Les jeunes et la notion de marginalité

Les jeunes et la notion de marginalité

Enabiqi est le mot que les groupes des hittistes1 utilisent en Algérie pour désigner leurs activités qui ont pour but de gagner un peu d’argent : « Lorsque vous ″enabiqez″ pour vendre quelque chose, comme un oiseau ou un téléphone portable, vous pouvez vous permettre de rentrer chez vous et affirmer votre présence », explique un jeune Algérien, issu d’un milieu urbain défavorisé. On peut trouver des activités similaires à la jouteya de Rabat ou au marché de Derb Ghallef à Casablanca. Au-delà des vendeurs ambulants des rues, un nombre important de jeunes entrepreneurs reconnaissent que des compétences comme la communication, le leadership et les relations interpersonnelles sont fondamentales pour leurs activités. D’autre part, ils ne peuvent acquérir ces compétences par le biais de programmes scolaires, mais ils peuvent apprendre ces « compétences non techniques » ou ce « savoir-être » grâce aux pratiques quotidiennes des jeunes dans les rues. Malheureusement, ces activités de la jeunesse sont marginalisées par les perspectives axées sur les adultes.

Que signifie la marginalisation ?

On peut considérer la marginalisation comme étant un processus dans lequel certaines attitudes, idéologies, valeurs, pratiques et croyances déviantes sont « exclues » de la société, en raison de leur contraste avec des procédures hégémoniques. Ainsi, la notion de « marginalité » renvoie à un état de pauvreté, de privation et de subordination, mais cette notion peut s’étendre et englober aussi des personnes économiquement aisées, dans la sphère politique, dans le domaine des modes de vie ou dans leur position sociale en tant que membres d’un groupe particulier en termes d’âge, de sexe, d’origine ethnique, de religion, de perspective politique, de classe sociale ou d’orientation sexuelle. Par conséquent, la marginalité ne se limite pas à des considérations matérielles, mais elle résulte aussi des politiques institutionnelles avec, d’une part, des mesures de protection qui sont insuffisantes par rapport à l’ampleur de la demande sociale locale et, d’autre part, des pratiques violentes et des mesures de pénalisation.

Quoi qu’il en soit, le statut de marginalisé qui est attribué à un individu en tant que membre d’un groupe social nous permet d’identifier des moyens novateurs et créatifs mobilisés par les jeunes en vue de tirer pleinement profit de leur marginalisation. Ce faisant, les jeunes gèrent des situations diverses, «naviguent» entre le courant marginal et le courant dominant. En plus, les sphères marginales peuvent offrir des occasions pour le développement d’alternatives aux arrangements sociaux, à l’organisation économique, aux modes de vie et à la gouvernabilité.

Maroc, un bon exemple réside dans « l’Uzine » qui est un centre culturel soutenu par la Fondation Touria et Abdelaziz Tazi, à Casablanca. Il s’agit d’un centre qui offre aux jeunes la possibilité de mettre au point des produits culturels tels que des bandes dessinées, des graffitis, des ateliers de théâtre, ou des représentations musicales. Cependant, ce centre culturel est une métaphore de la situation des clubs et des associations de jeunes en Afrique du Nord, marginalisés tant socialement que géographiquement : ce centre est situé dans une zone périphérique de Casablanca, isolé de la vie sociale et culturelle de la cité, et entouré par des sites industriels.

Agence des jeunes : bornée ou performative ?

L’intérêt de la notion d’agence des jeunes peut refléter deux approches différentes : la première considère la jeunesse comme danger potentiel pour l’ordre social, tandis que la seconde envisage les jeunes comme étant des agents sociaux qui sont potentiellement impliqués dans les processus de l’innovation sociale et culturelle, et en tant que producteurs et distributeurs qui génèrent des retombées économiques importantes. La construction juvénile de la culture − c’est-à-dire le mode par lequel les jeunes participent aux processus de la création et de la diffusion culturelles − met en exergue l’influence du monde de la jeunesse sur la société dans son ensemble, et mène à la reconnaissance des pratiques culturelles des jeunes comme une expression de la capacité créative, et non seulement imitative, de ces jeunes.

Bien qu’ils subissent l’influence de la dynamique de la grande distribution et qu’ils soient incapables de déterminer constamment les objets de leur désir, les jeunes abordent la consommation d’une manière active, puisqu’ils retraduisent de manière créative les objets qu’ils consomment. De cette façon, les jeunes utilisent les objets de consommation selon leurs préférences et à des fins de construction identitaire, définissant de la sorte les biens culturels, et marquant une distance par rapport aux valeurs et au monde des adultes. Il s’ensuit que les jeunes ne se contentent pas de la consommation des produits culturels, mais créent et diffusent aussi la culture ; ils sont capables d’enseigner leurs connaissances à d’autres jeunes et à d’autres groupes sociaux et, tout aussi important, créer des possibilités économiques pour les jeunes « marginalisés ».

Il est donc nécessaire de comprendre la jeunesse marocaine comme une ressource dans la société. Par conséquent, une politique de la jeunesse doit être axée sur la nécessité d’assurer la participation active de tous les jeunes dans la sphère culturelle et étudier les modalités susceptibles de leur offrir les moyens de réaliser leur plein potentiel en tant que citoyens, sans omettre leurs capacités économiques. Malheureusement, la gouvernance dans les politiques culturelles de la jeunesse est soumise à une perspective dominée par une « agence bornée » des jeunes selon laquelle les pratiques culturelles des jeunes doivent s’adapter aux exigences sociales. Le modèle des politiques culturelles de la jeunesse est généralement géré par des organismes publics et, sauf dans des cas bien précis, ce modèle s’est avéré insuffisant, très peu dynamique et mal géré, ce qui nuit à sa pérennité.

