tant qu’acteur économique, La Revue Economia propose, dans ce dossier, une approche en trois étages. Le premier comprend l’exploitation et l’analyse de données recueillies à la suite d’une étude effectuée via le site Yabiladi, auprès d’un millier de migrants, sur leur attachement aux pays d’accueil et d’origine, leurs liens économiques avec les deux et leurs satisfactions, attentes et frustrations vis-à-vis du Maroc. Cela permet d’aller au-delà des stéréotypes relatifs à leurs transferts d’argent et à leur volonté supposée d’investir au bled.

Le deuxième étage met en évidence la particularité de leurs statuts et mutations économiques, pays par pays. Ce diagnostic, effectué à l’occasion de séminaires organisés durant l’année 2009*, nous aide essentiellement à appréhender les réalités du migrant commerçant et entrepreneur, à relativiser l’image du migrant solidaire, à comprendre les réseaux favorisant son intégration ailleurs et à repenser les logiques d’attraction à l’œuvre aujourd’hui. Enfin, le troisième étage, occupé principalement par des portraits disparates, permet d’étayer les données brutes réunies par ailleurs, à travers des parcours individuels.

Il ressort de toutes ces approches cumulées que le migrant est plus mobile qu’on ne le croit, plus politique qu’on ne l’imagine, et plus entreprenant que ne laisse croire l’entrepreneuriat au Maroc. Il en ressort aussi que le profil du migrant économique marocain, lourdement marqué par le chômage, la faible intégration économique des femmes et la lente progression dans l’échelle sociale, est encore en-deçà de celui des autres populations des pays d’accueil. Paradoxalement, comme le montre l’étude effectuée à cet effet, il s’avère qu’une «creative class» marocaine existe bel et bien et que ses attentes sont loin d’être satisfaites par les autorités marocaines. Autant dire que le mythe du retour, seuls certains politiques y croient. Les migrants, eux, pratiquent allègrement le va-et-vient. Investissent-ils au demeurant ? Très peu. La moitié des migrants sondés disent y songer. Mais de là à passer l’acte, il faudrait, selon la grande majorité, un sacré coup de pied dans la fourmilière.

Dire que le migrant est un acteur économique est une tautologie. Le départ de toutes les premières générations de Marocains, à toutes les époques, a été essentiellement motivé par une quête du mieux-vivre. Certes, les générations suivantes, nées sur place, ne se sont pas majoritairement frayé un chemin soyeux dans les économies des pays d’accueil. Et pour cause, les populations d’origine marocaine enregistrent en Europe, au sein des sociétés où elles sont censées s’intégrer, l’un des taux d’échec scolaire et de chômage les plus élevés1. Or, par un effet de résilience ou de résistance, ces mêmes immigrés marocains affichent une triple tendance socioéconomique. La première est celle d’une grande propension au commerce, capital perpétué, diversifié et, sophistiqué2 à certains endroits. La deuxième tendance concerne la montée de la figure de l’entrepreneur, de plus en plus transnational3 (lire aussi p. 97). Et la troisième concerne la densification du réseau de diplômés universitaires, nés sur place, ou ayant décidé d’y rester après coup.

Aux Pays-Bas, par exemple, note Mohamed Baba qui dirige à Amsterdam la société Mexit, spécialisée dans l’interculturel et l’intégration, «cette tendance à la haute qualification a fait passer le taux de chômage des Maroco-néerlandais de 17,3% en 2003 à 10,2% en 2008»4. A Londres, nouvelle destination d’émigrés fort diplômés, «la proportion de Marocains classe A (principalement embauchés à la City) est quasi équivalente à celle des Londoniens établis», nous apprend la sociologue spécialiste de migration, Meriem Charti5. De prime abord, on dirait que plus on se dirige vers le nord de l’Europe, plus la figure du migrant s’épanouit et s’affranchit du stéréotype du migrant ouvrier ou débrouillard.

FAIBLE CONNAISSANCE DES PRATIQUES ET ATTENTES DES MIGRANTS

L’une des conséquences directes de cette évolution économique des quelque 3,3 millions de MRE6  est que leurs transferts en devises représentent aujourd’hui 9% du PIB et s’élèvent, selon les derniers chiffres de l’année, à 57 milliards de dirhams7. Notons qu’en terme de volume, la Grande Bretagne, même si elle ne compte que quelque 50 000 immigrés d’origine marocaine8 (à peine 1,5% de la communauté marocaine à l’étranger), majoritairement installés autour de Londres, contribue à hauteur de 4% des montants transférés avec un montant de 2,5 milliards dirhams9. Tout cela montre, a priori, l’importance économique grandissante des migrants «new age», acteurs économiques modernes s’il en est.

