La science économique, la catégorie de sexe et le paradigme de classe

La science économique, la catégorie de sexe et le paradigme de classe

Science économique et théorie du genre

Victime du prisme de la rationalité formelle, la science économique partage l’illusion avec les autres sciences sociales de prétendre dégager des lois pour comprendre l’organisation de la société marchande et anticiper par là même ses tendances incidentes et lourdes1. Science lugubre2, science du malheur3 ou encore celle du statique n’ayant guère évolué avec notre changement d’ère4, la science économique est assaillie par des assauts l’acculant à intégrer d’autres paradigmes pour se hisser au rang d’une discipline ayant atteint l’âge de la maturité scientifique.

Même si la perspective de la pluridisciplinarité est de nos jours l’horizon le plus consacré, il reste que certains paradigmes émergents sont, sinon sciemment négligés, du moins oubliés par la science économique. Il en est ainsi des catégories de sexe et du paradigme de classe.

Le présent papier se veut une modeste contribution quant aux avatars de la science économique eu égard aux questions que lui pose la théorie du genre, pris dans son sens plus large, c’est-à-dire incluant les concepts de race et de classe. Les catégories de sexe doivent être comprises dans le sens des rapports sociaux développés entre les hommes et les femmes dans un contexte social donné et à partir de positions/rôles qu’occupe et que joue chacun des deux sexes. Le paradigme de classe, d’inspiration marxiste, considère que la société est le résultat des rapports marchands entre une classe détenant les moyens de production et une autre ne disposant que de sa force de travail. C’est la fameuse loi de bipolarisation qui est, selon K. Marx, le moteur de l’Histoire et la clé de la transformation sociale.

Autant l’affirmer d’emblée : les sciences, qu’elles soient dures ou molles, étaient historiquement majoritairement conjuguées au masculin, vouant aux gémonies l’apport des femmes au savoir et à sa reproduction. Certains féministes n’ont jamais manqué de rappeler que l’histoire des sciences a sous-traité/maltraité les femmes. À ce propos, Evelyn Fox Keller, physicienne et professeur de l’histoire des sciences, écrit : « Ma vision de la science  et des possibilités d’un triage, au moins partiel du cognitif et de l’idéologique  est plus optimiste. Et, en conséquence, le but de ces essais est plus exigeant : ils revendiquent, de l’intérieur de la science, une science en tant que projet humain plutôt que masculin et le renoncement à la division entre les dimensions émotionnelle et intellectuelle du travail scientifique »5.

La femme cette oubliée de la croissance

À l’instar de l’histoire des sciences, la science économique a également péché par « patriarcat effréné ». Que ce soit l’économie classique ou néoclassique, l’aveuglement vis-à-vis des catégories de sexe est, en effet, demeuré manifeste. D’aucuns y voient la marque de la domination masculine sous le vernis de l’impératif du progrès scientifique utile à l’Humanité toute entière. Le fameux credo des économistes « libéraux », selon lequel la richesse des nations est tributaire de la pauvreté des peuples, est prémonitoire surtout qu’on a la hardiesse de suppléer « la pauvreté des peuples » par « la précarisation de la condition des femmes »6. Il faut en convenir : la femme est l’oubliée de la croissance et du développement nonobstant ses efforts déployés dans ces réalisations. Le contexte dans lequel les femmes produisent en majorité est, dans la plupart des cas, un milieu précaire, reconnaissable de surcroît à son invisibilité pour une science économique avide de chiffres et de modélisations.

Les femmes du Sud, créatures opprimées en nombre, sont paradoxalement les acteurs assidues du « développement durable » : les paysannes cultivent et entretiennent les champs pour nourrir leur progéniture, les infirmières prodiguent les soins à des populations livrées à elles-mêmes dans des contextes où les infrastructures hospitalières font cruellement défaut. En retour, ces femmes sont bel et bien les premières à être touchées par le harcèlement au travail, l’opacité à accéder à un certain nombre de postes de décision, le fameux « plafond de verre ».

