L’argent du couple : négociation/recomposition des rôles au foyer

L’argent du couple : négociation/recomposition des rôles au foyer

Il est un lieu commun, largement répandu encore aujourd’hui, selon lequel les familles fonctionnent sur la base des principes de partage des ressources, ce qui justifie la tendance de nombreuses recherches en sciences sociales à modéliser les ménages comme des unités où les individus mettent tous leurs revenus en commun. Dans cette logique, les inégalités se trouvent souvent mesurées « entre les ménages et non en leur sein »1. Cet idéal du couple fusionnel porte la marque de la gratuité et justifie le fait que la répartition des revenus au sein du couple est peu abordée car généralement perçue comme incompatible avec les valeurs de solidarité familiales. La rareté des recherches sur la négociation des ressources entre conjoints peut aussi être attribuée à la perception du salaire féminin comme salaire d’appoint et de l’emploi féminin comme force de travail supplémentaire. Ceci a toujours justifié les salaires féminins bas, perçus comme compléments au salaire principal masculin ou servant seulement à couvrir les besoins personnels de la femme.

D’autres facteurs expliquant cette rareté sont plus spécifiques au contexte marocain. Les études ayant eu comme objet le salaire des femmes maghrébines, et marocaines en particulier, ont souvent été caractérisées par la prédominance de certaines approches conceptuelles recourant aux justifications religieuses comme outil d’analyse sans chercher à surmonter la limite posée par certaines interprétations, particulièrement celles concernant l’association masculine à la Nafaka2.

Autre facteur explicatif, le foyer est toujours présenté dans une perspective patriarcale au sein duquel les ressources sont gérées de façon optimale par le mari, prétendument principal chef de foyer. L’analyse ethno-anthropologique ayant constitué la base des études féministes a également participé de ce dualisme des « mondes hostiles »3 en séparant de façon quasi étanche les sphères publique et privée, en négligeant de questionner leur articulation comme ont pu le faire les recherches sur les espaces urbains4. Les rapports de sexe ayant été codifiés par des cadres multiples faisant office de normes sociales encore prégnantes aujourd’hui (patriarcat, religion, droit coutumier…), il était difficile de percevoir l’argent comme dépendant de la nature des rapports sociaux de sexe, souvent cantonnés à des cadres de références rigides. Or, l’argent étant lié à l’homme, « principal-pourvoyeur-de-revenus », il était difficile de le percevoir comme faisant l’objet de processus complexes de marquage social.

Quelle répartition des ressources au sein des ménages marocains ?

Au contraire, notre enquête sur les ouvrières casablancaises dans les industries du textile5 révèle que la gestion des ressources se fait de plus en plus de manière séparée ou à travers une mise en commun partielle des revenus de chacun. Cette recherche, qui tend à analyser la répartition des ressources au sein des ménages dans une perspective microsociologique, remet en question la conception dominante du salaire d’appoint en montrant que le salaire féminin sert de plus en plus souvent de salaire de base aux dépenses des ménages. En d’autres termes, le salaire des ouvrières est loin d’être celui d’appoint et nos enquêtées affirment quasi unanimement que leur salaire est la principale ressource du ménage ou qu’elles participent de façon égalitaire à la marche courante du foyer.

Cette recherche tente de rendre compte du sens attribué aux différents modes d’allocation des dépenses afin de saisir les logiques inhérentes à trois types de gestion : les couples à double revenu, les couples dont l’ouvrière est la principale pourvoyeuse de revenus, et les couples qui favorisent la mise en commun des ressources.

Le mode de gestion des couples à double revenu

L’analyse des modes de gestion adoptés par les couples à deux salaires révèle des dépenses souvent différenciées où chacun des conjoints garde des attributions financières spécifiques. À travers cette étude se profile clairement la démarcation entre les dépenses féminines et masculines où les responsabilités dans la gestion du budget sont largement sexuées, ce qui n’équivaut pourtant nullement à la confirmation d’une hiérarchisation dans les rapports sociaux de sexe. Les attributions financières féminines, loin d’être un soutien économique secondaire ou celui d’appoint dans un foyer, sont largement orientées vers l’épargne, le logement et les achats pour les enfants.

