La gestion de l'alphabétisation au Maroc : Quelles valeurs sont transmises aux adultes ?

La gestion de l'alphabétisation au Maroc : Quelles valeurs sont transmises aux adultes ?

Le développement des nations est une affaire d’abord d’hommes, de femmes, de savoir et de savoir-faire, qui constituent l’une des plus grandes ressources du monde et la base d’un développement futur. La bonne gouvernance et l’efficacité des services publics sont un fondement essentiel pour développer le capital humain de la société. Le cadre d’action de Belém, adopté en décembre 2009 lors de la 6e Conférence Internationale sur l’Éducation des Adultes (CONFINTEA) réaffirme le rôle fondamental de l’apprentissage et de l’éducation des adultes pour la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement, de l’éducation pour tous et du programme des Nations Unies visant le développement durable – humain, social, économique, culturel et environnemental. Il y est par ailleurs précisé que « l’alphabétisation est le fondement le plus important sur lequel s’édifie l’apprentissage global, inclusif et intégré tout au long et dans tous les aspects de la vie, pour tous les jeunes et tous les adultes ».

Dans nos sociétés de plus en plus centrées sur l’écrit, ne pas avoir des compétences de base en matière de lecture et d’écriture, c’est être privé de toute intégration sociale et économique. Une étude financée par l’Union européenne sur le coût de l’analphabétisme au Maroc a démontré que le manque à gagner par la société marocaine, engendré par 1% d’analphabète (en 2010) est de 10,3 milliards de dirhams en termes de PIB, et 1,3% de taux de croissance1. C’est dans ce sens que cet article se propose d’approfondir l’analyse de quelques aspects de gestion et de gouvernance actuels et futurs des programmes d’alphabétisation dans notre pays.

État des lieux

Selon les résultats de l’enquête nationale sur l’analphabétisme de 20122, 28% de la population âgée de 10 ans et plus au Maroc est analphabète. Ce taux était de 43% en 2004 selon le Recensement Général de la Population et de l’Habitat.

Cette baisse de 15 points au bout de 8 ans est le résultat des efforts déployés par la Direction de la Lutte Contre l’Analphabétisme dans le cadre de la stratégie nationale d’alphabétisation mise en œuvre depuis 2004 et d’une mobilisation importante impliquant aussi bien les opérateurs publics que les Organisations non gouvernementales (ONG). Les femmes représentent plus de 88% de l’ensemble des bénéficiaires dont 48% sont issues du milieu rural. Depuis 2009, la stratégie de lutte contre l’analphabétisme a été révisée, consolidée et les activités devraient être encore intensifiées afin de réduire le taux d’analphabétisme à 20% en 2016 pour atteindre l’objectif fixé par le gouvernement actuel en 2012.

Malgré ces efforts importants, de nombreux défis restent à relever, notamment : i) Accélérer le rythme des réalisations et adhésion/implication effective et continue de toutes les composantes de la société (y compris les établissements de recherche scientifique) ; ii) Promouvoir une réelle convergence entre les programmes d’alphabétisation et d’autres projets de développement (Maroc vert, Plan Émergence, Plan Azur, etc.) ; iii) Instaurer un système de certification et des passerelles pour l’insertion ; iv) Renforcer le professionnalisme des actions d’alphabétisation et la mise en place de systèmes de suivi et d’évaluation ; v) Enrichissement du dispositif législatif et organisationnel par de nouvelles lois.

Ce sont les mêmes recommandations qu’on retrouve dans le rapport établi par le Conseil supérieur de l’enseignement en mai 2009 :

  • une stratégie consensuelle et ouverte ;
  • un organe de supervision qui garantit une bonne gouvernance ;
  • implication de la recherche scientifique et de l’information dans les efforts de lutte contre l’analphabétisme ;
  • élaborer des textes de loi pour encadrer le secteur3.

Relever ces défis et assurer une alphabétisation de qualité à tous ceux qui en ont besoin passe nécessairement par l’instauration d’un système de gestion et de gouvernance que l’Agence de Lutte contre l’Analphabétisme (ALCA), qui vient d’être créée en tant qu’opérateur public, a mis parmi ses objectifs majeurs.

Comment définir l’analphabète ?

