L’ascension d’un revenant atypique

L’ascension d’un revenant atypique

M. vient me chercher à la gare de Casa Port.  « Vous verrez, m’a-t-il dit au téléphone, le Range Rover noir de l’autre côté de la rue. » Noire effectivement est la voiture qui, je l’apprendrai plus tard, concrétise un rêve d’enfant. Noirs le costume, les chaussures et les lunettes. Une apparence composée, entre l’esthétique des nouveaux héros transnationaux - Xmen, Matrix - et le lissage de toute forme d’appartenance à un clan ou une famille urbaine. L’homme signale ainsi qu’il appartient à une génération, plus qu’à un groupe social local. S’y ajoute ce marquage d’une apparence d’austérité, laquelle, on le sait depuis Max Weber, est une dimension symbolique essentielle à l’acceptation par la société des aventures capitalistes. Tout le contraire en somme du « parvenu », tel que se le représente l’opinion,  typifié par des films à succès, dans un secteur industriel, celui de la confection,  où ils ne sont pas rares. C’est un domaine réputé pour la fragilité des acquis, et quand on gagne de l’argent, parfois très vite, on a tendance à le montrer et à flamber. Nombre de ceux qui connaissent le secteur savent que c’est aussi une manière d’impressionner le client et de le rassurer du même coup sur la solidité de l’entreprise. Cet entrepreneur-là, n’est pas un flambeur, mais un joueur, on y reviendra. Autant d’aspects auxquels les économistes s’intéressent très peu.

 

Un grand confectionneur de la place

Voici donc un des trois plus importants confectionneurs à façon du Maroc. Il dirige, en association, une vingtaine d’entreprises installées à Casablanca. Son groupe emploie aujourd’hui près de 8000 personnes, ses usines  fabriquent des millions de vêtements pour les plus grandes marques françaises, anglaises, espagnoles. L’homme est à la tête d’un holding familial qui gère des entreprises de confection. Il s’est lancé récemment dans l’immobilier pour monter des usines, (nous avons construit nos propres usines, nous pouvons donc monter celles des autres), et un hôtel de grand luxe à Marrakech. Il se prépare à lancer sur Internet une marque marocaine de mode féminine.

Ce complexe d’entreprises a été monté en un peu moins de quinze ans, si l’on entend que l’entrepreneur a débarqué au Maroc au début des années 90, déjà fort sans doute d’un premier cycle de réussite en France, mais sans rien d’autre qu’un petit capital et des promesses de commande. Cet exemple présente donc deux intérêts pour étayer la réflexion sur les formes de l’économie marocaine contemporaine. Il illustre parfaitement ce qu’est aujourd’hui un «entrepreneur transnational», si l’on entend par là un type de réussite fondé non seulement sur l’imbrication de collaborations internationales à tous les moments et niveaux du processus productif, mais plus anthropologiquement parce que cette réussite passe par une expérience migratoire. Il vient aussi éclairer ce qui est probablement l’énigme sociologique la plus profondément plantée au cœur de l’économie politique moderne : ce processus social par lequel un individu «ordinaire» se transforme en entrepreneur capitaliste lorsque rien, dans son destin familial ne l’y prédispose. Il donne en somme une idée de comment on devient entrepreneur, à une taille et une échelle qui est d’emblée capitaliste, c’est-à-dire à l’échelle du monde et en milliards de dirhams, alors qu’on n’est ni un héritier, ni un inventeur.

 

Hay Mohammadi – Béthume – Paris

Le parcours professionnel de notre homme commence à Béthune, Pas-de-Calais. Son père y est installé depuis la fin des années cinquante, employé dans l’une des mines de charbon qui font alors l’essentiel de l’industrie locale. M. est le troisième d’une fratrie de dix enfants, tous nés dans le quartier populaire de Hay Mohammadi. Ils y vivent avec leur mère jusqu’au début des années 70, lorsqu’ils peuvent enfin rejoindre leur père en France. M. a  quatorze ans au début des années 80, quand la crise des industries traditionnelles s’avère inéluctable. L’enfant ne sera pas mineur comme son père. Il est à la fois condamné et libre de se chercher un nouveau destin. Certains choisissent l’école, M. s’embauche sur le marché de Béthune, chez un Algérien qui vend des vêtements. Tous les migrants ne sont pas ouvriers, tous les commerçants ne sont pas épiciers. Discrètement, dans les années 70, alors que les Français désertent le commerce ambulant, des migrants prennent les places libres, au sens strict du terme : le marché est un espace clos, l’un doit s’en aller pour qu’un nouveau le remplace. Gitans, sépharades rapatriés, puis Algériens, vont restructurer la filière confection aux deux bouts de la chaîne, dans la production d’une part, avec le développement du Sentier parisien, dans le commerce, avec des réseaux de grossistes et de détaillants, filière dont le dernier maillon est donc le marché forain.