Ce qui caractérise la gestion financière de ces femmes, c’est ce nouvel investissement dans les biens « non périssables »6 qu’on peut décrire comme le fait de s’éloigner de la dépendance conjugale au profit d’une approche plus individuelle : cessant de concevoir le mari comme une garantie de protection, elles cherchent par leurs propres moyens à se prémunir contre un avenir incertain. L’enquête a révélé combien le projet familial est de plus en plus porté par l’ouvrière, et ceci, selon une tendance croissante à la normalité. Cette situation peut être interprétée à raison comme une substitution à un rôle traditionnellement dévolu à l’homme, « principal-pourvoyeur-de-revenus ». L’épargne des ouvrières est, la plupart du temps, liée à l’objectif d’acquisition du logement ou des meubles. C’est l’une des stratégies collectives de défense destinées à protéger les ouvrières des incertitudes qui, chaque jour, menacent de les déstabiliser. Il est intéressant de souligner que la tontine7 n’est pas toujours présentée par les ouvrières comme une marque de solidarité, mais plutôt comme une technique d’épargne forcée en l’absence d’alternatives d’accès à l’épargne. Les dépenses liées aux enfants peuvent tout autant traduire une forme de prolongement des soins féminins, mais apparaissent également comme une forme d’« investissement » dans une progéniture qu’elles espèrent mieux armée pour l’avenir. Le terme « investissement » ne paraît ici ni excessif, ni ironique du fait de l’idée communément admise au Maroc selon laquelle les parents attendent de leurs enfants un retour des soins qu’ils leur ont prodigués, pour leurs vieux jours.

Le mode de gestion des ouvrières principales pourvoyeuses de revenus

En ce qui concerne les ouvrières principales pourvoyeuses de revenus, les résultats de notre recherche montrent que la plupart de celles qui se retrouvent dans une situation qui les accule à prendre en charge la totalité de la responsabilité familiale ne se sentent pas gratifiées par leur position tutélaire, mais cherchent au contraire à emprunter des chemins qui leur permettent de rester et de surtout paraître conformes « au contrat conjugal conventionnel »8 . Ceci s’explique par le fait que, malgré la pratique professionnelle de l’ouvrière, ses représentations restent animées par le rôle de l’homme-pourvoyeur qui demeure la référence de base. Ces représentations sont fortement basées sur l’idée du « transitoire » qui accompagne le projet professionnel de l’ouvrière, toujours dans l’attente que les rôles traditionnels se rétablissent par son retour au foyer.

Certaines ouvrières, tout en continuant à concevoir leur travail comme transitoire, investissent dans un projet personnel, excluant la contribution masculine. Ainsi, l’investissement dans un projet autonome participe à la rupture avec un modèle de dépendance vis-à-vis d’un mari pourvoyeur. Son désir d’individuation se lit à travers son affranchissement de toute éventuelle dépendance dans la mesure où la finalité de ses efforts n’est plus à rechercher parmi des logiques propres aux rôles sociaux traditionnels. Dans ce mouvement de fond, toutes les ouvrières, selon des modalités différentes, aspirent à devenir des actrices de leur vie familiale, mais il est important de rester attentif à leurs différentes justifications.

