L’économie de partage : une piste ascendante

L’économie de partage : une piste ascendante

Ce changement qui fonde l’économie du partage est un modèle en devenir. Peut-il constituer une réelle alternative économique ?

Émergence de l’économie du partage

De nouveaux circuits commerciaux, facilités par le développement d’Internet depuis les années 2000 ont rendu les échanges de particulier à particulier faciles et attractifs, révélant un bouleversement des habitudes de consommation. Une relation économique semble se dégager. Plus les biens ou services coûtent cher à l’achat et sont utilisés de manière occasionnelle, plus la possibilité de partager s’avère rentable pour leurs usagers.

L’économie du partage, dont la consommation collaborative est la dimension principale, pourrait s’imposer comme le socle d’un nouveau modèle économique où l’usage prédomine sur la propriété. Plusieurs nouvelles pratiques, fondées sur ce nouveau paradigme, sont apparues comme le covoiturage, la colocation, l’autolib, le vélib, le troc, l’échange de logements, la location de vêtements et accessoires, location de meubles, la création d’espaces collectifs pour bureaux, la création de plateformes collaboratives pour mobiliser l’intelligence collective (brainstorming citoyen), etc. (voir Encadré 1 pour des exemples illustratifs de sites collaboratifs).

Botsman1 propose de distinguer trois systèmes de consommation collaborative (Figure 1) :

  • Les systèmes qui permettent de transformer un produit en service en s’inscrivant dans le cadre plus général de l’économie de fonctionnalité comme la location de voitures ou de vélos entre particuliers.
  • Les systèmes de redistribution qui organisent le passage de biens d’une personne les possédant à une personne les recherchant (C to C, troc, don, échange…).
  • Les styles de vie collaboratifs regroupant les formules de partage de ressources immatérielles entre particuliers : espace, temps, argent, compétences (couch-surfing, co-lunching, co-working, co-habitat, prêt entre particuliers, achat groupé, co-hébergement…)

Certains affirment que si le XXe siècle était celui de la propriété, le XXIe serait celui de l’usage. Selon l’étude de l’Observatoire Société et Consommation, 83% des Français estiment aujourd’hui qu’il est plus important d’avoir accès à un produit que de le posséder2. Les répondants de l’étude déclarent qu’en ces temps de crise la consommation collaborative se présente comme une véritable opportunité pour les particuliers en quête de revenus complémentaires. Comment en sommes-nous arrivés là ? La crise financière de 2008 est-elle le déclencheur de ce nouveau modèle économique ?

Productivité, compétitivité et consommation de masse

Productivité et compétitivité sont les maîtres mots des économistes du début du XXe siècle. La crise de 1929 conduit ce modèle d’offre à cohabiter progressivement avec celui centré sur la demande avant qu’il n’y soit complètement soumis à partir des années 1970. Cette situation débouche sur l’émergence de nouvelles pensées macroéconomiques (pensée keynésienne et néokeynésienne, pensée économique monétariste…) couplées à un nouvel art managérial, le marketing, dont le but principal est d’étudier finement les marchés existants et d’en explorer de nouveaux (étude de marché, comportement du consommateur, publicité commerciale…) à la recherche davantage de profits pour les entreprises.

Cette dynamique, à l’origine de la montée en puissance du modèle de consommation de masse ou d’hyperconsommation, a prévalu tout au long du XXe siècle. Le machinisme à outrance dans les économies occidentales et le transfert du pouvoir des mains de managers aux mains des actionnaires, du gain à long terme au gain à court terme, de l’économie réelle aux marchés financiers et à l’économie boursière débouchent sur une crise économique et sociale accompagnée par l’ancrage de nouvelles habitudes de consommation, appelées aussi consommations émergentes (voir Figure 3).

Vers un nouveau modèle d’organisation économique et social

L’économie du partage est une nouvelle organisation économique et sociale associée à de nouvelles valeurs menacées par le développement du capitalisme libéral dont l’altruisme, la confiance, la transparence, l’éthique morale, le respect de la nature.

