Le sociologue face à l’entreprise de l'incompréhension à l’effraction

Le sociologue face à l’entreprise de l'incompréhension à l’effraction

Du bien-fondé des études sociologiques sur l’entreprise

Au préalable, il convient de rappeler que la première tâche d’un sociologue désirant prendre pour objet l’entreprise est de trancher cette question préliminaire : en quoi et pourquoi l’entreprise pourrait-elle se constituer en objet d’étude sociologique « à conquérir, à construire et à constater »1. Pour un sociologue « qualitativiste », l’accès au terrain de l’entreprise relève d’une laborieuse conquête tant il est vrai que la culture de la sociologie empirique n’est pas suffisamment enracinée dans notre société, notamment quant à son versant marchand. Le désir du sociologue de terrain se voit également contrarié par la croyance entretenue par les institutionnels qu’il ne dispose d’aucune légitimité à enquêter au sein des entreprises sous prétexte qu’il n’aurait rien à y faire. C’est de là qu’est partie, à mon sens, l’incompréhension. Nonobstant, le sociologue peut absolument enquêter sur tout ce qui est observable au sein des entreprises, tout ce qui est encastré dans les rapports marchands autour de l’entreprise, car cette dernière est aussi une affaire de société, comme l’a si bien montré Renaud Sainsaulieu2, au travers des thématiques comme : les différentes identités qui coexistent au sein de l’entreprise ; les rapports de pouvoir, de domination ou de coopération « professionnelle » ; la reproduction des modes de gestion ou leurs transformations à travers les âges (paternalisme, néo-paternalisme, taylorisme, fordisme, fayolisme…) ; les stratégies managériales à l’heure de la mondialisation (quelle place à l’innovation par exemple ?) ; les types de recrutement de la main-d’œuvre (familialisme et son extension à d’autres formes plus larges, tribales ou régionales) ; effet génération et sociologie du patronat (transmission générationnelle) ; les conditions de travail, la valeur-travail, rapports au travail et à l’emploi, référent religieux en entreprise : rôle structurant ou simplement incident ? Quelle place les femmes occupent-elles dans les sphères dirigeantes des entreprises dans une société que l’on qualifie de « patriarcale », mais aussi dans le salariat d’exécution ?…

Pour apporter des éléments de réponse à ces différents questionnements, le sociologue bute dans la plupart des cas sur l’opacité qui caractérise ces entités, lesquelles ne se laissent pas approcher aisément.

Quel regard sociologique pour étudier l’entreprise ?

Je me réfère à l’ouvrage culte de l’un des représentants les plus emblématiques de la tradition de Chicago3. Le regard sociologique en question se caractérise par une neutralité quant à la sélection des objets à étudier : un intérêt particulier est accordé aux configurations d’en bas, c’est-à-dire aux sujets dits « illégitimes », aux interactions interethniques ou sociales avec, en arrière-plan, cette précaution : on ne peut appréhender les interactions  qu’à condition que l’on saisisse le système de relations dans lequel elles s’effectuent. Si l’on se propose de porter notre regard sur la relation salarié/patron, l’on doit au préalable identifier le système structurant dans l’entreprise (système d’allégeance ou contractuel ou encore informel). Dans le même ordre d’idée, Hughes est convaincu qu’il est beaucoup plus pertinent pour un sociologue de s’attaquer en priorité aux cas les moins prestigieux, les moins nobles dans une institution ou dans une organisation. Il affirme, en effet, à ce propos que « quel que soit le phénomène social étudié, on parvient à de meilleurs résultats si on commence par les cas les moins prestigieux ». Par exemple, le sociologue a intérêt, dans le cadre de cette perspective interactionniste et dans le contexte marocain par exemple, à s’intéresser au travail du chaouch, de la secrétaire, des ouvriers à tout faire ou, pour utiliser un euphémisme, aux individus « polyvalents »… Au cas où l’observation ne fonctionnerait pas, le sociologue préconise la posture de la ruse sociologique, à savoir celle de l’observateur clandestin ou caché, voire de l’observateur espion.

