Jeunes ruraux au chevet du territoire

Jeunes ruraux au chevet du territoire

Les dynamiques des jeunes ruraux au sein de leurs territoires sont de plus en plus tangibles (Kadiri et al., 2015 ; Ftouhi et al., 2015), et révèlent des profils de jeunes qui tranchent avec le stéréotype du jeune rural largement admis, qualifié d’attentiste, comptant sur l’État pour améliorer ses conditions de vie et ne prenant jamais d’initiatives (Pascon et Bentahar, 1969).

Le jeune rural tente de s’autonomiser en s’affranchissant du statut d’aide familiale en allant travailler ailleurs (Pascon et Bentahar, 1969). L’autonomisation est également recherchée à travers l’éducation. Les jeunes ruraux justifient de plus en plus d’un certain niveau de formation formelle ou informelle, et certains d’entre eux sont diplômés. L’autonomisation est enfin recherchée à travers la migration définitive ou saisonnière, nationale ou internationale. Nombre de jeunes ruraux retournent chez eux, au village, après l’expérience migratoire, et tentent de se faire une place dans leur territoire, prendre des initiatives et cesser de vivre au crochet des parents (Bossenbroek et al., 2015). Ils se saisissent de toutes les opportunités pour monter des projets individuels ou collectifs dans le cadre de programmes de développement tels que le Plan Maroc Vert (PMV) ou l’Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH). Des jeunes ruraux s’inscrivent ainsi dans une dynamique locale de développement.

Ces constats confirment la conviction de Gambineau (2011) qui estime que « la jeunesse est l’avenir du territoire » et justifient l’intérêt de l’étude du rapport des jeunes à ce dernier dans un contexte où le sens du territoire est remis en question à cause de la mondialisation et du développement des moyens de transport et de communication (Garneau, 2003).

Cet article décrit et analyse la manière dont les jeunes ruraux s’impliquent dans le développement de leur territoire à travers la présentation du profil et de la trajectoire d’Abdallah Lagnaoui, âgé de 37 ans, né au village Ait M’hand dans le Saïss et de ses stratégies pour développer un projet personnel, familial et communautaire.

De la soumission au leadership

Abdallah a vécu son enfance au sein d’une famille rurale élargie, dirigée par son oncle. Durant toute sa scolarité, Abdallah travaillait, les week-ends et les vacances, comme aide familiale dans l’exploitation. Il a échoué au bac et est retourné vivre chez ses parents, se consacrant entièrement à l’agriculture. Il a suivi une formation agricole organisée par un centre de qualification agricole au profit des fils d’agriculteurs.

Son statut d’aide familiale, fournissant énormément d’effort sans contrepartie monétaire ni de reconnaissance, et l’injustice de son oncle qui favorisait sa petite famille au détriment des autres membres de la grande famille, l’ont révolté et l’ont décidé à émigrer. Il est parti travailler à Tanger dans une entreprise d’électricité, comme chauffeur d’abord, puis comme chef de chantier. Pendant ce temps, il mûrissait le projet d’émigration à l’étranger avec son frère cadet.

Il est retourné au Douar accomplir les formalités administratives de l’émigration et s’est consacré, en parallèle, à la création d’une association de développement dont il est toujours président. Dans ce cadre, Abdallah a mobilisé la population pour récupérer une terre Habous1 accaparée par « un investisseur » et a élaboré un projet d’engraissement des ovins au profit de quinze bénéficiaires, financé par l’Agence de Développement Social.

Ces actions ont contribué, au fil du temps, à le faire connaître auprès des autorités locales, de l’administration de l’agriculture et lui ont permis de tisser des liens avec de nombreuses associations. Abdallah est parti enfin travailler en Europe (France, Italie et Espagne) où il est resté de 2007 à 2013. Mais, il a continué à avoir un regard sur l’association grâce à des retours fréquents au pays qui lui ont permis de participer à la création de l’Association des usagers des eaux agricoles dont il est devenu le président.

En 2013, il s’est marié avec une fille de la région et s’est installé définitivement au Douar où il a construit sa propre maison. Il s’est impliqué dans la gestion de l’exploitation familiale qu’il a entrepris de moderniser, malgré les réticences de son père. Il s’est engagé politiquement en adhérant à un parti politique et s’est présenté aux élections de la chambre d’agriculture, puis aux élections communales qu’il a perdues contre son propre oncle.