Dans ce contexte, la réflexion a débouché sur l’émergence d’un modèle appelé l’économie circulaire, complémentaire de l’économie de partage, qui s’oppose à l’actuel modèle économique «linéaire »3 qui prévaut depuis la révolution industrielle et qui repose sur l’hypothèse de l’abondance des ressources naturelles. Ce modèle circulaire consiste à « revoir la façon de produire et de consommer avec le souci de lutilisation la plus efficace possible des ressources, tout en réduisant les impacts sur lenvironnement et en maintenant un bon niveau de bien-être »4L’économie collaborative, appelée également économie de fonctionnalitéest une des dimensions de l’économie circulaire puisqu’elle repose sur le passage de la vente d’un bien à la vente de son usage.

On assiste récemment à la naissance du modèle de « l’économie citoyenne » fondé par Felber5, qui partage les mêmes valeurs que le modèle de « l’économie circulaire » et de « l’économie de partage » : confiance, solidarité, coopération, respect, démocratie, lien social… Ces modèles reposent sur l’ensemble de ces paradigmes, placent le citoyen au cœur du système et tendent à engendrer des mutations profondes dans la société. Au moment même où personne n’est capable d’estimer le rythme auquel l’économie du partage gagne du terrain, une question reste en suspens : l’économie de partage sera-t-elle cette voie alternative dont parle Felber pour constituer à l’avenir le système sur lequel reposera le bien-être de l’humanité ?

Le débat est également lancé dans les pays émergents ou en voie d’émergence, comme le Maroc. Dans notre culture et nos traditions, nous retrouvons les traces de l’économie collaborative et les valeurs qui lui sont rattachées. Notre société est reconnue pour être portée sur l’entraide et la solidarité.

  • La Touiza désigne une pratique où les membres d’une collectivité se mobilisent pour aider une personne qui ne peut réaliser, seule, un certain nombre de travaux, généralement agricoles.
  • L’Ouziâa est une opération où un groupe de personnes d’une même collectivité achète à un autre membre, un animal (bovin, ovin, caprin…) et, une fois l’animal abattu, il est partagé entre eux.
  • Sur le plan social, les citoyens participent collectivement, chacun selon ses moyens, à l’édification et à l’entretien d’une mosquée, au désenclavement des douars en construisant des chemins d’accès, au forage de puits, à l’organisation de cérémonies à l’occasion de fêtes ou de décès. Nous retrouvons, dans certains milieux sociaux, la pratique du financement parallèle de l’économie ou financement informel, appelée communément « tontines » et dans le langage marocain Daret.

L’ouverture de la société marocaine aux cultures étrangères et son insertion progressive dans l’économie mondiale sont à l’origine de la régression de ces pratiques. Cependant, avec la généralisation de l’internet, verra-t-on une régénération de ces pratiques sous une forme technologiquement avancée avec éventuellement une adaptation au contexte économique, social et culturel marocain ? Comment les entreprises peuvent-elles surfer sur cette nouvelle vague pour en tirer des bénéfices et continuer à prospérer ? Ce sont des questions auxquelles nos économistes seront, selon nous, appelés à répondre dans les prochaines années.

 

1.     Botsman, R., Roo, R. (2010). What’s Mine Is Yours: The Rise of Collaborative Consumption. Simon & Schuster.

2.     Étude réalisée en 2012 par l’Observatoire Société et Consommation sur l’évolution des consommations émergentes et qui a porté sur un échantillon de 4072 personnes, représentatif de la population française.
http://www.lobsoco.com/

3.     Le modèle linéaire repose sur l’hypothèse de l’abondance des ressources : matières premières extraites -> production -> consommation -> déchets. 

4.     Contribution de l’Institut de l’économie circulaire à la table ronde sur « L’économie circulaire, nouveau modèle de prospérité », Paris, 20/21 septembre 2013 ; voir aussi : Lemoigne,  R. (2014). Économie circulaire : comment la mettre en oeuvre dans l’entreprise grâce à la reverse supply chain. Édition Dunod. Paris.

                 5.       Christian, Felber (2013).  L’économie citoyenne. Actes –Sud, Paris.

 

 


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