La dette d'aujourd'hui, les texes de demain

La dette d'aujourd'hui, les texes de demain

On peut considérer l’orientation populiste (à la Chavez, presque) adoptée par les gestionnaires des dépenses publiques, depuis quelques semaines (subventions, emplois publics et hausse de salaires), comme une simple «parenthèse». Si tel était le  cas, alors il suffirait d’en évaluer l’impact macro-économique à court terme, ses effets micro-économiques sur le marché du travail et passer à des sujets plus sérieux.

Or, en économie politique, il est difficile d’accepter cet argument, sachant que les stratégies des acteurs se nourrissent, justement, de la gestion des épisodes de crise. Analysée sous cet angle, la pseudo-parenthèse s’avère plutôt propice à des revirements dans le positionnement des acteurs, porteurs d’instabilité et de conflictualité. Rappelons, d’abord, les données et les analyses de la gestion économique de la crise politique, avant d’en examiner le lien avec les enjeux de la transition politique en cours

Analyses macro et micro-économiques

La gestion économique de la crise a mobilisé un ensemble de mesures qui ont accru les dépenses publiques d’un montant équivalent à 7% du PIB.

- Le maintien des prix subventionnés à leur niveau actuel malgré la hausse des prix mondiaux va mobiliser une somme de 15 milliards de DH.

- Le recrutement des diplômés chômeurs va «coûter» quelques 4000  postes budgétaires. Un décret adopté en Conseil de gouvernement et valable jusqu’en décembre 2011, permet aux administrations publiques et aux collectivités locales de recruter directement les titulaires d’un diplôme supérieur sans concours.

- La relance du Dialogue social a débouché sur l’augmentation des salaires du personnel de l’administration publique à partir du 1er mai 2011 (pour un coût proche des 8 milliards de DH) et celle  du SMIG et du SMAG en deux tranches successives à partir du 1er juillet 2011 et du 1er juillet 2012.

Les modèles de type keynésien utilisés par le HCP pour mesurer l’impact de cette politique indiquent, sans surprise, que l’augmentation des dépenses publiques et des revenus salariaux va  se traduire par un soutien de la demande globale, la hausse  du déficit commercial et le creusement du déficit budgétaire1.

Les analyses micro-économiques insisteraient, si elles avaient été produites, sur les effets de désincitation de l’emploi dans le secteur concurrentiel de l’économie que vont avoir ces mesures, au profit du secteur public et du secteur informel. Curieusement, aucune voix n’a jugé bon de rappeler l’analyse micro-économique des causes de l’exclusion des jeunes diplômés du marché du travail marocain et qui  se manifestent à travers la multiplication des petites et grosses protections de type corporatiste (des taxis, aux pharmaciens en passant par la panoplie des métiers à agrément), les coûts élevés de la mobilité géographique (logement) et le maintien des distorsions de couverture sociale liées au caractère dualiste de l’emploi.

Au Maroc, les gestionnaires économiques,  à juste titre, ont considéré que le financement des dépenses additionnelles par redéploiement et endettement constituait l’option à court terme la moins «déstabilisatrice». Or, depuis D. Ricardo nous savons que les dettes d’aujourd’hui ne sont que les taxes de demain (principe d’équivalence ricardienne). Cela signifie que, dès la prochaine loi des finances, des mesures d’ajustement devront être prises pour réalimenter les caisses de l’Etat (soit sous formes de coupes, soit de taxes). C’est dans ce cadre que se pose la question des effets politiques de la gestion économique mise en œuvre dans le Royaume au cours des dernières semaines.

 Dilemmes de la gestion économique populiste

Le fonctionnement politique largement consensuel qu’a connu le Maroc autour d’une monarchie détenant un pouvoir de type absolu s’appuyait, d’une part, sur le soutien direct du cercle des rentiers bénéficiaires, et d’autre part, sur la neutralité d’un peuple ayant peur de céder les décisions publiques entre les mains de politiques, considérés comme incapables et «affamés».

Or, ce régime est tombé suite aux coups portés par les jeunes du Mouvement du 20 février et suite aux annonces  du discours royal du 9 mars. Nous sommes entrés dans un nouveau régime, non encore stabilisé. Et dans ce scénario, les effets de la gestion économique, décrite ci-dessus , sont loin d’être neutres.

- On pense, d’abord,  aux effets sur le comportement de ceux qui faisaient peur2 qui auront tendance, face aux mesures d’ajustement qu’ils anticipent,  à perdre la confiance dans la capacité du régime à garantir leurs rentes, et à réduire la part réinvestie de leurs capitaux, affectant ainsi directement la création de richesse.

- On pense, également, aux effets sur ceux qui avaient peur, qui auront tendance, face à la redistribution des cartes qu’ils perçoivent, à activer les revendications sociales à titre préventif, alimentant la méfiance des premiers.

En ce sens, le Maroc ne ferait que revivre le dilemme des pays «pauvres» face aux crises politiques, bien analysé par Bruce Bueno de Mesquita et Alastair Smith. Ces derniers viennent de rappeler dans un article3 que l’achat de l’accalmie de la rue par des mesures économiques, dans les pays non dotés de ressources exceptionnelles, finit par miner la confiance du cercle de protection des autocrates et entraîner les pays dans une spirale conflictuelle. Ils attribuent à cette contradiction le renversement des régimes en Tunisie, en Egypte, dans les pays de l’ex-bloc soviétique, mais aussi, avant en Russie tsariste et dans la France monarchique. Devant ce dilemme, on peut «choisir de ne pas choisir» et espérer que cela se termine bien. On risquerait alors de subir le sort de «cet âne également assoiffé et affamé qui se laisserait mourir plutôt que de choisir ou de savoir par quoi  commencer entre le seau d’eau et la ration d’avoine», selon la fable attribuée au philosophe médiéval Buridan. L’option la plus sage, pour un pays comme le Maroc pauvre en ressources naturelles, consiste à gérer cette menace par une accélération des réformes politiques qui puisse asseoir la démocratie représentative comme mécanisme crédible  de gestion des conflits. En ce sens, la réforme des règles du jeu électoral actuelles qui ont abouti à la «captation» des partis par les notables détenteurs du pouvoir électoral de facto, devient clairement prioritaire, pour crédibiliser le projet de monarchie parlementaire aux yeux de la population. C’est à ce prix, et je crois à ce prix seulement, que la question prioritaire de l’emploi des jeunes pourra être traitée de manière intelligente, grâce à la confrontation entre les arguments des libéraux et les arguments des populistes.

 

1 Simulation d’impact de l’augmentation des salaires du personnel de l’administration publique et du SMIG et du SMAG dans le secteur privé, note du 2 Juin 2006

2 Cohen D., éditorialiste du NYT : «We have formulas and equations for many things, but not for the point at which fear breaks»

3 Dans le NYT du 10 Juin 2011, sous le titre «How Tyrants Endure», qui résume leur livre intitulé «The Dictator’s Handbook»

 

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