La GRH offshore des entreprises transnationales

La GRH offshore des entreprises transnationales

Depuis les années 60, on observe dans les espaces frontaliers un double processus : le premier est une transnationalisation des territoires productifs, et le second est une informalisation des secteurs industriels, notamment avec la connexion au secteur marchand ou aux places marchandes. Dans ce contexte de mondialisation qui frappe les pays sud depuis le milieu des années 60, notre article se focalisera précisément sur deux phénomènes bien étudiés, mais pas forcément toujours articulés dans leurs implications. Autrement dit, nous focaliserons notre regard sur la mise en place et le développement de la politique de gestion de la main-d’œuvre en l’articulant à l’évolution du modèle d’entreprises transnationales et frontalières.

Nous avons déjà développé dans d’autres écrits1 la mise en place et les implications des zones franches d’exportation industrielle frontalière. Et nous avons présenté cette mondialisation comme un dispositif de gestion du capitalisme mondialisé, soit comme un dispositif qui consiste à s’affranchir de certains droits communs en matière douanière et commerciale. Mais surtout, nous avons insisté sur le fait que le principe général de ce dispositif permettait de surseoir, pour une durée éventuellement déterminée, aux droits communs d’un pays pour profiter au mieux de l’environnement local et international.

Empreinte d’un certain optimisme, nous avions observé dans les années 90 une certaine intégration de ces zones frontalières affranchies dans l’économie locale et, du coup, une valorisation de la main-d’œuvre et de son développement, notamment avec l’amélioration du processus de production. Nous avions démontré alors que la montée en compétences techniques de ces entreprises garantissait, par le truchement des normes à respecter, une amélioration des conditions de travail et permettait la qualification de la main-d’œuvre, et surtout la mise en place d’espaces de revendications collectives.

Depuis les années 2000 (plus précisément depuis 1995), les situations se sont énormément dégradées en termes de gestion de l’emploi, fondamentalement car la main-d’œuvre qui était l’alliée numéro un de ces entreprises offshore en est devenue l’ennemie indispensable. Cette dégradation des relations professionnelles dans ces espaces frontaliers pose d’entrée de jeu deux conclusions majeures : 1/ L’épiphénomène de la mise en œuvre de politiques de qualité de la fin des années 80 (1983-1994), consistant à mettre le travailleur et le client au centre du processus, est définitivement terminé ou n’a été qu’une mode supplémentaire éphémère ; 2/ Le modèle maquiladora2 (qui était à l’origine développé aux frontières des pays à fort différentiel économique uniquement) s’est développé et s’est diffusé dans les territoires et n’est plus circonscrit à des espaces frontaliers, c’est-à-dire qu’il est devenu le modèle des entreprises dans le monde et pas seulement dans les pays sud.

Nous observons, en effet, trois temps dans l’évolution de la gestion de main-d’œuvre. Tout d’abord, les balbutiements de cette relation entreprise délocalisée et gestion de la main-d’œuvre, que nous nommons : le modèle maquiladora de la gestion de main-d’œuvre (1965-1983), phase de standardisation de la relation ; ensuite, il y a le passage à une phase de professionnalisation de cette relation, que nous nommons : le modèle quality total de la gestion de main-d’œuvre (1984-1994) et, enfin, il y a actuellement une phase d’externalisation de cette relation, que nous nommons : le modèle offshore de la gestion de main-d’œuvre (1995 à nos jours). Ce modèle consiste à externaliser la gestion des ressources humaines et à mutualiser cette fonction au sein d’entreprises intermédiaires de recrutement qui assurent la sélection, le recrutement, la paye et la gestion des carrières des personnels. Ce modèle implique une individualisation de la carrière, une déconnexion de la question du travail et de l’emploi et une déresponsabilisation totale dans la gestion de la main-d’œuvre.

La gestion des ressources humaines a pour objectif principal « un affranchissement momentané et circonscrit aux droits communs » (Mercier, 2007). En effet, à l’origine de l’affranchissement (Mercier, 2007), le droit du travail (qui n’est pas forcément explicitement consenti par le dispositif international, mais qui peut être un avantage propre au pays ou à la zone) n’est pas forcément au cœur de l’attractivité. Au cours du processus de développement de la zone franche, par différents mécanismes (conflits sociaux, besoin d’une main-d’œuvre qualifiée, concurrence), le droit commun, les politiques sociales, le socle de compétences du territoire antérieur à la définition de la zone, etc. sont réintégrés volontairement ou non dans la zone.

Penser la mondialisation au travers des évolutions des modèles économiques, et notamment des logiques économiques qui sont en œuvre dans les espaces transnationaux, est une façon de regarder le travail et les pratiques salariales non pas uniquement au travers des logiques nationales, mais plutôt dans leur renégociation dans des espaces transnationaux basé sur le principe qui consiste à jouer sur « l’exception », qu’elle soit fiscale, juridique ou sociale…

 

Notes

1.     Voir la liste des publications dans la bibliographie.

2.     Tout au long de l’article, nous nommerons maquiladora les entreprises de capitaux étrangers installés dans un pays pour bénéficier d’un régime d’exception, que ce soit au Mexique ou ailleurs dans le monde.

 

 

Références

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·         Bauman, Z. (1999) Le coût humain de la mondialisation. Paris : Pluriel, Hachette Littératures.

·         Bellet, M., Colletis, G. et Lung, Y. (1993). Introduction au numéro spécial : Économies de proximités. R.E.R.U., Économie de Proximités (numéro spécial), 3 : 357-361.

·         Boussard, V., Mercier, D. et Tripier, P. (2004). L’aveuglement organisationnel. Analyses sociologiques de la méconnaissance. Paris : Éditions du CNRS.

·         Goffman, E. (1973). La mise en scène de la vie quotidienne. Tome 2 : Les relations en public. Paris : Éditions de Minuit.

·         Granovetter, M. (1985). Economic Action and Social Structure: the Problem of Embeddedness. American Journal of Sociology, 91 (3): 481-510.

·         Krugman, P. (1991). Geography and Trade. Cambridge, Massachusetts: The MIT Press.

·         Madani, D. (1999). A review of the role and impact of Export Processing Zones. Document de travail, n° 2238. Banque mondiale.

·         Mercier, D. (1997). Les capitaux hirondelles Les formes d’organisation des entreprises maquiladoras du Nord du Mexique (Monterrey),
la circulation des hommes et des techniques
, Thèse de doctorat de sociologie. Université Paris X, Nanterre.

·         Mercier, D., Da Cruz, M. (2010). Les zones franches d’exportation industrielle et le droit du travail – Quelles sont les implications d’un régime d’exception dans la recomposition des relations professionnelles ? Regards sur le Mexique et l’Amérique centrale. In Aballéa F. et Mias A. (2010). Mondialisation et recomposition des relations professionnelles. Collection Le travail en débats, Octarès Éditions, 339 p.

·         Mercier, D. (Automne 2009). Affranchissement et exception au cœur des frontières profitables. Le cas des zones franches d’exportation industrielle en Amérique centrale. Critique économique, n°25.

·         Peraldi, M. (dir) (2001). Cabas et containers. Activités marchandes informelles et réseaux migrants transfrontaliers. Paris : Maisonneuve
et Larose.

·         Peraldi, M. (2005). Les petits mondes de la confection en Tunisie. In Les migrations au Maghreb. Actes du Colloque de Sousse, Paris : Khartala.

  • Veltz, P. (1996) Mondialisation, villes et territoires. Paris : PUF, Économie en liberté.

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