Les enquêtes de terrain montrent, hélas, qu’il ne suffit pas d’afficher des chiffres aussi déterminants pour la balance des paiements, pour en déduire que le migrant joue un rôle économique majeur dans son pays d’origine. D’abord, parce qu’il suffit de regarder de plus près l’usage de ces transferts pour se rendre compte qu’ils servent à hauteur de 71% à entretenir la vie courante des familles restées au bercail10. Certes, les économistes diraient que ces 40,4 milliards de dirhams finissent par booster la consommation des ménages, donc la demande intérieure. De façon moins optimiste, nous dirons que beaucoup d’argent transite par des circuits ménagers, informels (pas forcément criminels) sans être nécessairement réinjectés dans les circuits de production économique.

Pour y voir plus clair, il est important à ce niveau de procéder à quelques comparaisons. Selon une enquête menée en France sur les remittances en 200611, le soutien aux dépenses courantes des familles restées au bercail est une constante et le taux au Maroc est quasiment le même que celui de la Turquie (71,9%) et de la Tunisie (73,6%) par exemple. Il n’en demeure pas moins que dans ces pays et même en Afrique subsaharienne, les transferts servent plus souvent à «régler les études, financer une entreprise ou placer de l’argent». Voilà qui explique pourquoi «le migrant marocain –tout comme son homologue algérien- tend à transférer significativement moins que ses homologues méditerranéens et africains»12. Alors, dire au Maroc que l’ensemble de ces remittances sont une preuve d’attachement à la «mère patrie», serait aller trop vite en besogne. Parce qu’en gros, les travailleurs mobiles sont certes source de devises pour leur pays d’origine, mais sont beaucoup plus source de croissance pour les pays d’accueil. Les Mexicains en ont déjà pris conscience par rapport aux Etats-Unis et agissent en conséquence, demandant un retour sur «investissement humain».

Au Maghreb, préviennent la Banque mondiale et la Commission européenne, «les tendances démographiques à l’horizon 2050 montrent que le vieillissement de l’Europe fera vider davantage [nos] pays de leurs compétences»13. Certes, la mobilité croissante des savoirs et des entreprises, sous l’impulsion de la mondialisation, donne de plus en plus de légitimité au discours sur les «binationaux». Mais forcer le trait et croire que ces immigrés fortunés reviendraient au bercail pour s’y installer ou au moins se tourneraient davantage vers lui pour booster son économie, n’est pas gagné d’avance. Ce scepticisme se justifie doublement: par le taux de transferts allant à l’investissement (seulement 7,7%14) et par les résultats de l’unique enquête menée au sujet du retour éventuel des MRE. Elle nous apprend que la plupart des revenants potentiels sont à la recherche d’emploi et que «plus la personne est hautement diplômée et bien rémunérée, moins elle est prédisposée à revenir»15. Enfin, cette perspective bute sur les défaillances administratives, judiciaires et politiques marocaines que 65% des sondés dans ladite enquête considèrent comme rédhibitoires.

Malgré ces appréciations disparates, glanées ici et là, la connaissance des pratiques, des ambitions, des attentes, des désirs et des comportements du migrant demeure très faible. Et faute de données précises sur la participation économique des migrants marocains, il demeure difficile de cerner leur réel apport et leurs vraies motivations. D’où l’intérêt de la présente étude (lire Méthode et échantillon, lire ci-contre) qui aborde, à partir d’une position distanciée, neutre, les liens économiques des migrants avec «ici» et «là-bas». Question nodale: représentant 10% de la population sédentaire, constituent-ils une réelle force économique pour le Maroc ?

ATTACHEMENT AU PAYS D’ORIGINE

Le présupposé socio-psychologique, sous-tendant la question relative à l’attachement au pays d’origine est le suivant : plus le migrant est affectivement lié à son pays d’origine, en l’occurrence le Maroc, plus il serait enclin à (s’) y investir. Ce n’est pas dit. Pour plusieurs raisons : les 60,6% qui se disent «très» attachés au Maroc le font sur un mode déclaratif (comme une déclaration d’amour qui n’engage à rien) ; ensuite 51% d’entre eux, quoique fortement attachés au pays, s’y rendent au mieux «une fois par an» (vraisemblablement pour les vacances de famille) et 34,9% y vont à deux reprises ou plus (pour écourter le sentiment de nostalgie, voire plus si affinités).