Le mode de gestion des couples avec une caisse commune

Une troisième modalité concerne les ouvrières qui optent pour la catégorie de la « caisse commune ». Notre enquête montre que cette catégorie se construit selon des logiques très diverses. Notons à ce propos que parallèlement à la valeur de confiance que peut véhiculer la modalité de la caisse commune, cette dernière peut revêtir paradoxalement des significations opposées. Elle peut dans certains cas servir, d’une part, de moyen de contrôle pour s’assurer que l’argent n’est pas dévié en dehors de la sphère familiale, ou jouer le rôle, d’autre part, de pratique compensatoire permettant de se conformer aux comportements de genre traditionnels, rétablissant ainsi l’équilibre conjugal de dons. L’adhésion à cette modalité induit donc et reflète tout à la fois un rapport symbolique. Ainsi, la caisse commune peut même être un arrangement subtil mis en place par le couple pour dissimuler la provenance des revenus et éviter de révéler les rôles de chacun.

À ce titre, retenons que certains cas dits de « caisse commune » préservent une répartition de dépenses différenciée et ne mettent en commun que les ressources qui servent à réaliser un projet commun, à savoir, le plus souvent dans notre enquête, l’acquisition d’un logement. Aussi, le fait que le mari est souvent celui qui exclut ses réserves personnelles de l’argent en commun traduit un rapport différencié aux ressources. Ceci met en relief l’influence du genre ainsi que des attentes normatives dans la manière de tracer les frontières entre le personnel et le collectif. À ce sujet, le fait que l’exclusion de l’argent de poche masculin de la caisse commune passe pour une évidence traduit des enjeux de pouvoir latents qui, paradoxalement, peuvent aussi se refléter à travers la mainmise féminine sur la gestion financière.

Contre toute attente, l’analyse des récits ouvriers peut laisser penser, de prime abord, à un attachement au « contrat conjugal conventionnel » de l’homme principal-pourvoyeur-de-revenus et la femme au foyer, et à certaines représentations sociales intériorisées prescrivant une division traditionnelle des rôles selon le genre. Les changements opérés sont en effet contrastés et contradictoires. Si ce double clivage est la preuve d’un changement social profond, déceler ses manifestations à travers les discours s’avère pourtant délicat du fait de la mobilisation par les ouvrières de plusieurs registres de normes. Notre travail de recherche met en évidence l’importance de la décision comme compétence à l’œuvre dans les pratiques ouvrières féminines. L’idée de négociation traduit en elle-même un changement dans la mesure où les rôles sociaux en lien avec la répartition des revenus dans le couple deviennent de plus en plus imprévisibles. Ainsi, les ouvrières ne se contentent pas de se glisser dans des rôles conjugaux socialement prédéfinis, mais revendiquent avec force de les recomposer dans le cadre d’une marge de manœuvre ouverte désormais à l’ensemble des négociations possibles.

 

1.     Roy Delphine (2006). L’argent du « ménage », qui paie quoi ? Travail, genre et sociétés, n°15. La Découverte. Paris.

2.     Ce terme se réfère à la charge financière qui incombe toujours au mari et jamais à la femme quelle que soit sa situation financière. L’expression l’homme-Nafaqa l’homme-choukara est utilisée par Mernissi dans son ouvrage Sexe, idéologie, Islam paru en 1983.

3.     Zelizer Viviane (2005). Intimité et économie. Terrain, vol.45, septembre : 13-28.

4.     Navez-Bouchanine Françoise (1997) Habiter la ville marocaine. Gaëtan Morin-Maghreb, L’Harmattan. Casablanca, Paris.

5.     Bouasria Leila (2013). Les ouvrières marocaines en mouvement. Qui paye ? Qui fait le ménage et qui décide ? Éditions l’Harmattan.

6.     Op.cit.

7.     La tontine est plus connue au Maroc sous l’appellation marocaine Daret parce qu’elle est rotative et que les participants prennent l’argent à tour de rôle.

8.     Tichenor Veronica Jaris (2008). Argent, Pouvoir et genre. Les dynamiques conjugales dans les couples où la femme gagne plus que son conjoint. In : Belleau Hélène, Henchoz Caroline (dir.), L’usage de l’argent dans le couple : pratiques et perceptions des comptes amoureux. L’Harmattan, Paris, 75-111.

 

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