Pourquoi donc le regard sociologique est-il si malmené ?

Historiquement, l’entreprise s’est souvent érigée en un « casse-tête chinois » pour les sociologues. En guise d’exemple, dans les années 1960 et 1970, les sociologues français ont eu beaucoup de mal à s’introduire dans les entreprises pour y mener leurs recherches. Ils ont dû déployer toute leur virtuosité, leur ruse pour y pénétrer. Je renvoie ici au travail pionnier de R. Linhart4 dans lequel il analyse les conditions de travail dans l’industrie automobile dans les années 1970, en usant de la position d’observateur participant puisqu’il s’était fait embaucher pour être « près de l’expérience » de travail chez les OS. Il est vrai que les entreprises françaises de l’époque suspectaient les sociologues d’être des trotskistes tout juste sortis de la ferveur de Mai 68 pour déclarer la guerre « au suppôt du capitalisme » que serait l’entreprise, si décriée à l’époque dans les milieux universitaires. Incontestablement, la sociologie de l’époque possède une dimension ouvriériste contrairement à la sociologie américaine qui n’avait aucun complexe à traiter aussi bien du patronat que des professions dites « prestigieuses ».

Pour en avoir fait l’expérience5 dans le contexte marocain, les dirigeants des entreprises ne se laissent pas solliciter facilement par rendez-vous. Il conviendrait de passer par un intermédiaire facilitateur de la mise en relation entre les deux parties. Ils ont ou disent avoir un agenda qui ne peut s’adapter au face-à-face avec le chercheur en sociologie. Le sociologue doit s’astreindre à leur convenance bien comprise, ce qui dénote chez eux un habitus de la dominance, y compris quant au cadrage et à la conduite de l’entretien. Les outils conventionnels de collecte de données ne sont pas tolérés : il y a une méfiance qui frise le rejet de l’enquête sociologique. Ensuite, les entretiens structurés ou formels ont tendance à produire un discours « réchauffé ». En menant les entretiens sur la base d’un guide ou d’une grille, les dirigeants enquêtés cherchent systématiquement à imposer les thématiques de l’entretien en faisant montre par moments d’une agressivité interlocutrice. Enfin, ce qui ressort souvent des entretiens réalisés, c’est la mise en récit hagiographique d’une réussite familiale qui invite implicitement le sociologue à faire la sociologie empathique. Mais, la lucidité du chercheur consiste à débrouiller dans les subjectivités patronales ce qui a trait au « ressenti » et ce qui se rapporte au « préfabriqué », c’est-à-dire à une reconstitution élogieuse de l’histoire familiale des intéressés. Les jeunes dirigeants se présentent souvent comme les dépositaires de la mémoire familiale, orientant parfois, au détour d’un échange, le sociologue dans une perspective hagiographique, la nostalgie de l’éternel hier évitant le charme discret qui caractérise toute communauté humaine. De même, les salariés sont généralement pris dans un réseau de contraintes pratiques qui ne les rend pas volontaires à livrer témoignages et appréciations de leur entreprise pour des raisons liées à la centralité de la famille et à la présumée protection de l’entreprise. On y résiste à l’investigation sociologique, y compris du sociologue du pays.

Cette violence symbolique qui fait que le pacte d’entretien est biaisé doit mener le sociologue à rechercher des alternatives.

Comment le sociologue parvient-il à contourner l’opacité des entreprises ?