M. devient l’alter ego de Karim. Il le suit à Paris dans le Sentier, achète avec lui, apprend à négocier chaque matin avec les placiers, à jouer des coudes et de la ruse avec les concurrents qui sont aussi des partenaires, à haranguer et séduire les clientes. Toutes les opérations de ce métier ne sont, de bout en bout, que relations personnelles en face-à-face. M. «apprend» le Sentier, monte sa première affaire grâce au «crédit» que lui accorde un fabricant qui accepte un paiement différé. Au stade suivant, le jeune homme s’associe directement à un fabricant et fait tomber encore les prix de ces fameuses robes en éponge dont les femmes de l’époque raffolent. Il gagne son premier million d’euros à 18 ans, s’associe avec un directeur financier employé d’une boîte locale de confection, ces entreprises du Nord qui, en intégrant le « modèle Sentier», vont être à la pointe du dynamisme de la confection «grande surface».

 

Sur le Sentier des délocalisations

Toutes ces marques, Promod, Camaïeu, Pimkie, se trouvent dans la région où vit M.. Il monte une chaîne de magasins, deux, trois puis dix boutiques, toutes dans le département. Il est un exemple, de modestie, d’acharnement au travail, de douceur, de gentillesse et de disponibilité. Il réussit, un prodige en ce milieu, à ne pas se fâcher avec ceux-là même qu’il concurrence, ou qu’il trahit : Karim, dont il s’est très vite affranchi, son premier fournisseur, qu’il «double». Le métier est en train de se transformer en intégrant les contraintes de la mode flexible et les «réponses» techniques et organisationnelles du modèle «Sentier». L’externalisation des tâches de production et leur délocalisation, vers les bassins de main d’œuvre à bas coût, devient un impératif de survie pour les marques.

M. est «approché» par des représentants de ces grandes marques, pour tester la route marocaine des délocalisations. Il part pour ce pays, qu’il a quitté quinze ans auparavant, et recommence un cycle de rencontres. C’est d’abord un entrepreneur de Benslimane, patron d’une usine de confection, croisé sur le bateau vers le Maroc, qui sera son premier associé.  Puis à Casablanca, lorsque le modèle se développe, ce seront d’autres associés à qui M. donne cette fois leur chance, comme on lui a donné la sienne : Pierre, un ancien tailleur parisien, virtuose de la coupe, qui sait refaire un modèle en un clin d’œil, sur un mannequin ; Hichem, le Tunisien, qui a appris au Maroc la gestion des usines délocalisées, puis, un par un, ses frères et sœurs qui rejoignent le groupe, au fur et à mesure de son épanouissement.

 

Entre fordisme et artisanat

Il faut donc, pour comprendre toutes les dimensions de cette aventure entrepreneuriale, deux clefs d’interprétation : l’une qui ouvre l’évolution de ce «métier» prodigieusement complexe qu’est devenue l’industrie de la mode, l’autre qui concerne les ressorts anthropologiques de l’ambition personnelle. La délocalisation n’est en effet qu’une pièce d’un processus de reconfiguration globale du secteur de la confection qui s’est opéré progressivement depuis les années 70 et qui a imposé ce qu’on pourrait appeler le modèle Sentier.

Si la chaîne technique est très complexe, la gageure est assez simple à formuler : il faut produire des séries courtes, des produits le plus déclinés possible, pour séduire une clientèle à qui il faut offrir le paradoxe de la mode contemporaine, à la fois du conformisme et de la singularité. Suivre la mode, c’est en effet aujourd’hui ressembler aux icônes auxquelles on s’identifie, tout en étant soi-même unique. Autrement dit, les grandes entreprises doivent réussir le difficile pari d’une souplesse et d’une réactivité totale aux fantaisies de la demande, tout en assurant des séries abondantes.