 Est-ce un attachement à la famille ou au pays ? Lorsqu’on voit que 82% de ceux et celles qui se disent «beaucoup» ou «assez» attachés au pays le sont car de père et/ou de mère marocain(e), on est tenté de privilégier la thèse « tribale », mais lorsqu’on lit par ailleurs que seuls 15,3% des sondés lient leur attachement à une obligation familiale, le propos nous paraît plus nuancé. La preuve, 78% d’entre eux optent pour l’option, vague et subjective, «attachement culturel et affectif» (voir graphe 1).

N’allez pas croire que ce soit une affaire de genre : il n’y a visiblement aucune corrélation entre le sexe et le degré d’attachement16. Bien au contraire, les hommes se déclarent plus massivement attachés au Maroc et traduisent cela plus fréquemment par des visites au bled. Il est d’ailleurs fort intéressant de noter qu’au-delà de la visite annuelle, quasi rituelle, le fait de se rendre souvent au Maroc est une pratique majoritairement masculine. Alors que seules 17,6% des femmes déclarent visiter le pays d’origine deux fois ou plus par an, 40,2% des hommes disent avoir de telles habitudes (voir graphe 2).

Cette disparité entre les deux sexes aurait, semble-t-il, plus des explications économiques (emploi, stabilité, intégration, etc.) qu’affectives. Mais elle autorise deux interprétations au moins. La première est que la visite annuelle, classique, est une pratique familiale, alors que les visites suivantes ont une connotation plus individuelle, et a fortiori intéressée. La seconde est que chez les hommes, cadres, bien intégrés économiquement, stables socialement, commencent à se développer des comportements spécifiques à une diaspora mobile et en quête d’attaches autres que traditionnelles ou filiales. La preuve, c’est que ce sont majoritairement les cadres qui multiplient les retours. Presque 50% de cette frange de sondés revient plus d’une fois par an (voir graphe 3).

La fréquence des visites au Maroc est un étalon qui nous aide à mieux apprécier le degré d’attachement. Il rend cette notion moins abstraite. Notre hypothèse est que, plus le migrant s’y rend souvent, plus le lien se raffermit. Visiblement, elle se vérifie. Si parmi ceux ou celles qui visitent le pays une fois par an, 37,2% relativisent, nient ou doutent de leur attachement au Maroc, seuls 20,1% des visiteurs récurrents (plus de deux fois par an) expriment de telles réticences (voir graphe 4). Voilà qui nous aide à ne pas réduire l’attachement à une acception romantique et à lui chercher des motifs réels et mesurables.

Logiquement, on serait tenté de croire que les 109 répondants (14,4%) qui se disent fort attachés au pays tout en s’y déplaçant plus de deux fois par an, y ont des affaires à gérer ou au moins des relations extra-familiales (professionnelles, vraisemblablement) à entretenir. Il suffit, pour vérifier cette hypothèse, de mesurer la corrélation entre fréquence de visites et intérêts économiques pour s’en rendre compte. Exemple : 61,8% des migrants qui disent revenir deux fois ou plus par an au bercail y développent actuellement des projets économiques (voir graphe 5). Sachant que sur l’ensemble des sondés, seuls 12% disent investir ou développer «une affaire» dans leur pays d’origine, on serait tenté de croire que la fréquence des visites a un sens économique.

Ceci dit, il ne faut pas aller trop vite en besogne. Le nombre de personnes impliquées dans ce va-et-vient intéressé (60 migrants, ce qui représente 8% de l’ensemble des sondés) reste encore faible. Et même en terme d’intention, on est encore loin d’une masse critique de migrants ayant de fortes attaches économiques avec le Maroc. D’ailleurs, à la question offrant aux sondés le choix d’exprimer leur forme d’attachement au pays d’origine, seuls 6,7% déclarent y voir un potentiel d’investissement.