Les entretiens informels consacrent la posture du sociologue-caméléon qui doit en permanence s’adapter aux situations et aux contextes. « Confrontés à des individus ayant manifesté de nombreuses réticences à s’inscrire dans un contrat temporaire de conversation formelle (violences, fuite et histoires imaginées) »6, le sociologue est acculé à réfléchir à des postures de recherche plus adaptées. Les entretiens informels, entendus comme des conversations libres et ordinaires, consistent à suivre les enquêtés là où ils se trouvent pour pouvoir les observer et traquer leurs faits et discours. Ainsi, tous les lieux sont bons à prendre (mosquée, café, bar, plage) même en présence de la foule : le nombre conséquent des personnes présentes dans un lieu donné facilite l’invisibilité du sociologue qui fera sienne la posture de l’espion chère à Hughes. On est là devant le clivage entre sociologue positiviste (ou conservateur) et le sociologue bricoleur (ou caméléon) : le recours à des informateurs et la tenue d’un carnet de bord au sens anthropologique. Les informateurs, au pluriel, doivent être sélectionnés en fonction de leur proximité avec les entreprises, soit les anciens salariés ou des individus issus desdites familles. La tenue d’un « carnet de bord » où sont consignées paroles, anecdotes et histoires de vie de la lignée sociale des intéressés, pourrait être mise à contribution dans le cadre de l’analyse de la logique de la transmission générationnelle des entreprises par exemple. La dernière alternative se résume dans ce concept qui a fait depuis quelques années une entrée fracassante au cœur de la méthodologie qualitative. C’est la sérendipité, soit le don de faire des trouvailles et de réaliser une découverte inattendue en tirant avantage d’une situation imprévue. Parti pour étudier les entreprises, le sociologue peut être emporté sur d’autres pistes auxquelles il n’avait pas pensé auparavant, soit à la faveur d’une rencontre fortuite, soit d’un informateur bien informé. L’exemple que j’aimerais donner est celui de la centralité du référent islamique dans toutes les dimensions de la vie d’une entreprise. Derrière chaque entrepreneur se trouve un fqih (homme de la religion ayant un capital spirituel reconnu). Les croyances religieuses sont très fortement encastrées dans le monde des affaires au Maroc.

L’entreprise comme nouvel horizon sociologique dans le contexte marocain ?

Dans le contexte marocain, l’entreprise – non seulement comme unité de production mais aussi comme synthèse de rapports sociaux concrets, impliquant des visions du monde, des représentations de chacun des acteurs qui la composent, leurs modes et marque de socialisation pour ainsi dire – n’est devenue un objet sociologique que très récemment, c’est-à-dire dans les décennies 1990-2000.

À cela plusieurs raisons : en premier lieu, l’hégémonie de deux sous-disciplines à savoir la sociologie rurale et la sociologie politique qui ont dominé le champ sociologique (enseignement et recherche) grâce notamment au rôle pionnier de Paul Pascon (1932-1985) dans le domaine de la recherche en milieu rural. Il était alors question de décoloniser la sociologie et de propulser la modernisation du monde rural. Après l’Indépendance, il n’y avait que deux départements de sociologie : l’un à Rabat la capitale et l’autre à Fès. L’autre sous-discipline dominante est la sociologie politique axée sur la sociologie des élites et de l’islam politique grâce à l’apport des chercheurs anglo-saxons (John Waterbury, William Zartman ou Octave Marais), mais également aux chercheurs français tels que Bruno Etienne d’Aix et Rémy Leveau de l’Institut d’études politiques  de Paris. En second lieu, les entreprises, et plus largement les organisations marchandes, résistaient, comme souligné plus haut, au regard sociologique. C’est sur la base des enquêtes quantitatives que les économistes et les gestionnaires abordaient les questions du travail et de l’emploi. Il faut attendre les années 2000 avec la généralisation de l’enseignement de la sociologie dans la majorité des universités marocaines pour que la discipline s’ouvre à des champs plus diversifiés, à savoir le travail, les organisations, les dynamiques urbaines.

À cet égard, le travail informel, le travail des enfants, la féminisation du marché du travail, notamment du salariat d’exécution, la paupérisation et la précarisation de la condition ouvrière, que ce soit dans les PME locales, dans les multinationales ou dans les entreprises délocalisées, représentent les objets de prédilection des jeunes chercheurs formés essentiellement dans les universités européennes. La sociologie des entreprises naissante au Maroc peut être qualifiée globalement d’ouvriériste à la manière de ce qui se passait en France dans les années 1960-1970 (Friedman et Naville). Il n’empêche que s’ouvre une autre perspective, celle d’une sociologie des professions et des groupes professionnels (les architectes, les ingénieurs, les pharmaciens…).