Avant d’entamer l’analyse de la qualité par le biais de critères tels que le suivi et l’évaluation, il convient d’abord de mettre le point sur l’aspect conceptuel de l’alphabétisation. En effet, le premier élément de complexité de l’analphabétisme, tient à la définition d’un analphabète. Il existe plusieurs définitions de l’alphabétisation, analphabétisme, analphabète, alphabétisme, etc. Notons au passage que l’analphabétisme  est défini par opposition au concept d’alphabétisation. « Pendant longtemps, l’analphabétisme se référait à une situation où la personne n’a aucune maîtrise des compétences de base en écriture et en lecture (écrire son nom, écrire et lire une phrase)4 ». Actuellement, l’analphabétisme est défini en opposition au concept de l’alphabétisation fonctionnelle. Ce dernier est basé sur un référentiel de compétences jugées nécessaires pour le fonctionnement de l’individu dans sa société. Ces compétences concernent les domaines suivants : l’expression orale, l’écriture, la lecture, le calcul et l’éducation civique et religieuse.

La cinquième Conférence internationale sur l’éducation des adultes à Hambourg (CONFINTEA-V), a formulé la définition suivante : « […] l’éducation des jeunes adultes […] a pour objectifs de développer l’autonomie et le sens des responsabilités des individus et des communautés, de les mettre mieux en mesure de faire face aux transformations qui affectent l’économie, la culture et la société […], bref, de permettre aux individus et aux communautés de prendre leur sort et celui de la société en main » (Institut de l’UNESCO pour l’éducation : 1997). Cette définition de l’éducation des adultes, qui se situe dans une perspective mondiale, contribuera à fournir un cadre pour une grande partie des activités auxquelles les organisations et les gouvernements apporteront leur soutien dans les années à venir. Au Maroc, l’alphabétisation est définie comme action qui permet à une personne d’être « capable de comprendre et d’utiliser des écrits nécessaires pour fonctionner dans la vie de tous les jours, à la maison, au travail et dans la collectivité, pour atteindre ses objectifs, parfaire ses connaissances et accroître son potentiel 5».

Il est vrai que sur le plan qualitatif, l’approche et la finalité attribuées aux programmes d’alphabétisation ont connu au Maroc une évolution significative au cours de ces dernières années. Cette dernière a consisté à passer d’une logique d’alphabétisation standard et élémentaire, dans laquelle le programme se limitait à enseigner aux apprenants les rudiments du calcul, de l’écriture et de la lecture à une alphabétisation visant à participer à une insertion sociale des bénéficiaires dans leur environnement, qu’il s’agisse de « leur rôle en tant que membre de la famille, de citoyen, de producteur de biens et services et de consommateur de biens, services et médias » (cf. Rapport d’activité annuel de la DLCA 2011/2012).

Une gouvernance pour un Maroc moins amoindri

Peut-on évaluer les alphabétisé(e)s ?

Le suivi et l’évaluation des programmes sont des facteurs clés de la qualité en alphabétisation, auxquels il faudrait prêter une attention particulière, pour atteindre l’efficacité des programmes dans des contextes biens définis. Au Maroc, « le taux d’analphabétisme constitue le principal indicateur de mesure de l’analphabétisme construit à partir des recensements et des enquêtes auprès des ménages. Le calcul de ce taux se rapporte à la population de plus de 10 ans et fournit la proportion de cette population pour laquelle la réponse à la question relative à la capacité de lire et écrire une phrase est négative».

Conscient des limites inhérentes à ce type d’évaluation déclarative et soucieux de disposer d’indicateurs pertinents de mesure de l’alphabétisation, le Maroc a décidé de prendre part à des programmes de recherche menés sous la direction de l’UNESCO tels que le programme LAMP 2006 ou RAMAA 2009. Mais devant le manque d’informations sur l’alphabétisation et l’éducation non formelle (ENF), L’UNESCO a élaboré une méthodologie et un outil de base de données (SIMPA) qui permettent de mettre en place un système d’information pour le management de l’éducation non formelle et de l’alphabétisation. L’objectif de ce système est de maîtriser l’information statistique, suivre périodiquement l’évolution de l’analphabétisme, permettre aux décideurs et aux planificateurs de suivre de près les réalisations et enfin, alimenter le dispositif de suivi et d’évaluation en matière d’indicateurs permettant le réajustement et l’appréciation des réalisations. Ainsi, le SIMPA est un système modulaire qui répond aux besoins des utilisateurs à l’échelon national, régional et local et qui intègre plusieurs modules, notamment le recensement, le reporting, la post-alphabétisation et la formation des formateurs. Mais la mise en œuvre de cet outil est par ailleurs confrontée à de nombreuses contraintes, notamment :

  • la lourdeur du système qui devrait prévoir la saisie de tous les bénéficiaires des programmes d’alphabétisation avec toutes les informations socio-démographiques les concernant, soit près de 750 000 bénéficiaires par an en moyenne ;
  • le manque d’opérateurs de saisie au niveau des AREFS, des délégations et des opérateurs partenaires ;
  • l’insuffisance du matériel informatique chez les opérateurs, notamment les ONG.