SYMÉTRIE DE L’ATTACHEMENT AU MAROC ET AU PAYS D’ACCUEIL

L’autre présupposé, qui mérite d’être déconstruit ou du moins démythifié, consiste à dire que le migrant est exclusivement attaché à son pays (d’origine ou d’accueil). Faux. Il est clair, nous apprend l’économiste El Mouhoub Mouhoud, que l’attachement est le deuxième critère, après la réinstallation, qui puisse nous renseigner sur le degré d’engagement économique du migrant17. Mais dans le cas des MRE, le sentiment est valable dans les deux sens. Si d’un côté 85,1% des répondants se disent «assez» ou «très» attachés au Maroc, 81,2% déclarent avoir autant d’atomes crochus avec la France, la Belgique ou le pays où ils font l’essentiel de leur vie. Loin d’être exclusifs l’un de l’autre, les deux sentiments, d’apparence parallèles et inconciliables, sont majoritairement éprouvés par la même personne. Cela veut dire que la majorité des migrants sondés optent pour un attachement cumulatif (voir graphe 6).

Cette apparente symétrie du sentiment d’attachement pourrait s’expliquer par la symétrie des liens familiaux. Ils sont presque aussi nombreux à avoir un parent de premier degré (père, mère, frère, sœur, grand-mère …) au Maroc (61,5%) que de l’autre côté de la Méditerranée (63,8%). Mais, nous l’avons déjà vu, le caractère familial ne suffit pas pour appréhender la complexité des liens.

D’ailleurs, en regardant de plus près les chiffres, quelques nuances sautent aux yeux. Alors que 76,8% des migrants fortement attachés à leur lieu de vie le sont autant par rapport à leur lieu d’origine, à peine 56,6% ont le même degré d’attachement dans le sens inverse. Cela veut dire que dans un sens affectif, l’attrait du Maroc l’emporte sensiblement. Comment expliquer ce léger paradoxe ? Par un relent de patriotisme ? Difficile de généraliser, vu que le support de cette étude est un site communautaire et qu’il y a de très fortes chances que ses utilisateurs soient plus à l’affût des potentialités qu’offre leur pays d’origine que la moyenne générale des migrants.

LA PROPRIÉTÉ, UNE UNITÉ DE MESURE DE L’ATTACHEMENT ?

Afin de mieux analyser les raisons et soubassements de ce double attachement, prenons pour étalon économique (basique) la propriété. Nous réalisons, à l’étude, que le taux de migrants marocains propriétaires est sensiblement plus élevé là-bas (39,3%) qu’ici (33,8%). Mais, là encore, il serait imprudent de s’arrêter à mi-chemin de l’analyse du critère d’attachement. Nous avons affaire, en gros, à quatre catégories distinctes (voir Tableau 1).

La première catégorie, en nombre et en taille (49,7%), est composée de migrants non propriétaires, ni de ce côté-ci de la Méditerranée, ni de l’autre. Elle est composée à 78% de jeunes de moins de 35 ans. La seconde, en ordre, est paradoxalement faite de doubles propriétaires (22,1%). Il s’agit d’une frange plutôt aisée, ayant une seconde résidence (d’appoint ou d’appui à la famille) au Maroc. Elle est légèrement dominée par les cadres de 35-49 ans. Cela montre, selon les cas, des comportements résidentiels, individuels, et d’autres fois, des formes d’altruisme familial.

Les autres migrants ont une seule résidence, d’un côté ou de l’autre. Avec une nuance de taille, les propriétaires en pays d’accueil (17,1%) dépassent en nombre ceux qui ont fait le choix d’acquérir un bien au Maroc (11%). Si ces derniers sont principalement des cadres supérieurs, plutôt jeunes (25-49 ans), ceux qui optent pour une propriété dans le pays d’accueil sont principalement plus jeunes (25-35 ans) et invariablement employés ou cadres. Il est difficile d’en tirer des conclusions hasardeuses, d’autant que la dernière étude sur les migrants en France nous renseigne qu’en règle générale, la possession d’un logement au pays d’origine est valable pour toutes les tranches d’âge. Par ailleurs, il est aisé de déduire des réponses recueillies dans notre étude, que l’attachement au Maroc s’accroît légèrement en fonction de la propriété, même s’il n’en dépend pas totalement (voir tableau 2).

