La nouvelle économie de l’information des médias généralistes

La nouvelle économie de l’information des médias généralistes

La production et la diffusion de l’information médiatique dite internationale fournit un terrain particulièrement propice pour éclairer de manière synthétique quelques transformations importantes ayant affecté les rédactions des grands médias généralistes depuis les années 1980. En dépit de ses spécificités nationales, le cas français permet de saisir plusieurs basculements importants dans les redéfinitions de la fabrication de l’« actualité » dans les newsrooms des grands médias généralistes.

Les logiques économiques au détriment des logiques plus politiques

Le premier est le poids croissant pris par les logiques économiques au détriment des logiques plus politiques, comme en témoignent par exemple la suppression des services dits de « politique étrangère » et la quasi-disparition des chroniqueurs diplomatiques. L’autonomie relative conquise par les chaînes publiques de télévision à l’égard du pouvoir politique, la privatisation de TF1 et le développement de nouvelles chaînes de télévision privées ont conduit à vider largement l’information internationale de ses aspects politiques et macro, qui étaient souvent traités dans leurs dimensions institutionnelles. Celle-ci a été largement remplacée par des breaking news, notamment des faits divers ou, plus largement, des menaces ou événements « spectaculaires » (les guerres, les accidents, les risques naturels ou de santé, les enlèvements, les « actes terroristes », les famines, etc.). Tout sujet doit rentrer dans une « actualité » et être traité à travers des « situations concrètes », des « histoires humaines ». L’actualité internationale tend également à porter non plus seulement sur la vie publique des hommes politiques, mais aussi sur leur vie privée ou sur celle des personnalités de différents secteurs (le sport, la médecine, l’environnement, la mode et plus encore l’économie avec l’internationalisation des échanges commerciaux). Les sujets dits « décalés » relatant des histoires anecdotiques ou extraordinaires, de nature à susciter l’étonnement ou la curiosité des téléspectateurs, donnant de « belles images » viennent également fournir des sujets de fin de JT consacrés à l’international. Autrement dit, l’« actualité internationale » est un condensé des redéfinitions des contenus de l’information dominante dans les grands médias généralistes.

Celle-ci illustre également un autre basculement qui témoigne, d’une autre manière, du poids croissant des logiques économiques. En effet, si le nombre de médias rendant compte de l’« actualité internationale », comme dans d’autres domaines, est exponentiel, cette diversité de l’offre occulte le fait que les producteurs de la matière première journalistique sont de moins en moins nombreux. Pour le dire autrement, une grande partie du travail journalistique sur l’information étrangère consiste à retraiter de l’information produite par d’autres. Si le développement des sites d’information sur Internet et le travail des agrégateurs de contenus fournissent des exemples souvent caricaturaux à cet égard, les chaînes de télévision d’information en continu ont été à l’avant-garde dans ce domaine. Le travail des journalistes traitant de l’« actualité internationale » est en effet de plus en plus sédentaire dans ces rédactions, puisqu’une partie du traitement est réalisé dans les locaux du siège à partir d’images et de dépêches produites par quelques grands grossistes. Comme la plupart des chaînes nationales, les télévisions françaises recourent le plus souvent à deux agences audiovisuelles mondiales (Reuters Television et Associated Press Television News) et aux coopératives d’images transnationales régionales comme l’Union européenne de radio-télévision (UER), qui rassemblent la plupart des grandes chaînes européennes. Parallèlement, la chute du nombre de journalistes en charge de ces questions internationales dans les rédactions, qui n’est qu’un aspect d’une réduction plus large de leurs effectifs, notamment des bureaux et des correspondants à l’étranger1, est considérable.

La production de l’information internationale incarne aussi et surtout la segmentation sociale croissante des marchés des médias et la redéfinition de ce que doit être un média et une information « généralistes ». L’évocation de l’actualité hors des frontières nationales relève désormais depuis la fin des années 1980, y compris dans les médias de service public, d’un régime d’information considéré comme trop spécialisé. à l’exception des breaking news internationales, cette actualité étrangère est jugée comme un sujet digne d’intérêt uniquement pour les publics les plus dotés en capital culturel et/ou économique. C’est ainsi que la plupart des chaînes nationales grand public, aux États-Unis comme en Europe de l’Ouest, ont réduit considérablement la part accordée à l’information étrangère dans leurs journaux d’information. Nombre de dirigeants des rédactions généralistes des médias les plus populaires pensent en effet que celle-ci n’intéresserait que des groupes restreints (des « niches », disent les publicitaires ou les professionnels de l’information). C’est pourquoi, ils répètent qu’elle trouve sa place ailleurs que dans les médias les plus populaires au double sens du terme : soit dans la presse écrite spécialisée nationale (par exemple Courrier internationalLe Monde diplomatique), étrangère (The EconomistTime et Newsweek), internationale (International New York TimesFinancial Times), soit au sein de certains médias audiovisuels d’information en continu nationaux (BFM, i>Télévision et LCI) et internationaux (Radio France Internationale, BBC World, CNN International, Euronews, France 24, Al Jazeera, etc.), soit encore dans un média binational comme Arte. C’est également pour ces mêmes raisons que, sur une chaîne comme France 3, la part de l’information consacrée aux pays étrangers est peu présente dans les éditions nationales de 13h et 19h pour être privilégiée dans le seul journal du soir qui s’adresse à des publics moins larges.

