L’économie du printemps arabe

L’économie du printemps arabe

Les révolutions arabes ont un fondement économique clair : la recherche d’une justice sociale et économique. Elles ont été alimentées par la pauvreté, le chômage et le manque d’opportunités économiques.

En effet, depuis longtemps, le Moyen-Orient est pris au piège dans un cycle de développement vicieux. La dépendance excessive de la région aux ressources naturelles empêche l’émergence d’un secteur privé fort, qui, à son tour, empêche l’émergence d’un fort consensus pour la diversification économique. Le dilemme politique du Moyen-Orient ne peut donc pas être correctement compris sans ses fondements économiques.

La crise actuelle dans la région est alimentée par deux courants sous-jacents :

  • L’existence d’une tension inhérente entre les structures démographiques et économiques de la région. Le Moyen-Orient subit une transition démographique sans précédent, alors que sa structure économique reste rigide, incapable de créer des emplois productifs pour les nouveaux entrants sur le marché du travail.
  • La remise en cause de la viabilité du modèle de développement actuel, basé sur « L’État-Léviathan1 », le pétrole et les aides exceptionnelles.

Une structure rigide

Au Moyen-Orient, il existe un fort décalage entre la démographie et la structure économique. Le Printemps arabe a pu mettre davantage en évidence les implications profondes de la jeunesse de la région dans l’enclenchement de la crise. La jeunesse constitue en effet une proportion écrasante de la population de la région. Dans de nombreux pays, plus de trois-quarts se composent de jeunes de moins de trente ans. Une « génération en attente » qui est mal intégrée économiquement et socialement.

Bien que les pays arabes aient échoué sur plusieurs fronts, ils ont néanmoins réussi à élargir l’accès à l’éducation, quoique demeurent plusieurs questions en suspens sur la qualité de l’enseignement dispensé. En effet, de nombreux pays arabes, en particulier ceux d’Afrique du Nord, ont fait des progrès impressionnants quant à l’éducation de leurs jeunes, dispensée aussi bien aux garçons qu’aux filles. Parmi les dix premiers pays qui ont fait des progrès considérables dans le développement humain au cours des quarante dernières années, cinq étaient du monde arabe.

Le problème clé reste toutefois l’employabilité des jeunes. Le Moyen-Orient est aujourd’hui l’une des régions où les taux de chômage des jeunes sont les plus élevés. Beaucoup de ces jeunes ne sont pas seulement chômeurs, mais sont également inaptes à travailler. Il s’agit là clairement d’un défaut à la fois du système de l’enseignement public et de la structure économique des pays. Les établissements d’enseignement produisent des diplômés dont les compétences et les préférences d’emplois sont plus alignées sur le secteur public. Il en résulte une division perverse du travail entre les secteurs public et privé. Si le secteur public génère des emplois bien rémunérés pour les ressortissants, notamment dans les pays du Golfe, riches en pétrole, le secteur privé repose essentiellement sur les travailleurs expatriés qui sont plus disposés à faire partie d’un marché du travail concurrentiel. Cette segmentation des marchés du travail a des implications profondes. Elle ne permet ni aux citoyens ni à l’État de développer de véritables enjeux de développement du secteur privé.

En effet, les économies du Moyen-Orient sont un artefact d’une structure économique car fortement tributaire de ressources externes et dominée par le secteur public. À quelques exceptions près, le secteur privé est généralement faible et dépend de la protection de l’État. Avec le secteur public comme principal moteur de la création d’emplois, la région souffre d’une stratégie de l’emploi précaire.

De plus, les affaires se font plus par « connexion » que par concurrence. Cela conduit à l’injustice économique pour les jeunes qui ne voient aucun espoir en la mobilité économique et sociale. La création d’emploi et la justice sociale répondent à un modèle de développement poursuivi par les gouvernements de la région, à savoir une économie dirigée.

Aussi, faire face à ces tendances démographiques est un défi, mais c’est surtout une opportunité puisque les taux de croissance de la population mondiale sont en baisse. Le Moyen-Orient n’est pas la seule région au monde à être témoin de ces changements démographiques ; d’autres économies émergentes ont exploité avec succès l’accroissement de la jeunesse pour le développement.

La faillite d’un modèle

L’État, dans la plupart des économies des pays arabes, est l’acteur économique le plus important, éclipsant ainsi tous les secteurs productifs indépendants. Lorsqu’il s’agit de « l’essentiel de la vie », comme la nourriture, l’emploi, le logement et les services publics, l’État est le fournisseur en premier et dernier ressort. Le fonctionnement de ce système repose principalement sur une forte dose de subventions, de contrôles économiques et une panoplie d’autres pratiques anticoncurrentielles. Si le système bureaucratique centralisé a bien fonctionné pour une élite dirigeante et une clientèle étroite, qui se développent grâce aux faveurs et soutiens de l’État, il n’a pas réussi à assurer la prospérité et la justice sociale pour le citoyen ordinaire. Les intérêts de la coalition gouvernementale se sont avérés plus durables que la force de l’idéologie. Ni le socialisme des années 1960 et 1970, ni la réforme économique néolibérale de 1990 n’a été en mesure de démanteler ce système de contrôle centralisé, de discrétion et de privilège.