En croisant les données relatives au pays d’accueil et d’origine, il paraît clair que les variables, «attachement» et «propriété», sont plutôt indépendantes l’une de l’autre (voir graphe 7). La preuve, la non-propriété n’altère pas le degré d’attachement. En revanche, le fait d’être propriétaire dans le pays d’accueil rend le migrant plus fortement attaché au pays d’origine. Ainsi, le taux de migrants fortement attachés au Maroc atteint son paroxysme et dépasse les 80% dans le cas précis où ils ont un bien ailleurs, là où ils/elles vivent. Serait-ce une forme de compensation ? Peut-être bien mais n’exagérons rien, l’attachement de ceux ou celles qui sont propriétaires au Maroc n’est pas au plancher non plus. Il est juste modéré.

La propriété constitue parfois un capital patrimonial pour les familles restées sur place. A ce niveau, force est de constater que la propriété d’un logement est la forme prévalant de loin, que ce soit dans le pays d’accueil (94% des propriétaires), ou le pays d’origine (90%). Malgré le faible taux de propriété hors logement, il est particulièrement utile de comparer les choix marginaux. Car si les migrants ont plus tendance à investir dans le foncier au niveau du terroir  –faut-il y voir un attachement à la terre nourricière ?-, ils prennent, en parallèle, plus de risques à acquérir un fonds commercial dans leur pays d’accueil. Autrement dit, la propriété n’a pas toujours le même sens. Cela dépend où l’on se place.

IMPLICATIONS SOCIALES ET ÉCONOMIQUES DES TRANSFERTS

S’il y a une opération économique qui continue, bon gré mal gré18, à l’adresse du pays d’origine, c’est bel et bien celle des transferts d’argent. Ces derniers évoluent-ils en fonction du critère de propriété, le remplacent-ils ou s’y conjuguent-ils ? C’est en gros la question que se posent les auteurs de l’étude sur «les déterminants des transferts des migrants»19. Pour eux, les remittances se font «au détriment de la construction d’un logement ». Qu’en est-il ? Au fond, la réponse ne va pas de soi. Tout dépend du lieu de la propriété (voir graphe 8). Les transferts s’accroissent vraiment lorsque le migrant a une propriété au pays d’accueil exclusivement. La preuve, 75% des migrants ayant ce profil envoient de l’argent régulièrement. On dirait que le réflexe de compensation marche à tous les coups. Même dans le sens inverse, puisque ceux qui détiennent une propriété dans le pays d’origine sont ceux qui s’abstiennent le plus de transférer de l’argent. Autre donnée de taille, la différence en termes de transferts, entre les doubles propriétaires (des deux côtés) et les non-propriétaires (nulle part) n’est pas considérable. Autrement dit, la propriété n’influence pas la décision de transférer. Elle peut même en dissuader.

Au-delà du critère de propriété, quels profils de migrants transfèrent de l’argent et pour quoi faire? Commençons par les 46% des migrants sondés, envoyant «rarement» ou «jamais» des sommes au pays. Ils correspondent au portrait robot suivant : ce sont des jeunes âgés majoritairement de moins de 35 ans, plutôt employés, cadres ou sans activité, et qui ont tendance à être surtout célibataires (voir graphes 8, 9 et 10).

Même si les plus jeunes sont ceux qui logiquement pourvoient le moins aux besoins de leurs familles, il apparaît que l’acte solidaire de transfert ne varie pas considérablement avec l’âge et le développement personnel. En fait, le critère de l’âge est à relativiser en fonction des catégories socioprofessionnelles, puisque 15% des cadres jeunes (25-35), ont tendance à faire acte d’altruisme et à envoyer de l’argent une fois par mois ou par trimestre. Autant dire, le critère de revenus et de métier est celui qui nous donne le plus d’indications au sujet des transferts et de leur impact économique, puisque, si les transferts sont récurrents, quel que soit l’âge du migrant, ils sont plus réguliers du côté des employés et des cadres supérieurs (voir graphe 9).

D’un point de vue matrimonial, en revanche, il est clair que les transferts réguliers sont principalement l’œuvre d’hommes et de femmes mariées. Comparés aux catégories de concubins, divorcés et célibataires, les couples semblent avoir majoritairement un réflexe familial, plus fréquent et naturel. En effet, 74,6% des répondants mariés disent procéder à des transferts. Comme si la conformité sociale appelle au renforcement des liens sociaux et économiques (voir graphe 10). Cela fait écho à l’hypothèse avancée par plusieurs études sur les transferts de migrants, selon laquelle ce sentiment de dette est une avance sur recettes pour mériter l’héritage.

