Le plan vu par les agriculteurs

Le plan vu par les agriculteurs

Le Plan Maroc Vert, se voulant ambitieux et volontariste, a fait beaucoup parler de lui. Cela faisait longtemps qu’une stratégie agricole n’avait suscité autant d’intérêt. Plusieurs facteurs ont joué dans ce sens. D’abord, il y a le contexte mondial assez perturbé qui a fait ressortir la question agricole comme l’une des problématiques les plus délicates du siècle. Ensuite, le budget de l’investissement du département de l’Agriculture, demeurant stagnant pendant une longue période, a soudain fortement augmenté dans le cadre de la loi de finances pour 2009.

Depuis son lancement en avril 2008, le grand public et les professionnels du secteur, encore interpellés par les chiffres annoncés, épiaient toute information pouvant approfondir et éclaircir davantage les méthodes et les outils de la politique adoptée. Cette information tardait à venir, d’autant plus que des facteurs comme le temps très court pendant lequel la nouvelle stratégie a été élaborée, l’opacité qui a marqué cette phase, le déficit de communication autour du projet, et l’ambiguïté qui régnait sur les outils du PMV, expliqueraient dans une large mesure le fait qu’un an après son lancement, le Plan Maroc Vert demeure très peu connu des acteurs clefs du secteur agricole, ce qui laisse croire que les conditions de leur implication, voire adhésion, ne sont pas encore réunies.

Les résultats de l’enquête que nous avons menée au Salon international de l’agriculture tenu à Meknès entre le 22 et le 27 avril 2009 auprès d’un échantillon de 79 individus, viennent corroborer cette hypothèse dans la mesure où l’objectif majeur de cette enquête est de tester le niveau et la qualité de connaissance du PMV, tout en essayant de relever les idées les plus fortes qui ont marqué les esprits.

Que ce soit pour le budget alloué à chaque pilier ou encore les actions entreprises jusque-là en terme de mise en œuvre du PMV, on comprend bien que le pilier1, organisé autour d’un outil commun qui est celui de l’agrégation, retient particulièrement l’attention et revêt une importance capitale. Sur cette base, le second objectif de cette enquête est d’apprécier l’agrégation auprès d’agrégateurs et d’agrégés effectifs et/ou potentiels, un dispositif qui n’est d’ailleurs pas méconnu des agriculteurs et des professionnels du secteur dans le cadre de ce qu’on appelait «contrats de cultures». La finalité étant de relever les avantages et les problèmes rencontrés lors d’une expérience passée dans l’agrégation, ou encore d’amener les acteurs concernés à dévoiler leur disposition à s’engager dans une telle démarche dans le cadre du PMV, tout en appréciant leurs craintes et leurs attentes futures dans une éventuelle expérience d’agrégation.

Enfin, le dernier objectif de cette enquête consiste à relever les conditions jugées nécessaires par les acteurs pour réussir le PMV.

ETAT DES CONNAISSANCES DES ACTEURS

Dans le but de tester le niveau et la qualité des connaissances sur le plan Maroc Vert, les acteurs du secteur agricole à savoir les «agrégateurs», les «agrégés» et les «Institutionnels» sont soumis à un certain nombre de questions hiérarchisées de façon à ce qu’elles suivent un ordre croissant d’approfondissement de la connaissance. Nous présenterons dans ce qui suit les résultats les plus significatifs.

S’il y a bien une question qui se démarque des autres par la portée et l’intérêt que révèlent ses réponses, c’est sans doute la suivante : qu’est ce que vous savez du PMV ? Cette question ouverte nous semble capitale, car elle laisse beaucoup de liberté à la personne interviewée, dans la mesure où celle-ci va spontanément manifester ce qu’elle retient instinctivement des points les plus marquants de la stratégie.

A la réponse à cette question, la moitié des agrégateurs commencent par des généralités annonçant que le PMV est la nouvelle politique agricole du pays visant la modernisation et la relance du secteur agricole. Presque les deux tiers des Institutionnels (65%) commencent par la même affirmation. Le tiers des agrégateurs énonce que le PMV ambitionne d’injecter des investissements importants se limitant à de simples subventions. Cette idée est intéressante dans la mesure où elle confirme l’hypothèse qu’un intérêt très particulier a été accordé aux investissements, mais cela permet aussi de révéler la «convoitise» des acteurs pour les subventions que l’Etat est apte à fournir. Les agrégés n’échappent pas à cette règle, puisqu’ils étaient 10% à lier la politique de l’État à des subventions pouvant leur être accordées.  

Seuls les Institutionnels et les agrégateurs ont évoqué la déclinaison du PMV en deux piliers (à 39% et 22% respectivement), en précisant que le premier pilier concerne essentiellement les grandes exploitations et les grands groupes industriels, et que le pilier II est destiné aux petits agriculteurs dans les régions reculées.

Cependant, les Institutionnels semblent avoir un discours mieux structuré et qui suit la logique de la présentation originelle du PMV. Ils étaient ainsi 65% à préciser leurs réponses en évoquant au moins un des points essentiels du Pilier I, à savoir la promotion des filières à HVA, l’investissement dans les grands projets et enfin l’agrégation, un point primordial qu’ils étaient d’ailleurs les seuls à évoquer.