Au lieu de récolter les fruits de leur participation assidue à la croissance, elles subissent des discriminations multiformes, y compris d’accès à l’emploi.

Par ailleurs, l’économie domestique est passée aux oubliettes des statistiques économiques, ce qui rend le travail domestique, apanage des femmes, invisible. C’est ce que K. Marx, fin critique de l’économie politique, a eu l’intuition sociologique de relever comme le montre le texte placé en exergue. La production des richesses ne comptabilise ni le temps consacré, ni l’effort consenti dans le domaine domestique. On parle plutôt de reproduction des rapports sociaux de sexe attribuant à l’homme riche le monopole de « disposer » de la femme pauvre et tout est ainsi fait pour que la socialisation sexuée tende à reproduire cet état de fait. Plus près de nous, Fatima Mernissi arguait, il y a quelques décennies, que « nos femmes invisibles rapportent des milliards »7

Le mérite de la sociologie critique

Dura lex, sed lex (Dure est la loi, mais c’est la loi) : la loi du marché est présentée comme étant dure pour tous (concurrence, culte de la performance et rationalité instrumentale structurent la pensée économique conventionnelle), mais elle l’est sûrement pour les plus démunis. De quoi donc le marché est-il la loi ? C’est là où la sociologie marxiste entre en scène pour « dénaturaliser » le marché qui est chez les économistes classiques et néoclassiques si grand et si magistral qu’il se suffit à lui-même. La sociologie marxiste, même si Marx lui-même ne s’est jamais défini comme sociologue, a tenté d’introduire avec succès les concepts de « conflit social » et d’« aliénation » au cœur de l’épistémologie sociologique. Mais c’est à partir de la science économique que cette tentative réussie a pris corps. Pour Marx, et plus tard pour ses disciples, toutes chapelles confondues, c’est le lien marchand (la détention des moyens de production par la classe bourgeoise et l’exploitation du plus grand nombre), qui a généré et la lutte des classes et l’aliénation des prolétaires. Que l’on se souvienne de la sociologie du travail en France que l’on a qualifié judicieusement d’« ouvriériste » ; que l’on re-convoque la sociologie du dévoilement chère à P. Bourdieu ; il y a lieu de noter que la société, telle qu’elle se donne, à l’observation est biaisée par cette idéologie marchande qui défend l’ordre établi, l’ordre bourgeois. Tout le mérite de la sociologie critique a été de déconstruire cette croyance que le marché est neutre et que le capitalisme est la destinée manifeste de l’Humanité. N’a-t-on pas prophétisé avec fracas la fin de l’Histoire, la fin des idéologies. Depuis, l’Histoire nous livre périodiquement ce que ni les économistes, ni les politistes n’avaient prévu. Dans une autre veine, H. Defalvard8 pointe les avatars de la conception libéraliste, donc universaliste et naturaliste de Sa Majesté le marché, autorégulateur des rapports marchands dans une société donnée, voire dans toute société, car l’économie libérale semble déployer son emprise sur la totalité des dimensions qui forment le lien social. Pourtant, cette conception d’un marché autorégulateur adulée par les économistes libéraux n’est qu’une vue de l’esprit, d’autant que la nouvelle donne générée par le processus de mondialisation incite plutôt à défendre la position inverse : migration en réseaux, fin de l’histoire, triomphe du capitalisme… Toutes ces occurrences renvoient au marché, désormais mondialisé, l’image d’un monstre injuste et inégalitaire. L’essayiste Viviane Forrester9, dans son livre qui restera parmi les best-sellers de la fin du siècle dernier, avait tiré la sonnette d’alarme dans des termes empreints d’empathie sur les méfaits du marché dérégulé sur des populations de plus en plus nombreuses et de moins en moins protégées.