Tendance à la réduction de la part accordée à l’information étrangère 

Ces différents basculements dans la définition de ce que doit être une information généraliste grand public « étrangère » ont été rendus possibles notamment par une transformation du management des rédactions et du recrutement. Dans les médias généralistes français disposant de nombreux effectifs, le processus de décision s’est considérablement centralisé. Pour prendre l’exemple des chaînes de télévision, les rapports de force entre, d’une part, les présentateurs de plus en plus médiatisés et les rédacteurs des éditions des journaux, et, d’autre part, les membres des services spécialisés, notamment leurs responsables, se sont inversés en faveur des premiers. C’est ce qui explique qu’aujourd’hui, dans les conférences de rédaction quotidiennes, les responsables des éditions décident très largement des contenus et ils se tournent essentiellement vers les chefs des services « Informations générales » ou « Événements » qui traitent de l’actualité « chaude ». Les services spécialisés, notamment dans l’actualité étrangère, ont disparu ou sont cantonnés à la plus mauvaise place dans le journal. À France 2, TF1 et France 3, les journalistes chargés de défendre les sujets internationaux en conférence de rédaction ne bénéficient plus de l’autonomie interne dont disposaient leurs prédécesseurs du fait de leur expérience professionnelle, et du prestige de leur rubrique. Ce qui en faisait des chefs de service très respectés. Cette centralisation du pouvoir éditorial a en effet tout particulièrement touché le service de politique étrangère parce que c’était l’un des plus importants d’entre eux. Dans l’esprit des dirigeants des rédactions ou de présentateurs vedettes de TF1, France 2 et France 3, pour éviter que les éditions de journaux ne soient une simple juxtaposition de sujets qui émaneraient des seuls services avec des « blocs » successifs (politique étrangère, intérieure, informations générales, sport, etc.), il fallait, selon leurs propres expressions, renforcer la « cohérence » de l’enchaînement des différents sujets, donner aussi aux journaux un « rythme » plus « efficace », le nombre de sujets diffusés par édition ayant eu tendance à augmenter. Cette volonté de renforcer la maîtrise sur le contenu et l’organisation des journaux est d’autant plus primordiale pour les responsables des éditions que les résultats d’audience sont le critère majeur à l’aune duquel ils sont jugés.

Ces dirigeants ont notamment mis à profit le départ à la retraite de la génération des journalistes entrés vers la fin des années 1960 et dans les années 1970, qui pour beaucoup d’entre eux s’étaient formés « sur le tas » et/ou avaient intégré ce métier dans la foulée d’un parcours militant. Si certains « anciens » restent encore parfois relativement spécialisés sur une zone géographique et ont l’habitude de suivre tel ou tel terrain, les reporters, grands reporters et la nouvelle génération de correspondants à l’étranger couvrant l’actualité internationale sont désormais en grande majorité des journalistes généralistes. Ils sont quasiment tous issus d’écoles de journalisme, notamment les plus prestigieuses d’entre elles qui sont devenues un sésame quasi obligatoire pour intégrer une grande chaîne de télévision. Ce recrutement, de plus en plus sélectif scolairement et donc socialement, a homogénéisé la population des journalistes de télévision. Les journalistes spécialistes de la politique étrangère, qui avaient des salaires élevés compte tenu de leur expérience et de leurs missions à l’étranger, n’étaient pas suffisamment employés selon les cadres dirigeants et trop enfermés dans leur spécialité. Disposer à l’inverse des journalistes capables de traiter tous les sujets permet à la fois d’avoir plus de souplesse dans la gestion des effectifs mais aussi de rendre le travail plus attractif, notamment pour les jeunes journalistes, en leur proposant des terrains et des types de reportage plus variés grâce à la perspective d’aller ponctuellement à l’étranger. Ceux-ci sont également jugés plus adaptés aux critères dominants de l’information généraliste grand public.    

 

1.     Cette tendance est antérieure aux États-Unis. À l’inverse, les groupes disposant d’une ou plusieurs chaînes d’information en continu disposent de nombreux bureaux. À titre de comparaison, au début des années 2000, la BBC qui a une chaîne internationale (BBC World) disposait de trente-huit bureaux à l’étranger et les chaînes publiques allemandes d’une vingtaine.

 

Bibliographie

·         Boyd-Barrett O., Rantanen T. (1998) The Globalization of News. Sage, Londres.

·         Berthaud J. (2013). La banlieue du « 20 heures ». Ethnographie de la production d’un lieu commun journalistique. Agone, Marseille.

·         Boczkowski Pablo J. (2010). News at Work. Imitation in an Age of Information Abundance. University of Chicago Press, Chicago.

·         Boyer D. (2013). The Life Informatic. Newsmaking at the Digital Era. Cornell University Press, Ithaca and London.

·         Neveu E. (2013). Sociologie du journalisme. La Découverte (4e édition), Paris.

·         Paterson C. (2011). The International Television News Agencies. The World from London. Peter Lang, New-York.

·         Moeller Susan D. (1999). Compassion fatigue. How the Media Sell Disease, Famine, War and Death, Routledge. New York et Londres.

·        Tristan Mattelart (dir.) (2002). La mondialisation des médias contre la censure. Tiers Monde et audiovisuel sans frontières. De Boeck-INA, Bruxelles.

 

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