Le e-commerce, une chance pour l'afrique ?

Le e-commerce, une chance pour l'afrique ?

Nous célébrons cette année les vingt ans d’Internet, l’occasion d’examiner avec suffisamment de recul l’impact de ce formidable outil sur la vie des populations africaines. Des questions s’imposent. Le commerce électronique révolutionne-t-il le commerce traditionnel ou représente-t-il un simple effet de mode ? Quel volume d’échanges représente-t-il ? La culture africaine est-elle compatible avec Internet ? Comment adapter ce nouveau média aux réalités socio-culturelles locales? Quel impact sur les entreprises et sur les populations? Est-ce un facteur de meilleure insertion dans la mondialisation ou au contraire un outil d’asservissement supplémentaire ?

 

UN ENGOUEMENT FREINÉ POUR INTERNET

Même s’il a tardé à se diffuser sur le continent africain, Internet rencontre depuis quelques années un véritable engouement. Initialement limité à l’envoi et à la réception de courrier électronique, à la recherche d’informations, voire à la distraction, Internet n’a cessé au fil du temps de démultiplier ses usages, d’élargir son champ d’application et de diffuser ses effets. Toutefois, si la révolution numérique a été très rapide, seul un quart de la population mondiale en bénéficie.

En Afrique, Internet offre un visage très contrasté. D’une part, on sent, depuis quelques années, un véritable engouement pour cet outil révolutionnaire, avec notamment une multiplication des cybercafés. D’autre part, cet enthousiasme se heurte à un certain nombre d’obstacles, principalement techniques, qui freinent son développement. Un indicateur essentiel de la révolution numérique reste le taux d’équipement des foyers en ordinateur et la connexion ADSL ou 3G, véritables leviers pour le décollage d’une économie numérique digne de ce nom.

Le continent africain représente aujourd’hui moins de 2% du commerce mondial. Internet peut-il constituer une opportunité pour permettre une meilleure insertion du continent africain dans les échanges internationaux et permettre ainsi à l’Afrique de faire l’économie d’une révolution industrielle en intégrant directement l’économie numérique ?

Au 31 mars 2009, on compte en Afrique, environ 54 millions d’utilisateurs d’Internet sur une population de  975 millions, soit un taux de pénétration de  5,6%. En comparaison, le taux de pénétration s’élève à 17,4% en Asie, 48,9% en Europe et atteint même, 74,4% en Amérique du Nord, la moyenne mondiale en matière de taux de pénétration étant de 24,5%. Toutefois, en Afrique, ces statistiques cachent mal des taux de croissance particulièrement élevés. En effet, ces 8 dernières  années, le taux de croissance du nombre d’utilisateurs d’Internet s’y élève à 1100 % ; quand il ne dépasse pas 274% en Europe et 132%  aux Etats-Unis. C’est dire la vitesse de progression d’Internet sur le continent. Pour autant, quels en sont les usages ? Le commerce électronique a-t-il un avenir en Afrique?

 

DES INDICATEURS DE LA FRACTURE NUMÉRIQUE

Le commerce électronique1 est un  des usages relevant d’Internet qui rencontre un succès inégal sur le continent africain, comparativement au reste du monde, illustrant ainsi la fracture numérique entre les pays du Nord et du Sud. Le commerce électronique qui désigne l’ensemble des activités de production, de publicité, de vente et de distribution de produits effectués par l’intermédiaire de réseaux de télécommunications, recouvre en fait plusieurs formes de commerce : le B2B2, le B2C, le B2G, et le C2C. L’essentiel du commerce électronique est dû au commerce B2B et représente 90% de l’ensemble des échanges. Le volume du commerce B2B en Afrique est insignifiant comparativement au volume généré par cette forme de commerce dans le reste du monde. Plusieurs contraintes entravent son développement, les plus significatives étant la connectivité, la livraison et la prédisposition à acheter en ligne.

Entre s’informer et être acheteur, il  y a  un pas plus difficile à franchir pour de nombreux Africains et ce pour plusieurs raisons. En premier lieu, naviguer sur Internet ne signifie pas être prêt à acheter. Acheter sans connaître, sans voir celui à qui l’on s’adresse n’y est pas usuel, car cette façon de procéder «déshumanise» la transaction, en la vidant de son rôle de lien social. Le marchandage est au moins aussi important que le produit que l’on achète. Autrement dit, il y a une aversion pour une dématérialisation de la transaction.

