L’engagement des femmes dans la sphère publique en Tunisie

L’engagement des femmes dans la sphère publique en Tunisie

La place des femmes dans la société tunisienne a connu des changements importants. La législation mise en place dès 1956 avec le Code du Statut personnel, l’accès des femmes à la citoyenneté avec le droit de vote, élire et être éligibles, la volonté politique de reconnaître aux femmes le droit, voire le devoir, de participer à la vie publique, ont été autant de facteurs favorables à leur repositionnement dans les différents domaines de la vie économique, politique, sociale et culturelle. Mais, ceci dit, les attitudes, les comportements, le regard de l’autre restent marqués par cette dichotomie sexuelle qui a longtemps prévalu, par l’inégalité entre garçons et filles, hommes et femmes, par l’attribution du pouvoir à la seule gente masculine. À telle enseigne que les femmes qui sont, aujourd’hui, nommées ou élues à des postes de responsabilité déclarent devoir effectuer un travail réflexif sur elles-mêmes et sur les autres pour assumer pleinement leur rôle. Leur identité se déclinerait souvent encore sur la façon dont elles sont perçues et considérées par les autres… Force est de constater que « depuis toujours, c’est le regard des hommes qui nous évalue, qui nous apprécie, qui nous donne droit d’exister », constatait déjà Huguette Bouchardeau (Bouchardeau, 1979 : 34). Durant longtemps, les femmes qui débarquaient sur la « sphère pouvoir », nombreuses à la base et plus rares au fur et à mesure qu’elles montaient vers les sphères décisionnelles, étaient contraintes de se plier aux règles du jeu et d’adopter des valeurs et des comportements masculins. De ce fait, les partis politiques reproduisaient les rapports sociaux des sexes.

Aujourd’hui, nous vivons dans un système politique de plus en plus réinvesti par les femmes. Les mises en œuvre des politiques municipales et associatives, et le débat entourant leur rôle joué au niveau des partis politiques, de l’Assemblée nationale constituante et des collectivités locales ont donné lieu, depuis la Révolution, à une mobilisation des groupes de femmes. Sur la scène politique nationale, une série d’engagements s’inscrivent dans le cadre de la promotion de la femme et dont l’objectif consiste à établir une équité entre les sexes.

La participation de la femme à la prise de décision a suscité de nombreux travaux. Ainsi, Sihem Najar et Mohamed Kerrou considèrent la prise de décision comme un indicateur précieux du processus d’émancipation de la femme, par les relations qui existent entre décision, liberté, émancipation, responsabilité et autonomisation. Soulignant que « décider constitue pour les femmes un moyen d’exprimer leur liberté et de la rendre active », ils y voient une façon de parvenir « à la nécessité ontologique et à l’autonomie personnelle » (Najar, Kerrou, 2007).

Nous évoquerons tout d’abord la place de la femme dans la prise de décision au niveau des collectivités publiques. Nous aborderons la question de l’engagement associatif et politique. Puis dans un troisième temps, nous traiterons du débat sur la parité homme/femme telle qu’elle a été mise en place par le traité politique de la nouvelle constitution tunisienne.

Le rôle des femmes au niveau des collectivités locales

Nous nous sommes plus particulièrement intéressées aux représentations, pratiques et relations aux hommes, de femmes qui occupent des positions de responsabilité dans la sphère publique. Nous avons identifié plusieurs fonctions : la femme cadre administrative, titulaire d’une municipalité ; l’élue politique au sein d’un conseil municipal ; celle qui occupe un poste de responsabilité dans une association (de développement de sauvegarde de la ville).

Diverses formes d’engagement

Ces femmes, si l’on considère leurs profils selon leurs systèmes de valeurs ou leurs identités, se définissent selon trois catégories : les adaptatives, les femmes actives, les carriéristes.

Les adaptatives ont tendance à profiter des occasions qui s’offrent à elles pour progresser et évoluer dans leurs carrières. Mais, elles effectuent souvent leur parcours au sein d’une seule administration municipale. Cela leur offre plus de chance pour des perspectives d’évolution en interne. Elles ne cherchent pas à quitter leur poste actuel. Elles ne sont jamais à l’initiative de ce changement.

Les femmes actives se caractérisent par leur capacité à avancer, à saisir les opportunités qui s’offrent à elles, mais peuvent également provoquer ces opportunités en prenant parfois des risques. Ces femmes calculent. Elles ont une posture face à la carrière professionnelle que l’on pourrait rapprocher de modèles plus masculins. Mais, c’est avant tout une reconnaissance et une satisfaction personnelle qui les motivent plutôt, et non une recherche de position institutionnelle, de statut ou de bien-être matériel.