La régularité des transferts autorise plusieurs interprétations, mais trois d’entre elles semblent, au vu des données recueillies, particulièrement plausibles. Concernant les montants qui atterrissent dans les comptes ou les caisses privées, mensuellement ou trimestriellement, il est clair qu’ils correspondent à une sorte de salaire annexe mis à disposition des siens. D’ailleurs, 52,9% des transferts ont pour vocation, déclarent les répondants, de subvenir aux besoins quotidiens de la famille (voir tableau 3).

Si l’on compare les proportions de migrants qui disent se contenter d’un soutien familial (52,9%) et des valeurs similaires dans des études à plus gros échantillon, il est clair que l’on a affaire (à travers nos répondants) à une frange plus encline à prendre des risques que la moyenne. Mais de quels risques parlons-nous ? Lorsqu’on voit la part modique consacrée à l’investissement (10,6%), on réalise que les transferts demeurent avant tout une opération d’appoint qui vient combler les déficits socioéconomiques au Maroc, mais qu’ils sont loin de contribuer de manière significative à son développement. Lorsqu’on analyse les transferts annuels, on réalise qu’ils sont la traduction numéraire de visites annuelles. La preuve, 60% de ces sommes sporadiques sont décaissées par des migrants en été, lors des vacances. Quant aux transferts effectués plus d’une fois par mois, ils sont vraisemblablement l’œuvre d’investisseurs. Et pour cause, 31% des migrants développant actuellement des projets économiques au Maroc déclarent avoir recours à des virements répétitifs et peu espacés dans le temps.

CHOIX ÉCONOMIQUES ET ATTENTES DES MIGRANTS

Si les chercheurs s’accordent à dire qu’après le transfert, le développement d’un projet économique, est le premier pas menant à la réinstallation des migrants, cela prouve que nos migrants sont loin du compte. Car si 93 interviewés (12,3%) seulement déclarent avoir actuellement une «affaire» au Maroc, ils sont 156, soit 20,6% à monter des entreprises ou autres opérations économiques dans leur pays d’accueil. Ces derniers ne sont pas forcément déconnectés du Maroc, puisque une grande majorité d’entre eux revient régulièrement au bercail (voir graphe 11). Il est clair même que, plus ils sont jeunes et engagés économiquement ailleurs, plus souvent ils reviennent. Cela prouve tout simplement que prédomine, de plus en plus dans les nouvelles générations de migrants, un comportement pragmatique, dissociant l’attachement et l’appartenance des intérêts. Certes, le besoin de «se dédouaner» s’exprime plus fortement à partir de 35 ans, mais en règle générale, le fait d’investir ailleurs n’est en rien un signe de prise de distance avec le pays d’origine.

La différence entre le fait d’investir ici ou là-bas devient encore plus parlante lorsqu’on compare les types d’activités privilégiées par les migrants. Deux données semblent particulièrement intéressantes à analyser (voir tableau 4). La première concerne l’importance, accordée moins qu’auparavant et des deux côtés, à l’immobilier comme secteur d’investissement. Il est loin le temps du «migrant bâtisseur». Et puis, les profils se diversifient. La deuxième remarque est relative à la place grandissante des services et la disparité, tout de même, entre l’intérêt qu’y porte le migrant là-bas (12,1%) et ici (à peine 5%). Autant dire que sur les secteurs porteurs pour l’avenir, il y a encore de la marge.

Nous osons l’hypothèse que l’une des explications possibles de cet attachement économique relativement faible au pays d’origine serait à puiser dans les griefs et les attentes des migrants. Commençons d’abord par l’évaluation qu’ils font des actions entreprises. Côté financier et bancaire, seuls 2,7% se disent très satisfaits, alors que 75,5% sont insatisfaits. Faut-il imputer à cela le taux de bancarisation au Maroc des migrants (58%) ? Faut-il y voir un frein technique aux transferts ? Difficile de spéculer sur les raisons de ce désagrément. Une chose est sûre, les déçus du système ou des structures financières marocaines sont moins nombreux que les migrants marqués négativement par l’administration marocaine (85,7%).