En second lieu, tout en ayant de plus en plus accès à Internet, sous l’action combinée d’une multiplication des cybercafés et d’une baisse continue des coûts de connexion, des personnes aux profils très variés, jeunes et moins jeunes, étudiants, cadres et chômeurs, se connectent quotidiennement pour effectuer des recherches, s’informer, se divertir. En revanche, très peu ont accès aux produits offerts sur la Toile. Et pour cause, le continent africain accuse un retard significatif en matière de taux de bancarisation et de nombre de détenteurs de cartes bancaires, passeports indispensables pour être un acteur du commerce électronique. En cela, les internautes africains sont plus spectateurs du commerce électronique qu’acteurs.

A cela s’ajoute, le faible taux d’équipement. L’ordinateur n’est pas encore entré dans le ménage africain. Avec moins d’1% d’appareils par foyer, l’Afrique accuse un retard en termes d’équipement qui pénalise son entrée dans le commerce électronique. Pour comparaison, en France, près d’un foyer sur deux possède un ordinateur à la maison, doublé d’une connexion rapide Internet. On comprend aisément la lenteur et le faible impact d’Internet sur les populations africaines.

 

TIMIDES DÉBUTS

Cela étant dit, des utilisations originales et innovantes d’Internet ont déjà cours en Afrique. La première est le fait de la diaspora qui vit dans les pays du Nord, Europe ou Etats-Unis, et qui possède des cartes bleues lui permettant de régler les achats en ligne de produits alimentaires, ou autres, qui seront consommés par leurs familles restées au pays.

La seconde pratique est celle de l’élite africaine instruite et nomade, au fait des technologies de l’information, résidant en Afrique même, disposant également de cartes bancaires, et qui achète sur Internet, tout en se faisant livrer en Afrique. Cette élite a une certaine tolérance par rapport aux délais de livraison. Ses achats portent majoritairement sur des ouvrages, ou des services du type billets d’avion…

Dans l’état actuel du contexte, se développent des utilisations plus en adéquation avec la culture locale et qui tiennent plus du e-service. Cela consiste en la socialisation de l’outil Internet. Autrement dit, l’accès à Internet est un accès communautaire où des populations mettent en commun leurs modestes moyens, pour se renseigner sur le cours du café qu’ils souhaitent placer sur le marché international ou pour connaître les dernières informations météorologiques.

 

Deux utilisations avec une forte utilité sociale méritent aussi qu’on s’y arrête: la télémédecine et le téléenseignement. La télémédecine permet de transférer des images et des dossiers de patients vers des centres experts de  centres hospitaliers universitaires (CHU)  locaux ou internationaux en vue de recevoir ou de conforter des avis d’experts, voire d’organiser des séances de visioconférence réunissant des équipes médicales, en vue de présenter et de discuter des dossiers de patients. Ces mêmes séances de visioconférence permettent de délivrer un enseignement à un public distant.

Le téléenseignement, quant à lui, répond à un déficit quantitatif et/ou qualitatif   d’expertises locales, en mettant à contribution des spécialistes compétents mais  distants. C’est là une option économiquement avantageuse et socialement utile  pour les régions reculées ou enclavées.

Mais, s’il est un domaine où l’Afrique n’est pas en retard, c’est bien la cybercriminalité ou cyberfraude! Pas un jour sans qu’une affaire d’escroquerie en ligne ne soit démantelée. Souvent, cela prend la forme d’un courrier électronique  émanant d’un expéditeur, se présentant comme le fils d’un ancien dictateur ou d’un richissime homme d’affaires, qui souhaite exfiltrer sa fortune, moyennant une commission, en contrepartie de la communication de vos coordonnées bancaires. Ce type de fraude, le vol d’identité en ligne, est le plus grand obstacle au développement du commerce électronique, car il lamine l’indispensable capital confiance du cyberconsommateur, d’autant que les techniques utilisées par les fraudeurs ne cessent de se développer.