Les carriéristes (un nouveau modèle de réussite) sont les femmes qui occupent des positions clefs et qui aspirent à des postes plus importants de sous-directrice à directrice, à la responsable du service, etc. Elles veulent « faire une belle carrière ». Ces femmes tentent aujourd’hui de concilier au mieux leurs ambitions professionnelles et leur vie personnelle. Elles confirment qu’elles ont le privilège d’accéder à un domaine de compétences et non à un « métier ». 

Des inégalités qui demeurent

La participation de la femme à la prise de décision politique et publique locale s’avère toutefois révélatrice d’une inégale répartition : les femmes sont présentes aux niveaux opérationnel et intermédiaire et sous-représentées dans les hautes sphères de la décision et de la stratégie. Dans les municipalités, certaines reconnaissent l’influence qu’elles exercent sur le maire, et cela représente une fierté pour elles, mais elles n’interviennent jamais directement et d’une façon autonome sur des actions, sans que cela soit négocié avec le président de la municipalité ou son conseiller et en concertation avec la sphère hiérarchique. Si la prise en considération de l’activité des femmes cadres et élues de la municipalité, et de leur avis, constitue bien un élément constitutif de la prise de décision par le président de la municipalité, leur participation ne demeure néanmoins que le garant ou une sorte de caution à la prise de décision émise par leur chef. Au mieux, elles contribuent à une décision qu’elles ne prennent pas. Certaines élues, minoritaires dans les réunions municipales, se sentent parfois choquées par l’attitude des hommes, majoritaires, à leur égard. Dans ce sens, et comme le précisait Edith Luc, le monde du travail ou de la politique continue de fonctionner selon les principes et rationalités enjoints par et pour les hommes, sans tenir compte de l’apport des femmes (Luc, 2004).

Les associations : des lieux d’apprentissage du politique

Engagement associatif et ascension politique

Lors d’enquêtes auprès de responsables d’associations d’avant la Révolution, plusieurs femmes nous avaient évoqué le travail associatif comme « un acte de citoyenneté » qui fait de leur commune une « ville avancée ». Elles en parlaient comme d’un bon exercice pour apprendre à se mobiliser, à travailler en groupe, et à développer leurs compétences en concertation avec d’autres. Sous l’ancien régime de Ben Ali jusqu’à aujourd’hui, la majorité des femmes cadres dans les collectivités locales adhérait, par « nécessité », voire par « obligation », au parti RCD et devenait active dans la vie politique (réunions, conférences…). L’appartenance politique représentait un atout pour elles. De ce fait, l’affiliation associative était étroitement liée à l’insertion dans le parti politique unique. L’intégration dans la fonction publique et les collectivités locales (la municipalité), représentait une voix d’accès au parti politique. L’engagement dans la vie associative répondait à une volonté d’ascension sociale. Ainsi que le précise Pilar Gonzalez Bernaldo De Quiros : « Cela confirme cette idée entre l’affiliation associative et l’activité politique. Soit que l’appartenance associative constitue une voie d’accès à la sphère du pouvoir, soit que [ces femmes] cherchent à intégrer des réseaux de sociabilités afin de consolider et élargir leur pouvoir représentatif ». On peut définir dans ce sens l’espace public local « comme un simple sous-espace dominé du champ politique, il peut et même doit, à certains égards et dans certaines circonstances, servir le champ politique » (De Quiros, 1998 : 259) qui favoriserait ainsi l’intégration politique. C’est ainsi que l’engagement politique commence souvent par l’exercice des mandats locaux. Dans cette perspective, l’implication associative permettait aux femmes d’asseoir leur positionnement dans la sphère publique. Elle constituait  un espace de conquête du pouvoir local. Ces associations sont, selon l’expression de Charles Tily, d’efficaces « répertoires d’actions collectives », un territoire d’accumulation d’expériences et d’apprentissages, qui contribuent à asseoir une « culture politique nécessaire à l’inscription durable de ces acteurs et actrices dans un paysage en mutation » (Dubois, 2012 : 95).

Depuis la Révolution

Dans le cadre du processus révolutionnaire tunisien, et notamment des élections à l’Assemblée nationale constituante du 23 octobre 2011 les associations ont questionné la participation des femmes à la vie politique. De ce fait, la Révolution tunisienne a favorisé le développement d’une conscience politique et citoyenne qui s’est traduite dans l’engagement associatifAinsi, l’émergence d’une panoplie d’associations après la Révolution correspond à une aspiration sociale des femmes à être plus libres et moins soumises au contrôle « institutionnel » de la censure, un désir de développer une parole nouvelle et efficace face à l’explosion des expressions individuelles. Il n’en demeure pas moins que la mobilisation de la femme dans la sphère publique, et en particulier dans le champ politique, demeure encore sous le contrôle masculin. De ce fait, leur présence politique peut à tout moment se trouver controversée selon la nature de leurs prises de positions, et leur légitimité à intervenir questionnée. Ainsi que le résume Annie Dubois : « Elles continuent d’être vues comme des “alibis”, des “emblèmes” permettant de signifier l’ouverture du mouvement qu’elles représentent mais sans réellement outrepasser les limites d’actions qui leur sont tolérées implicitement » (Dubois, 2012 : 95).