Dans cette perspective, le rôle du gouvernement consiste à fournir aux jeunes des « paquets d’opportunités », de nature à propulser une agence performative et placer les jeunes au cœur de la planification, de la prise de décision et de la gestion des associations des jeunes. La solution consisterait à stimuler la création de centres culturels et d’associations de proximité pour les jeunes au niveau local, pris au sens d’espaces éducatifs et de loisirs. En même temps, ces espaces peuvent être considérés comme une niche d’opportunités économiques grâce à la commercialisation de la production des jeunes. De cette manière, la société peut bénéficier de l’accès aux pratiques culturelles innovantes des jeunes qui apprennent et instruisent à travers leurs propres expériences, en appliquant une perspective d’agence performative. Deuxièmement, cela peut aider à créer des niches d’emplois et des espaces de formation pratique pour les étudiants, qu’ils soient diplômés ou non.

Au-delà de la vision hégémonique de l’entrepreneuriat

Comme l’ont noté de nombreux auteurs sur un ton critique, pour aider les jeunes Arabes dans leur acception universelle − selon ce qui se profile dans les rapports les plus récents sur les jeunes de la région − et lutter contre le terrorisme, il est urgent de développer et d’intégrer les économies arabes dans celles de l’Occident, notamment à travers la promotion du modèle néolibéral de l’économie de marché. Ainsi, nous avons une classe de jeunes « entrepreneurs » marocains sponsorisés par des sphères économiques et politiques mondiales qui disposent d’une présence active au niveau local. Au-delà de ce constat, le résultat est une « colonialité de l’être »2, générée par la modernité de la majorité des sociétés arabes.

Néanmoins, l’agence des jeunes − comprise comme étant la capacité de sujets à transformer la réalité sociale à travers leurs pratiques quotidiennes, en articulant des formes de dissidence et de pouvoir politique dans ces mêmes activités − est enracinée dans les structures socioculturelles qu’ils interprètent temporairement d’une manière complexe, dans laquelle la dichotomie du séculaire/religieux ne constitue qu’une orientation possible parmi tant d’autres, y compris les pratiques, les représentations, les perceptions et les significations hybrides. Dans ce sens, les pratiques culturelles des jeunes sont directement liées à des pratiques culturelles ayant une longue histoire dans les villes arabes.

Il s’agit en fait d’un patrimoine culturel (turat) qui ne doit pas être interprété comme une culture primordiale non réflexive mais, de façon plus dynamique, comme l’ensemble des pratiques et des arguments qui assurent le lien social et la cohésion pour les communautés humaines de différents niveaux. En ce sens, la tradition n’est pas l’opposé de la modernité, appréhendée comme le reflet de l’autonomie et la créativité humaines. Ainsi, il est important de concevoir ces « savoirs » des jeunes non pas comme des « savoirs assujettis », selon Michel Foucault − il s’agit en fait de toute une série de savoirs qui ont été disqualifiés en tant que savoirs non conceptuels, ou savoirs insuffisamment élaborés − mais plutôt comme des savoirs qui permettent aux jeunes de vivre en fonction du contexte et d’apprendre à gérer l’économie, la politique ou les relations sociales. Ces savoirs sont tout aussi importants pour les entrepreneurs des secteurs, tant formel qu’informel.

 

Notes

1.    Traduit de l’arabe : les muristes. Le terme désigne ces jeunes chômeurs, qui restent des journées entières, oisifs, adossés aux murs dans les villages et les villes.

2.    Le terme « colonialité », proposé par le sociologue portoricain Ramon Grosfoguel, fait référence à l’idée que les rapports sociaux contemporains sont en partie des reconfigurations des rapports de pouvoir du type colonial, entre détenteurs de pouvoir et dominés. C’est au sein de ces rapports que grand nombre de stigmatisations sociales se sont produites et reproduites au fil du temps. (Voir : http://www.reseau-terra.eu/article1279.html).

Références

·         Bayat, A. (2012). Marginality: curse or cure? [Marginalité : malédiction ou remède?]. In Bush, R. et Ayeb, H., Marginality and Exclusion in Egypt [Marginalité et exclusion en Égypte]. London: Zed Books.

·         De Certeau, M. (1984). La pratique de la vie quotidienne. Berkeley : Presses de l’Université de Californie.

·         Foucault, M. (2004). Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France, 1977-1978. Paris : Gallimard.

·         Swedenburg, T. (2012). Imagined Youths [Jeunesses imaginées]. In Sowers, J. et Toensing, C. The journey to Tahrir. Revolution, Protest, and Social Change in Egypt [Voyage à Tahrir. Révolution, protestation, et changement social en Égypte], 1999-2011. Londres : Verso and New Left Books.

  • Wacqüant, L., 2014). Marginality, ethnicity and penality in the neo-liberal city: an analytic cartography [Marginalité, ethnicité et pénalité dans la cité néolibérale: une cartographie analytique]. Revue Ethnic and Racial Studies n°37 (10), pp. 1687-1711.

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