La décentralisation est requise

La complexité et les multiples facettes du fléau de l’analphabétisme nécessitent un nouveau cadre politique en dehors des structures traditionnelles de gouvernance et de gestion centralisées qui ont prévalu jusqu’à aujourd’hui. Ainsi, les décisions relatives au type, à la manière et au moment dont cette alphabétisation doit être acquise et utilisée doivent être prises localement. Cela suppose une mise en place d’une politique de décentralisation qui permet aux opérateurs non étatiques d’intervenir, notamment la société civile en collaboration avec les collectivités locales et d’autres partenaires concernés. Cela suppose que l’État soutient les mécanismes locaux de planification et de prise de décision, en vue de renforcer « l’aptitude des collectivités locales et des groupes qui ont des préoccupations communes à constituer leurs propres organisations et leurs propres ressources » (Sommet mondial pour le développement socio-économique, Copenhague, 1995).

Cela suppose également une alphabétisation diversifiée dans des contextes locaux.

La société civile est chargée de réaliser plus que la moitié des programmes d’alphabétisation (52% en 2012). Mais, cela se fait dans des conditions qui ne favorisent nullement l’efficacité et la qualité des prestations offertes. La mise en place d’un dispositif d’audit et de contrôle des actions menées en matière d’alphabétisation, permet de vérifier les réalisations sur le terrain et en même temps l’accompagnement de toutes les associations pour le réajustement et pour les aider à dépasser les contraintes qu’elles peuvent rencontrer. Le dispositif à mettre en place reposerait sur le rôle des services centraux et déconcentrés des départements relevant de l’ALCA, à travers un suivi interne, et sur une autre composante externe via le recrutement d’instances ou structures universitaires spécialisées pour le suivi et l’évaluation externe des programmes d’alphabétisation.

Des critères pour mieux voir

Un cadre de référence pour les systèmes d’évaluation et de certification est indispensable pour offrir la même vision pour les acteurs en charge de la gestion de ces systèmes. Il s’agit des outils élaborés par la ALCA pour améliorer la qualité des programmes d’alphabétisation, à savoir : le référentiel de compétences, le guide des profils des formateurs, et le nouveau manuel d’alphabétisation  « L’alphabétisation pour l’employabilité ».

En outre, parmi les outils qui peuvent aider à mettre en œuvre le système d’évaluation et de certification :

a) Une banque d’items d’évaluation des apprentissages : il s’agit d’un outil opérationnel fondé sur le référentiel de compétences et élaboré sous la forme d’une banque d’items. La banque se compose de centaines d’exercices répartis selon les trois types de test d’évaluation (test de positionnement, test d’évaluation formative et test d’évaluation sommative).

Ces exercices évaluent une cinquantaine de compétences dont la lecture, l’écriture, le calcul, la communication, ainsi que d’autres compétences socio-professionnelles en relation avec la vie quotidienne des bénéficiaires.

b) Guides référentiels d’accompagnement organisant l’opération de l’évaluation et de la certification : Ces guides décrivent le dispositif d’évaluation et de certification, le public ciblé par l’évaluation des apprentissages et la certification, les mécanismes d’opérationnalisation sur le terrain et les étapes de réalisation. Ces guides incluent également les fiches d’évaluation, les grilles et les rapports organisant cette opération selon l’objectif visé par chaque guide et la population concernée.

Avec la mise en place de l’ALCA, la gouvernance occupe dorénavant une place prépondérante. Il s’agit de prévoir des procédures, des missions et des attributions nouvelles, ce qui nécessite des structures opérationnelles et fonctionnelles

 

 

1.     DLCA - Union européenne, L’étude sur le coût de l’analphabétisme et de l’alphabétisation au Maroc – 2010.

2.     DLCA - Enquête nationale sur l’analphabétisme au Maroc (ENAM) – 2012.

3.     Texte original en arabe, traduit par les soins de LMS.

4.     Bougroum M., Oujour H., Kissami M.A. (2005). Étude de pays : Des options réelles pour les politiques et les pratiques – le Maroc – UNESCO.

5.     DLCA. 2006. Référentiel de compétence en alphabétisation.

6.      Bougroum M., Oujour H., Kissami M.A, op. cit.

 

Partager ce contenu