La crise, que beaucoup dans le contexte marocain imputent à l’hégémonie néo-libérale du processus de la mondialisation, a entraîné : 1) La vulnérabilisation de la condition ouvrière, notamment dans les secteurs d’exportation (textile-habillement-agriculture). Or, plus de 60% de la main-d’œuvre dans ces secteurs est féminine. La féminisation du prolétariat marocain est une donnée sociologique d’importance. Elle est aussi un phénomène récent. Mais, cette féminisation a généré mécaniquement une autre féminisation : celle de la précarité7 ; 2) La crise a généré une forme de travail atypique, une sorte de nomadisme salarial qui fait que le travailleur se déplace d’une entreprise à une autre à la recherche d’heures supplémentaires de travail. La recherche sociologique se focalise sur le hors-travail (les conditions de transport/les rapports entre vie familiale et vie professionnelle et l’impact de la salarisation des femmes sur l’organisation patriarcale de la société) entraînant la souffrance au travail et plus largement la santé des travailleurs qui vont jusqu’à travailler la nuit pour gagner plus.

De nombreuses études menées dans le contexte marocain sur les revendications des travailleurs convergent vers celle de la revalorisation des salaires et non sur celle de l’amélioration des conditions de travail. 3) Troisième effet de la crise : la généralisation dans le contexte urbain de l’économie populaire rangée sous le vocable du « travail informel ». Or, c’est un fait empirique que les vendeurs à la sauvette, le commerce ambulant se généralisent avec la crise, voire en réaction à la crise. Les travaux des étudiants en sociologie à Agadir que j’ai encadrés ont établi une corrélation entre la crise du marché de l’emploi et l’alternative de « travailler à son compte » par des individus, hommes ou femmes, souvent diplômés. 4) Dernier effet de la crise : la multinationalisation de la représentation syndicale, notamment dans les multinationales et des entreprises délocalisées. La société civile transnationale (ATTAC entre autres) pénètre le champ syndical marocain et tente d’influer sur la nature des revendications à mener, notamment l’amélioration des conditions du travail et le respect des droits humains au sein des entreprises. Cette rationalité contestataire se voit récemment concurrencée par une société civile de type islamique qui s’introduit dans des entreprises pour réclamer plus d’humanisme dans les modèles d’organisation du travail et la prise en compte concrète du culte musulman comme l’intégration d’un local de prière au sein des ateliers. Il est encore tôt de livrer les caractéristiques des associations islamiques qui pourraient avoir toutes les allures d’un syndicat culturel. Il semblerait que des organisations similaires soient aussi à l’œuvre dans d’autres pays de l’Afrique du Nord, à l’instar de la Tunisie…

Notes

Bachelard, G. (1938). La formation de l’esprit scientifique. Paris : Vrin.

Sainsaulieu, R. (1992). L’entreprise, une affaire de société. Paris : Presses de Sciences po.

Hughes, E.C. (1997). Le regard sociologique. Paris : Éditions de l’EHESS.

Linhart, R. (1981). L’Établi. Paris : Éditions de Minuit.

Labari, B. (2010). La Méditerranée des entrepreneurs au miroir de quelques histoires de vie. Dans Labari, B. et Chiousse, S. (dir.). La Méditerranée à l’heure de la mondialisation. Esprit critique, Revue internationale de sociologie et de sciences sociales, vol. 13, n°01.

Labari, B. (2016). Les entreprises familiales dans le Souss : un objet d’étude à la lisière de la sociologie et des sciences de gestion. Revue Économie, Gestion et Société, n° 7.

Brunetaux, P. et Lanzarini, C. (1998). Les entretiens informels. Revue Sociétés contemporaines, p. 157-180.

Labari, B. (2007, juin, 20-22). La nuit porte salaire. Travail de nuit et servitude ouvrière dans les entreprises délocalisées au Maroc. Communication présentée aux XIe journées internationales de sociologie du travail. Londres.


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