Parité homme-femme ?

La femme tunisienne a toujours été active dans les luttes sociales : grèves et occupations d’usines par les ouvrières du textile en 2005, mobilisations du mouvement du bassin minier de Gafsa-Redeyef en 2008, sit-in des ouvrières du textile de la zone industrielle du Kef en protestation contre leurs conditions de travail en janvier 2011. Elle a largement participé aux mobilisations politiques telles que les sit-in à la Kasbah de Tunis, ou les grèves générales régionales périodiques organisées par l’UGTT ainsi que les manifestations de rues pour réclamer l’égalité totale et la levée de certaines discriminations, en particulier en matière d’héritage.

Plusieurs faits importants, depuis la Révolution, ont toutefois marqué des avancées. Tout d’abord, le décret électoral promulgué par la Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la Révolution, qui a voulu établir une alternance obligatoire entre les femmes et les hommes sur les listes électorales. Le nombre des femmes députées dans la nouvelle assemblée constituante depuis 2011 est de 59, soit 24% de l’ensemble des députés, mais cette donnée reste insuffisante par rapport à la parité espérée. Ce fut toutefois un gage de visibilité et une première entrée des femmes sur la scène politique. Il s’est avéré cependant que la loi sur la parité n’a pas donné les résultats escomptés. Les femmes n’ont pas été aussi nombreuses en tête de liste, et seules les engagées dans les grands partis politiques se sont retrouvées élues. Par la suite, l’avancée de la constituante pour la levée des réserves sur la CEDAW (la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes) a marqué une seconde avancée, toutefois remise en question aujourd’hui, après le vote de la Constitution le 27 janvier 2014, par un groupe de parlementaires tunisiens du mouvement Ennhada. Enfin, et jusqu’en 2013, les femmes tunisiennes se sont battues contre la proposition d’inscrire une « complémentarité » de l’homme et de la femme, et pour l’adoption, aujourd’hui entérinée, de l’article de la constituante consacrant l’égalité homme/femme.

Aujourd’hui, les femmes tunisiennes représentent 65% de la population estudiantine et sont souvent majors de leur promotion, notamment dans la magistrature (40%). Elles sont largement majoritaires chez les médecins et dans les professions paramédicales ainsi que dans le corps enseignant. L’émancipation de la femme tunisienne est donc en train de se faire lentement, mais parfois avec des menaces de recul. Certes, la femme tunisienne a réussi à échapper à la maison et à l’ignorance. On admet aujourd’hui le droit d’accès des femmes à la fonction publique et aux responsabilités politiques. Certaines sont élues dans les bureaux municipaux, les assemblées représentatives locales et même nationales. Et pourtant, le gouvernement actuel ne compte que deux ministres (ministre du Tourisme et ministre du Commerce et de l’Artisanat) et une secrétaire d’État, chargée des affaires de la femme, de l’enfance et de la famille. Aujourd’hui encore, pour beaucoup, être femme et en situation d’autorité est un exploit ! Beaucoup encore s’avouent exclues des positions de direction et de commandement. La parité au niveau de la carrière reste toujours un combat à mener pour passer progressivement du « décor » ou des déclarations d’intentions, au choix de société.

Résumé

En Tunisie, nous vivons aujourd’hui dans un système politique de plus en plus réinvesti par les femmes. Les mises en œuvre des politiques municipales et associatives, et le débat entourant leur rôle joué au niveau des partis politiques et des collectivités locales ont donné lieu, depuis la Révolution, à la mobilisation des groupes de femmes. Sur la scène politique nationale, une série d’engagements s’inscrivent dans le cadre de la promotion de la femme et dont l’objectif consiste à établir une équité entre les sexes. Les associations représentent un lieu d’apprentissage du politique. Malgré les avancées marquées depuis la Révolution, l’égalité homme/femme reste toujours un combat à mener.

 

Bibliographie

·         Bouchardeau H. (1979). Un coin dans leur monde. Syros, Paris.

·         De Quiros G.B (1998). Civilité et politiques aux origines de la nation argentine. Publication de la Sorbonne, Paris.

·         Dubois A. (2012). Tunisie : l’engagement des femmes pour leur droit. Mémoire de recherche. IEP Toulouse.

·         Koebel M. (2000). Les profits politiques de l’engagement associatif. In : Regards sociologiques, n°20.

·         Luc E. (2004). Le leadership partagé : modèle d’apprentissage et d’actualisation. Presses de l’Université de Montréal.

·         Najja S., Kerrou M. (dir.) (2007). La Décision sur scène. Un regard sociologique sur le pouvoir décisionnel des femmes tunisiennes. M.A.J.D./Cawtar, Beyrouth-Tunis. 2007.

 

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