Pour réussir, les entreprises doivent coupler fordisme et artisanat. Bien sûr, cette combinaison résulte d’une révolution technique, puisqu’il suffit aujourd’hui d’envoyer par mail un modèle pour le faire exécuter dans la plus reculée des usines chinoises, et le retrouver quinze jours après dans les boutiques de la marque. La confection s’est mise elle aussi à l’heure du capitalisme cognitif. Le produit doit être aussi déconstruit en une infinité de tâches pour être réalisé. Dans l’une des usines que je visite avec le frère de M, une veste est posée sur un mannequin. C’est l’un des modèles de la future collection d’hiver d’une marque américaine de vêtements. Il a fallu reporter pas moins de 54 mesures pour réaliser ce modèle, qui, une fois décomposé, pourra passer à la chaîne et y être fabriqué à quelques milliers d’exemplaires seulement. Pour l’entrepreneur, c’est donc devenu une opération d’une formidable complexité que de faire à la chaîne des produits semi-artisanaux. Il faut parfois démultiplier les modèles : cols identiques qui seront posés sur cinq modèles différents de vestes dont 5000 seulement seront vendues au même client sous la même marque, organiser des chaînes très courtes et reconfigurer tout un atelier en une semaine, ou bien fabriquer en grande série un modèle qui sera ensuite décliné (couleur différente, ajout de marqueurs spécifiques, et qui devra donc entrer et sortir plusieurs fois de l’usine pour être adapté, etc…).

 

Se diversifier et s’adapter pour survivre

S’il est facile d’entrer dans ce monde de production, d’y gagner même son premier million parce que les «morts» y sont nombreux et une place ou une autre souvent libre, il est très difficile de s’y maintenir et d’y durer. C’est d’ailleurs en le sachant que notre entrepreneur investit aujourd’hui dans l’immobilier. La capacité des industriels fabricants et sous-traitants à faire des bénéfices, tient à celle qu’ils ont à assurer des gains latéraux, tout au long de la filière : fournir leur propre marque ou sous-marque aux boutiques, trouver des «seconds» ou tiers marchés parallèles à ceux des boutiques, à rallonger les séries, etc… Pour faire bref, un confectionneur qui veut faire des bénéfices aujourd’hui doit sortir souvent de son usine pour se faire négociateur, marchand, commerçant. Il doit savoir passer parfois du formel à l’informel, négocier, marchander avec la diversité des acteurs, du douanier au commerçant informel, du couturier français au vendeur de Derb Ghallef.

Et cette compétence demande du temps, une disponibilité de fauve à l’affût, sans doute, mais plus fondamentalement une maîtrise d’une grande quantité de codes sociaux, moraux, culturels de comportement qui, outre leur diversité, ont aussi pour point commun d’être implicites. Cette capacité à passer d’un univers à l’autre concerne d’abord des acteurs sociaux qui ont vécu en marge de ces mondes, ni immergés, ni étrangers, au bord : ils les ont observés jusqu’à s’en approprier, théâtralement, les codes. M. l’a appris dans sa cité, sur les marchés, dans ses premières affaires, en ayant su se mettre dans la peau modeste du second, de l’associé fidèle, discret et dévoué, confident: cette position d’où l’on observe mieux, en saisissant sa chance, comme le joueur, à l’intuition, au bon moment. Car si l’ambition tient d’abord au désir d’être différent, d’aller plus haut et plus fort, elle n’a d’efficacité qu’accompagnée de son contraire : un sens modeste de l’imitation, un désir puissant d’être l’autre que l’on voit supérieur, de lui ressembler, de le suivre…

 

Aux origines d’une ambition

L’ambition disait le philosophe, c’est d’abord de savoir imiter. M. raconte deux épisodes qu’il juge formateurs dans sa vie. D’abord les longues parties de cartes dans les escaliers de la cité,  où l’on apprend à croire ses rêves possibles en les confrontant à ceux des autres, comme on apprend aussi la logique des coups, des opportunités et de l’intuition, bref la science du joueur. Ensuite sa fascination et son amitié admirative pour l’un de ces joueurs justement, jeune garçon du même âge mais qui venait d’en face, d’un château perdu dans un parc immense, jouxtant la cité, fils d’une riche famille d’industriels locaux dont M. va devenir l’ami et le protégé. C’est avec eux qu’il part souvent en week-end, dans les terres du père, passionné de chasse… en Range Rover.

Cette histoire n’a d’autre intérêt que de mettre en évidence la formidable complexité des dispositifs économiques modernes, mais aussi de montrer ce que cette dernière, à tous les stades du dispositif, incorpore, telles des boîtes noires, des conditions sociales, culturelles, comportementales, très complexes elles aussi. Nous aurons fait œuvre utile si nous avons démontré, d’une part que la compréhension de ces phénomènes s’accommode mal d’une lecture univoquement économétrique, et d’autre part que ces phénomènes se ramènent beaucoup plus à des histoires, des universels singuliers, qu’à des lois et des routines.


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