La mondialisation : une idéologie qui sacrifie le travail au Capital

Se situant plus sur le terrain de l’argumentation, Denis collin10 déconstruit méthodiquement la croyance en un marché triomphant dans le sillage de la mondialisation. L’auteur, un marxiste de bon aloi, invite à penser la mondialisation comme une idéologie au service de la finance qui sacrifie le travail au Capital. La mondialisation, d’abord celle du capital et accessoirement du travail, n’épuise pas la question des États nationaux qui sont encore et toujours des États bourgeois. Elle laisserait donc le politique impuissant étant donné que la mondialisation est présentée comme le destin des individus et des nations et non comme résultant de leur choix. Le centre diffuse sa domination sur la périphérie en laissant se développer les corollaires néfastes de la mondialisation (marchés financiers « dérégulés » méprisant les Hommes) dont il faut faire l’inventaire pour ensuite proposer une alternative conséquente. Cette dernière passe par un effort théorique sans complaisance destiné à repenser le monde au-delà des idéologies à la mode. Il s’agit aussi de réguler la mondialisation libérale car le libre-échangisme ne serait qu’un « protectionnisme pour les puissants », selon les mots de la féministe indienne Vandana Shiva.

L’Histoire est écrite par les vainqueurs, dit-on. L’histoire des sciences sociales est scellée sans égard pour les femmes. Le discours économique dominant a propagé des croyances et des mythes : le marché s’autorégule tout seul, la mondialisation économique est bénéfique aux peuples, les inégalités sont de l’ordre du naturel et du normal. L’épistémologie du genre participe de la déconstruction de ces croyances et mythes au moyen d’une armada de concepts tels que le sexe, la race, la classe ou la division du travail. Autant de catégories heuristiques pour rendre compte rigoureusement de la complexité du réel11. Désormais, les sciences sociales doivent se rendre compte de la fin des certitudes et de l’étude, la leur, de la complexité.

Les femmes ont une expérience de vie différente de celle des hommes. Et cette expérience vécue doit être restituée à la lueur d’un savoir « objectif » et dénué de ce sens commun qu’est l’idéologie. En intégrant cette grande conquête féministe dans l’épistémologie des sciences sociales, nous avons sans doute quelque peu réparé l’affront de rendre aux femmes ce qui leur est dû. De même qu’aux démunis.

 

1.     Edmond Malinvaud. (1996). « Pourquoi les économistes ne font plus de découvertes »Revue d’économie politique, n° 106 : « Nous, économistes, pouvons apparaître plus intéressants comme objets d’étude dans la sociologie de la science que comme sujets contribuant au progrès de la connaissance scientifique. Réfléchissons à cette inversion possible de notre place et sachons en tirer les enseignements ».

2.     On attribue ce qualificatif à William Petty, mais de façon plus métaphorique : « Les romanciers, les dramaturges et les poètes enchantent, les astronomes et les physiciens donnent le vertige, les historiens et les biologistes captivent, les philosophes et les mathématiciens stimulent, mais les économistes et les gestionnaires attristent et ennuient »Gilbert Lecointre. (juin 1998). « Le sourire en gestion »Annales des mines.

3.     Malek Bennabi. (1954). Vocation de l’islam. Seuil, Paris.

4.     Jacques Robin. (1989). Changer d’ère. Seuil, Paris.

5.     Wallerstein, I. (1998). « L’héritage de la sociologie. La promesse d’une science sociale »Cahiers de recherche sociologique, n˚ 31, pp. 9 à 52. Montréal.

6.     Toutes les statistiques convergent à faire état de la féminisation de la précarité, du sous-emploi, du chômage et de la migration. Voir à ce sujet Paugam, S. (2000). Le salarié de la précarité. PUF, Paris.

7.     Revue Lamalif, n° 103, 1979.

8.     Defalvard, H. (1995). Essai sur le marché. Syros, Paris.

9.     Forrester, V. (1996). L’horreur économique. Fayard, Paris.

10.   Collin, D. (1998). La fin du travail et mondialisation. Idéologie et réalité sociale. L’Harmattan, Paris.

11. Pour une mise en perspective de cette orientation de recherche, voir Falquet, J., Hirata, H., Kergoat, D., Labari, B., Le Feuvre, N., et Sow, F. (dir.). (2010). Le sexe de la mondialisation. Genre, classe, race et nouvelle division du travail. Presses de Sciences Po, Paris.

 

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