A noter également qu’en réponse à la question : Connaissez_vous le plan Maroc Vert ?  34% des agrégés ont déclaré ne pas connaitre le PMV. Alors qu’à ce niveau du questionnaire, 53% étaient incapables de formuler une idée autour du PMV. Ceci révèle en fait qu’une bonne partie des agrégés qui avaient déclaré connaître le PMV «en partie», n’en reconnaissaient en fait que l’appellation «Plan Maroc Vert», sans être capables d’aller plus loin dans l’explication. Concernant les agrégés toujours, une idée assez intéressante ressort de cette question : Il s’agit du fait de souligner que le Plan Maroc Vert procède d’une volonté royale. Or, le caractère «royal» de cette stratégie suffit aux yeux d’un certain nombre d’agriculteurs pour lui conférer la «notoriété» à même de garantir une certaine adhésion, fût-elle fondée sur une connaissance insuffisante de ladite stratégie.

Quelques réponses assez curieuses nous paraissent devoir être signalées. Ce sont ainsi quelques affirmations d’agrégateurs qui estiment que le PMV a un caractère environnemental visant la réduction du CO2 dans l’atmosphère et la création d’espaces verts ! D’autres institutionnels dont un organisme de financement ont affirmé qu’ils avaient signé des contrats programmes ainsi que des conventions de financement dont ils ignoraient le contenu, les documents en question étant concentrés et maintenus au secret au niveau de quelques hauts responsables, si ce n’est au niveau du seul directeur…

A partir donc de l’analyse de l’ensemble des réponses relatives aux niveau et qualité des connaissances sur le PMV, on peut affirmer une grande ignorance de la part des acteurs des fondements même de la nouvelle stratégie agricole. Les agrégés et donc les agriculteurs semblent être ceux qui sont les plus éloignés du PMV, et chez lesquels l’expression même «PMV» crée la plus grande des frustrations. Parmi les 38 agrégés recensés au début, seuls 3 d’entre eux semblaient avoir une connaissance relativement plus poussée que celle des autres.

Les agrégateurs ne sont pas pour autant aussi impliqués. En effet, même avec un pourcentage plus élevé que les agrégés en terme de reconnaissance du PMV, la plupart d’entre eux se limitaient à des généralités ou s’aventuraient dans des affirmations qui sont loin d’être les principaux axes d’action du PMV. Même avec des réponses parfois aberrantes, certains ne voulaient en aucun cas nous faire sentir leur frustration, surtout quand ils comprenaient à travers le cheminement des questions que notre objectif n’était pas celui d’apprendre quelque chose sur le PMV mais plutôt de tester leurs connaissances sur le sujet. On a également relevé chez les agrégateurs une très grande incompréhension de quelques notions et concepts de base du PMV. Beaucoup d’entre eux ne saisissent pas la profondeur des actions prévues par le PMV, et ne prennent même pas la peine d’essayer de saisir le PMV dans sa philosophie globale, alors qu’ils sont appelés à jouer un rôle très important dans la mise en œuvre de ce Plan.

Les «Institutionnels» paraissent les mieux informés sur la nouvelle stratégie agricole du pays, probablement parce qu’un bon nombre parmi eux appartiennent à des services extérieurs du ministère de l’Agriculture, et ont donc forcément eu l’occasion d’avoir à leur disposition des documents, en plus du fait qu’ils ont pour certains contribué à l’élaboration des plans agricoles régionaux. D’autres étaient amenés à signer des contrats-programmes et étaient donc forcément au courant au moins des grandes lignes de la stratégie.

A travers ces observations, on peut conclure qu’il y a un grand déficit d’information sur le PMV et de vulgarisation de celui-ci, ce qui explique dans une large mesure l’énorme déficit de connaissance dont il continue de pâtir auprès des principaux acteurs concernés par la mise en œuvre.

L’AGRÉGATION, LEVIER PRINCIPAL DE LA NOUVELLE STRATÉGIE

Cette partie est dédiée à l’appréciation de l’agrégation. Pour certains (Agrégateurs et agrégés effectifs), l’agrégation est un outil qu’ils ont déjà testé. Ils connaissent de ce fait ses avantages et ses inconvénients. Pour d’autres, il s’agit d’un dispositif méconnu. Tout l’intérêt est donc de faire ressortir les enseignements d’une expérience passée pour que d’autres puissent en bénéficier. 

Pour un agrégateur qui voit son activité croître (marché plus demandeur…), et face à une disponibilité des terres de plus en plus réduite ainsi que dans un souci de gain rapide, la solution qui semble être la plus logique est celle de franchir le pas de l’agrégation afin de garantir une base plus large d’approvisionnement au moindre coût. Une fois cette étape entamée, l’agrégateur se donne les moyens pour encadrer ses agriculteurs. Cependant, des agrégateurs estiment qu’ils n’ont pas en retour la qualité recherchée et la fidélité des agrégés escomptée. De sorte que l’idée que cette catégorie d’agrégateurs se faisait de l’agrégation avant l’annonce du PMV semble rester la même. C’est ainsi que les personnes qui estiment que leur expérience a réussi sont ceux qui sont tentés de continuer dans le chemin de l’agrégation. Finalement, l’annonce du PMV n’a encore presque rien changé dans les esprits des agrégateurs, à part le fait que si tout le monde adhère à l’agrégation, les filières seront plus organisées, ce qui garantirait une meilleure visibilité et donc une meilleure action sur le secteur.