Dans la série de raisons évoquées par eux pour améliorer l’attractivité du pays (lire tableau  5), les trois premiers chantiers évoqués correspondent parfaitement aux chantiers de réforme qui piétinent le plus : la lutte contre la corruption (75,3%), la transparence de l’administration -ça se rejoint d’ailleurs- (54,9%) et l’indépendance de la justice (32,8%). En gros, cela confirme l’exigence d’une nouvelle génération de migrants, plus qualifiés, fortement attachés à leur pays d’origine, mais pas à n’importe quel prix.

Méthode réfléchie et échantillon aléatoire

Afin de comprendre les intérêts, attentes et formes d’attachement des MRE, nous avons choisi d’appréhender le migrant dans sa mobilité, sa trans ou bi-nationalité, sans le fixer quelque part, ni hiérarchiser ses appartenances. De la même façon, nous avons opté pour une forme d’anonymat afin d’éviter toutes interférences subjectives avec les répondants. Le Net s’est alors imposé à nous comme outil de sondage. Nous avons donc choisi le site Yabiladi.com comme support à cette enquête, d’autant que c’est un site communautaire et qu’il est visité par une moyenne de 55 000 internautes par jour1. Nous avons mis en ligne un questionnaire invitant à 34 réponses fermées ou au choix, du 10 mars au 30 avril 2009, et avons finalement récolté 754 réponses valides.

Il ressort de l’échantillon, aléatoire, disponible sur ce support interactif, un ensemble de caractéristiques, que nous avions plus ou moins préfigurées. Notons d’abord –et on s’y attendait, vu la langue en vigueur sur le siteque les répondants sont majoritairement francophones (83,6%)2. Notons aussi, en termes d’âge, que la moyenne d’âge des répondants se situe à 34,3 ans, avec une forte prévalence de la frange allant de 29 à 40 ans. Certes, le taux de répondants précoces (moins de 25 ans) est assezimportant (21, 9%), mais ce qui compte le plus est que 66,4% des sondés ont entre 25 et 49 ans (voir graphe 1). Le tout cumulé veut dire que la grande majorité appartient, soit à la deuxième génération, puisque 33,7% sont nés sur place, soit à une population d’émigrés récents, brain drainés, attirés par l’emploi ou les études -38,3% cumulés- (voir graphe 2). Une chose est sûre, leurs parents sont nés dans plus de 95% des cas au Maroc, ce qui nous met fatalement face à des émigrés récents.

Socialement, il est important de noter le degré de stabilité des répondants. Alors que 43,6% d’entre eux sont cadres et 26,1% employés, notons aussi que 51% sont mariés et que 88,6% sont salariés. La ventilation de l’échantillon en catégories socioprofessionnelles (voir graphe 3) nous permet d’ailleurs de percevoir à quoi correspond économiquement la dominance des trentenaires et quadras.

UNE «CREATIVE CLASS» MAROCAINE

Quand on apprend que 73,5% des répondants ont une formation universitaire, que 43,6% occupent des postes de cadres ou ont des fonctions intellectuelles supérieures et que 47,4% ont un revenu dépassant les 2200 euros et allant jusqu’au-delà de 5000 euros, il est clair que nous n’avons pas affaire à «l’immigré moyen» que colportent les faiseurs
de stéréotypes. Il est plus question d’une «creative class» marocaine, virtuelle, fortement connectée aux hautes technologies, innovante et très probablement compétente.

Plus sûr encore, c’est une classe dont les revenus augmentent proportionnellement à son âge, surtout entre 35 et 61 ans (voir graphe 4). Le facteur discriminant de l’âge ne suffit pas pour déterminer le profil de cette creative class. Afin d’affiner davantage le portrait type, il est nécessaire de regarder de plus près le lien entre les revenus et les catégories socioprofessionnelles. Résultat prévisible, ce sont de loin les cadres intellectuels, suivis des employés et de professionnels d’intermédiation qui constituent les locomotives économiques de la population migratoire.

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Par ailleurs, Le fait que l’échantillon soit majoritairement masculin (61,7%) nécessite qu’on l’étudie de plus près, pour mieux cerner les caractéristiques de cette supposée
«creative class». Il en ressort deux données fondamentales. La première nous renseigne sur le sexe dominant parmi les 329 sondés les plus lettrés (cadres et personnes ayant des professions intellectuelles supérieures). Il se trouve que 75,6% d’entre eux sont des hommes. En revanche, la tendance s’inverse légèrement concernant les 197 employés ayant répondu au questionnaire. Alors que les femmes représentent 54,8%, les hommes ne dépassent pas les 45,2% (voir graphe 5). En notant que ces pourcentages ne sont pas si éloignés de ceux relatifs à la population migratoire en général1, nous pouvons brosser à grands traits, à partir de cette étude et au-delà en extrapolant, le profil des migrants susceptibles d’avoir un apport économique conséquent.