 

PRÉALABLES AU DÉVELOPPEMENT DU E-COMMERCE

Développer le commerce électronique en Afrique commande de répondre à quatre priorités principales. La première a trait à la vulgarisation d’Internet et, plus particulièrement, au développement de la pénétration d’Internet dans la population. Naturellement, le développement parallèle de l’Internet haut débit ou ADSL est également un élément important de cette priorité. La floraison de cybercafés et la baisse continue du coût de la connexion sont des signaux tangibles très importants qui militent pour la vulgarisation des TIC. La priorité subséquente reste le taux d’équipement des ménages, c’est–à-dire l’entrée de l’ordinateur dans les ménages.

La seconde priorité pour développer le commerce électronique reste sans conteste l’implication des PME. Or dans le contexte africain, le commerce B2B est pratiquement inexistant. L’avantage des PME tient à leur agilité et à leur rapidité de décision qui peuvent contribuer à faire du commerce électronique un levier rapide de développement sur le marché international.

Les téléservices constituent à cet effet, un créneau particulièrement intéressant, permettant une meilleure intégration des PME africaines dans l’économie numérique, d’autant que les entreprises sont déjà accoutumées à passer des contrats dans des domaines relatifs à la traduction, à la comptabilité ou au développement informatique. N’oublions pas que le critère de décision pour sous-traiter ces activités en Afrique dépend principalement du coût salarial et de la vitesse de livraison des travaux, et que ces PME bénéficient d’avantages distinctifs du fait des avantages salariaux qu’elles peuvent mettre en avant.

 

La troisième priorité reste la sécurisation des transactions. La mise en place d’un dispositif réglementaire et juridique est un élément déterminant dans le développement du commerce électronique. En effet, l’acheteur africain, pour lequel la transaction est un acte social, ne doit pas être découragé par des logiciels malveillants qui pourraient le dissuader définitivement d’utiliser cette nouvelle forme de commerce. Un dispositif juridique efficace doit protéger l’acheteur contre des pratiques malveillantes des fraudeurs et minimiser les risques dans les transactions. L’acte d’achat doit être banalisé, aussi bien en termes de disponibilité de moyens de paiement, que de sécurisation des transactions, afin de renforcer la confiance du consommateur dans ce nouveau type de commerce.

La logistique est la quatrième priorité du commerce électronique. En effet, la  livraison rapide est un facteur clé de succès du commerce électronique. Dans plusieurs pays du Nord, les services postaux sont le moyen privilégié pour acheminer les achats effectués en ligne.  Cela pose la question de la fiabilité de ces services en Afrique. Evoquer la question de la logistique, c’est aussi soulever la problématique de la qualité des infrastructures aussi en bien en TIC pour la vitesse de connexion notamment, qu’en matière d’infrastructures physiques, c’est-à-dire de routes et d’autoroutes pour acheminer les biens achetés aux destinataires. Plusieurs contrées sont enclavées faute d’infrastructures et sont de facto en marge du commerce électronique.

 

LES PME, DES VECTEURS À CONSOLIDER

Le commerce électronique africain souffre de l’absence d’un environnement propice à son développement mais aussi, d’un manque de sensibilisation, particulièrement à l’endroit des promoteurs des PME. Ces dernières sont pourtant les mieux à même d’accélérer le  lancement du commerce électronique.

Dans une première étape, ces PME gagneraient à saisir les opportunités  qu’offre le marché international en matière  de téléservices notamment, même si, très rapidement, elles devraient se tourner vers le marché régional pour ancrer le commerce électronique dans les mœurs.

Entre-temps, le développement de la téléphonie cellulaire et de ses corollaires, tels que le protocole WAP  (Wireless Access Protocol) permettra à des appareils distants tels que le téléphone portable d’accéder à Internet, avec la possibilité d’acheter et de vendre des produits et services de commerce électronique.

On le constate donc, le commerce électronique a de beaux jours devant lui en Afrique, en dépit des freins, liés au pouvoir d’achat et au très faible développement de l’Internet fixe haut débit ; toutefois il ne parviendra à s’imposer que si les acteurs de ce commerce offrent des solutions innovantes et proposent des offres et des modèles économiques adaptés aux spécificités africaines.

 

 

1 Organisation Mondiale Du Commerce

2 B2B Business to Business

  B2C Business to Consumer

  B2C Business to Government

  C2C Consumer to Consumer

 

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