L’analyse transversale des réponses des «agrégés» a fait ressortir un grand souci, récurrent pratiquement dans toutes les réponses : il s’agit du besoin constant d’une certaine transparence dans leur relation avec l’agrégateur, duquel ils exigent une communication permanente et de la solidarité. Les agrégés estiment que cette relation de confiance mutuelle et de transparence ne pourra être consolidée que par une perpétuelle présence de l’Etat, lequel devrait jouer un rôle d’arbitre en cas de litige et devrait défendre leur intérêt face à un éventuel abus de pouvoir de la part des agrégateurs. Ils s’attendent également à de grands efforts en termes de subventions pour améliorer leurs revenus. Il y a cependant un élément important qui ressort et auquel nous ne nous attendions pas, c’est l’avantage de l’organisation du travail que les agrégés trouvent à l’agrégation. A travers cette organisation, ils espèrent un encadrement plus important et, partant, une réponse décisive à leur souci majeur de commercialisation de leur production. Enfin, les agrégés semblent être les plus hésitants face à une éventuelle expérience dans l’agrégation, et posent de ce fait beaucoup de conditions à l’intégration. Cependant, cette affirmation en soi ne peut pas renseigner sur la disposition effective des agriculteurs à tenter l’expérience de l’agrégation, vu le caractère assez hétéroclite des conditions posées.

Les «Institutionnels» quant à eux, ne trouvent à l’agrégation aucun inconvénient. Au contraire, ils estiment que les agrégés seront les premiers gagnants de cette contractualisation.

CONDITIONS POUR LE SUCCÈS DU PLAN MAROC VERT

L’octroi des financements et des subventions promis par l’Etat revient systématiquement dans les réponses des trois catégories des personnes enquêtées, mais plus significativement chez les Institutionnels (22%) et les agrégateurs (17%). Le respect des engagements est aussi un point largement partagé, même s’il l’est dans une moindre mesure par les agrégés.

Les agrégés lient le succès du PMV au degré d’implication du privé, mais surtout de l’Etat dans leur encadrement, en insistant sur la transparence et la solidarité entre tous les acteurs.

Les Institutionnels quant à eux sont à près de 40% soucieux du facteur humain qui devrait selon eux jouer un rôle clé dans le succès du PMV. 

LE PLAN MAROC VERT SOUMIS AU DÉBAT

Le Plan Maroc Vert est une vision stratégique tant attendue pour un secteur très sensible pour notre pays. Dans ses prévisions, il véhicule beaucoup d’ambition et d’espoir pour notre agriculture. Bien que les résultats de sa mise en œuvre ne sont pas encore visibles, on sent qu’il a créé une certaine dynamique susceptible d’ouvrir de meilleures perspectives pour le secteur.

Cependant, dans sa présentation tout comme dans ses concepts fondateurs, le PMV se prête largement à la critique. Outre les problèmes de la qualité des données qui se manifestent tout au long de la lecture du PMV, celui-ci nous interpelle encore plus sur quelques questions de fond. D’abord, on y affirme que l’investissement est la solution nécessaire et suffisante pour le développement de l’agriculture qui serait de ce fait un secteur comme les autres. Cette approche ne tient compte ni des progrès de la théorie économique, ni des enseignements de l’expérience internationale, à commencer par celle du Maroc, notamment celle de la «politique des barrages». Ensuite, le PMV dévoile une logique productiviste marquante, qui ne peut pas être sans effet sur l’environnement, dans un contexte où les ressources naturelles limitées du pays sont sujettes à une dégradation très forte.  La nouvelle stratégie agricole qui déclare rompre avec le paradigme de la dualité du secteur ne fait que renforcer cette réalité en attribuant les deux mondes agricoles à deux piliers distincts. Une attention particulière est accordée au pilier I - qui est celui de l’agriculture moderne véhiculée par les «maîtres» du secteur - au risque de marginaliser encore une fois les petits agriculteurs du pilier II. L’approche filière qui est utilisée par le PMV est très pertinente pour le développement du secteur, mais elle suppose une forte adhésion et implication de tous les acteurs, ce qui est loin d’être un pari gagné. Enfin, les choix qui ont été faits dans le cadre du PMV ne répondent que partiellement au problème de la dépendance alimentaire que connaît le pays, un point sensible qui n’a d’ailleurs pas été soulevé tout au long de la présentation du dit Plan.

Si la nouvelle stratégie agricole du pays espère des jours «verts», il lui faudrait d’abord passer par un long et délicat processus de vulgarisation, de persuasion et de mise en confiance de tous les acteurs du secteur agricole1


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