L’une des hypothèses des analystes2 de la «creative class» est que sa présence dans une cité où un pays accroît les chances de celle-ci de réaliser un fort taux de croissance économique. Jusque-là, plusieurs études ont spéculé sur l’existence ou non d’une telle classe au Maroc. Visiblement, nos «bobos» existent, ils nous ont répondu –et c’est une information précieuse en soi- mais une bonne partie d’entre eux est ailleurs. D’où la frénésie que l’on ressent, de la part des institutionnels, à vouloir les attirer, les séduire ou les épater.

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Conclusions

Avoir mené et exploité cette étude nous a amenés à réaliser que :
- il est possible d’exploiter davantage Internet comme support à des recherches encore plus élaborées ou ciblées et en différentes langues ;
- les migrants touchés par ce biais correspondent largement à la population dite de la «diaspora» ; mais surtout que la réalité contredit les idées reçues :
- cette population a un lien quasi égal aux pays d’accueil et d’origine mais un attachement économique plus fort à son lieu de vie
-les transferts d’argent, longtemps considérés comme le principal baromètre de l’attachement concret des migrants à leur pays d’origine, ont une faible incidence sur le développement économique du Maroc.

Un pays avisé en vaut deux !

Un indice d'attachement économique

Nous avons calculé, en combinant différentes variables, un « indice d’attachement économique ». C’est, posé en « jargon statistique », une question certainement très complexe sur le plan sociologique et moral. Les migrants marocains se déclarent en effet, sans surprise, très attachés à leur pays d’origine. Comment du reste, à quelques exceptions près, pourrait-il en être autrement ? Tous les sondages, sur tous les continents, auprès de tous les migrants, et parfois sur plusieurs générations le disent. Le sentiment d’attachement est sans faille, les dissidents sont rares. Mais il est tellement massif qu’il en devient peu signifiant de la complexité de ce que vivent les migrants.

D’où l’idée de cet autre indice, d’attachement économique qui, en combinant plusieurs variables pratiques et de représentation, ne parle pas d’un sentiment et d’un imaginaire mais d’engagement à conséquence pratique, à long et moyen terme. Le résultat est clair, là encore massif, cet engagement, vis-à-vis du pays d’origine,  est prudent, circonspect, « moyen », en langage statistique. Bref, on peut être très attaché à son pays d’origine, sans forcément que cet attachement ait pour conséquence un engagement dans des affaires, des activités économiques dans ce pays.

Que faut-il dire de cette prudence qui ne soit ni jugement moral, ni catégorisation facile à l’emporte-pièce ? Une seule chose à notre sens : c’est tout simplement que l’attachement et l’engagement ne relèvent pas de la même sphère de sens, et que ces Marocains de l’extérieur sont d’abord des classes moyennes, pragmatiques, soucieuses et stratèges de leur vie. C’est d’ailleurs peut-être parce qu’il est libre de tout engagement, loin des stratégies personnelles, que l’attachement peut se dire et durer. Ce que les Marocains sont en train de construire là relève alors d’un imaginaire fort répandu, celui qui sépare non pas « ici » et « là-bas », ce que pourrait laisser penser une interprétation trop schématiquement moralisatrice et nationaliste. Ils séparent plutôt des sphères de leur vie, mettant à distance, non pas leur pays d’origine de celui où ils vivent le plus,  mais la sphère des sentiments et celle des « affaires » au sens large du terme !!

Ce qu’il faut donc remarquer, c’est qu’alors l’image du  pays se déplace, entre dans une sphère imaginaire, sans doute empreinte de nostalgie, même lorsqu’ils y vont régulièrement, mais un imaginaire séparé du monde « vrai », celui des affaires… Signalons seulement à titre de piste de réflexion, l’extrême efficience sociale de cette représentation. D’un côté, les sentiments moins l’engagement, l’imaginaire et la nostalgie. De l’autre le pragmatisme, les stratégies, les affaires, mais pas de sentiments.

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