Ce paradigme de développement centré sur l’État repose essentiellement sur le flux ininterrompu de ressources externes. En fait, un grand nombre de pathologies de la région − que ce soit la faiblesse du secteur privé, les marchés du travail segmentés ou le commerce régional limité − est finalement ancré dans une structure économique qui s’appuie massivement sur des financements externes, qu’ils soient issus de l’exportation de carburant, de l’aide étrangère ou de l’envoi de fonds. Le recours à ces sources de revenus est vraiment le « péché originel » pour les économies arabes. Plus de 80% des exportations totales de marchandises dans de nombreux pays arabes se composent du pétrole et du gaz. La dépendance aux hydrocarbures est si répandue que même les économies qui sont, par ailleurs considérées comme relativement pauvre en ressources, comme la Syrie et le Yémen, sont dominées par l’exportation du pétrole. À titre d’exemple, jusqu’en 2005, environ 67% des exportations totales en Syrie se composaient de carburants. Au Yémen, les exportations de combustibles représentent 70% du total des exportations.

Là où le pétrole est rare, l’aide étrangère prend le relais. Ces aides ont souvent étouffé les incitations économiques et politiques, poussant les économies vers la misère du patronat. L’Égypte et la Jordanie, en raison de leur emplacement stratégique, ont reçu des fonds importants grâce à l’aide étrangère. En Égypte, les deux tiers des recettes en devises proviennent du pétrole, de l’aide et des revenus du Canal Suez. Le rôle du pétrole domine le discours sur et au Moyen-Orient, mais l’influence de l’aide est minimisée. Cela pourrait surprendre : en tant que régions, en 2008, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord ont reçu le plus d’aide au développement par habitant (73 $ comparativement à 49 $ en Afrique sub-saharienne). La manne des ressources de pétrole et de l’aide ont donné lieu à une économie politique défavorable, soutenue par un pacte social qui négocie la distribution de l’aide sociale pour la sécurité du régime. Ces fonds externes ont élargi le secteur public, le renforcement de sa capacité à distribuer des subventions et à financer l’essentiel de la vie des citoyens.

Traditionnellement, l’État arabe a conservé l’ordre social grâce à une combinaison de répression et de redistribution. Cette stratégie aurait pu suivre son cours si les forces libérées par la démographie et la technologie n’avaient pas augmenté le coût à la fois de la répression et de la redistribution.

Avec la prolifération des médias sociaux, les méthodes traditionnelles de répression sont devenues moins efficaces. Pendant des décennies, l’État arabe, indépendamment du fait qu’il soit une monarchie ou une république, a utilisé ses services de sécurité pour étouffer toute action collective à l’encontre du système. Mais, les médias sociaux ont généré de nouveaux espaces de contestation, espaces virtuels qui échappent habilement au long bras de l’État.

Le coût de la redistribution a parallèlement augmenté de manière significative, notamment à la suite, d’une part, du changement de la structure démographique et, d’autre part, de l’augmentation des prix des aliments. La forte hausse des prix des denrées alimentaires a accru à son tour le coût social, et ce, même dans les pays riches en ressources naturelles. Les gouvernements arabes allouent désormais une grande part de leur budget à la subvention de produits alimentaires. Une politique qui risque de devenir défaillante compte tenu des dernières prévisions en hausse des produits alimentaires. Avec l’évolution démographique de la région, l’association chômage et nouveaux médias produit un mélange combustible.

Un devenir en suspens

L’imprévisibilité relative des revenus du pétrole, malgré la poussée actuelle des marchés, constitue un risque structurel dans les économies arabes. En effet, les finances publiques dépendent fortement des vicissitudes des marchés pétroliers. En fait, par rapport aux pays ayant des niveaux de développement et des ressources semblables, les pays exportateurs du pétrole du Moyen-Orient sont plus vulnérables aux crises extérieures. Et, au vu de fonds accordés et des liens d’investissement qui unissent les économies régionales, cette vulnérabilité peut rapidement contaminer les voisins moins fortunés. Ainsi, les pays avec des ressources naturelles limitées et des populations jeunes tributaires du gouvernement sont particulièrement tendus.

Les événements récents dans la région montrent que le modèle de développement dominant a fait son temps. Ce modèle basé sur un État-Léviathan et financé par l’aide extérieure est en passe de devenir un handicap. La région a besoin d’un nouveau paradigme économique et social qui repose sur un secteur privé compétitif, entrepreneurial et inclusif. Il est vrai que le secteur privé de la région a connu récemment une croissance impressionnante. Mais une question reste tout de même en suspens, le secteur privé est-il véritablement privé ?

L’investissement public reste le principal moteur de l’activité économique privée, en particulier lorsque les prix du pétrole sont élevés. Le secteur privé est généralement une image miroir de l’État : inefficace, contrôlé par des familles de l’élite liées au pouvoir. Ses bénéfices dépendent moins des capacités entrepreneuriales que du relationnel. Exploiter les nouvelles possibilités économiques devient donc un jeu d’initiés. À quelques exceptions près, les grandes fortunes d’affaires de la région sont le fait de privilèges et de favoritisme. Que l’on se souvienne, durant le Printemps arabe, de la famille Trabelsi de Tunisie, de Ahmed Ezz d’Égypte ou de Rami Makhlouf de Syrie. Ce capitalisme de copinage entrave les aspirants potentiels et restreint la mobilité économique. Il s’agit là d’un thème récurrent dans le monde arabe qui devient une préoccupation de ralliement pour ceux qui sont systématiquement exclus du système.

  • La version originale de l’article : Adeel Malik & Bassim Awadallah, The Economics of Arab Spring, World Developement Vol.45, pp. 296-313, 2013.

 

 

1.      Le Léviathan est un monstre marin mythologique dévoreur, symbolisant le pouvoir et le mal. Selon Thomas Hobbes (philosophe du XVIe siècle), à l’origine de la notion d’État-Léviathan, le lien entre l’État (le Léviathan) et les citoyens est indissoluble. L’État est totalitaire.

 

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