À partir de mai 2015, il a créé, avec d’autres agriculteurs, une coopérative dont il devient président. La coopérative réussit à installer le système de goutte à goutte sur 27 hectares profitant à 8 adhérents dont le père d’Abdallah. Le projet est entièrement subventionné par l’État dans le cadre du Plan Maroc Vert (PMV). C’est une réussite qui changera définitivement la nature des rapports entre Abdallah et son père. Le père commence, contraint, à reconnaître les efforts d’Abdallah et à l’intégrer dans la prise de décision et la gestion de l’exploitation familiale.

Il travaille en ce moment sur la deuxième tranche du projet d’irrigation localisée sur 50 hectares profitant à 10 agriculteurs et sur un projet d’élevage bovin de race. Abdallah et la coopérative ambitionnent maintenant de postuler aux appels d’offre lancés par l’Agence de Développement Agricole pour louer des terres domaniales dans le cadre de partenariat public-privé.

Un nouveau regard sur le monde rural

L’itinéraire et le profil d’Abdallah sont l’archétype de nombreux jeunes ruraux en quête d’autonomisation dans le Maroc actuel. Dans cette quête, les jeunes ruraux luttent d’abord pour se libérer du poids de la famille patriarcale élargie et de l’autorité exercée sans partage par le patriarche. L’individualité du jeune rural est complètement dissoute dans ce type de famille. Le jeune n’a d’alternatives que de s’accommoder de son statut d’aide familiale, exécutant des tâches agricoles ou pastorales décidées par le chef de la famille, selon une division stricte du travail entre les membres de la grande famille. Le jeune se trouve ainsi enfermé dans cette structure familiale cadenassée qui lui obstrue les horizons, et entrave toute velléité de mobilité sociale.

Abdallah, et beaucoup d’autres comme lui, sont passés par l’école. Ils retournent chez eux transformés et plus exigeants car ayant acquis des compétences ailleurs, des expériences de vie autres que celles vécues en famille. Ils réclament que leur contribution par le travail à l’exploitation familiale soit reconnue, leur avis concernant sa gestion écouté et pris en compte. Des mésententes surgissent entre les jeunes ruraux et leurs aînés, et finissent par dégénérer en conflit générationnel. C’est ce processus qui conduit Abdallah à s’engager dans le travail associatif. L’expérience de président d’association et de meneur de mouvement social et d’actions collectives de développement agricole le consacrent comme jeune leader local, le dotent d’un capital social, et lui confèrent une position sociale dans la communauté.

Par ailleurs, la mobilité d’Abdallah, aussi bien vers Tanger que vers l’étranger, lui permet d’acquérir une indépendance financière. De plus, l’expérience migratoire est un voyage initiatique qui forge davantage le caractère de tels profils qui, et c’est leur particularité majeure, demeurent attachés à leur milieu d’origine par des retours très fréquents.

Le vécu d’Abdallah énonce ce processus laborieux par lequel tout jeune rural d’aujourd’hui devrait passer pour négocier son nouveau statut social d’individu autonome et de l’imposer à sa famille et à sa communauté. Ce nouveau statut est porteur d’une nouvelle vision du monde rural et de son avenir et d’un nouveau rapport à l’agriculture. Ce profil de jeunes ruraux n’est pas en rupture de banc avec la tradition dont ils restent très respectueux, mais tentent d’en opérer le changement dans la continuité. Ces jeunes ne rejettent pas non plus l’agriculture, mais souhaitent la pratiquer autrement. Ils se réclament même d’une identité de fellah mais un fellah qui vit – et pas seulement survit – de cette agriculture. La modernisation de l’exploitation agricole familiale, par l’introduction du système d’irrigation par goutte à goutte, a été un parcours de combattant, dont Abdallah est sorti victorieux, gagnant du coup la reconnaissance et l’estime du père. C’est une preuve par l’œuvre. Cette modernisation profitera à d’autres exploitations agricoles de la communauté d’appartenance d’Abdallah.

La valorisation des ressources territoriales

C’est à l’étranger que, paradoxalement, Abdallah a pris conscience de la richesse de son territoire, de ses terres fertiles, de son eau relativement abondante et des nouvelles structures d’opportunités mobilisables pour l’accomplissement des projets de développement agricole collectif et personnel.

 

Durant ses pérégrinations, Abdallah a pu acquérir des savoirs et savoir-faire à travers les formations et les différentes activités économiques et associatives qu’il a exercées, des compétences techniques et linguistiques, des capacités managériales, administratives et financières et de montage de projets.

Les multiples casquettes d’Abdallah en tant que président de plusieurs associations, de militant de parti politique, de candidat aux élections lui ont permis de constituer un réseau social dense et de conforter son leadership. Abdallah est informé et s’informe sur toutes les structures d’opportunités susceptibles d’être mobilisées : l’INDH, le PMV, les agences de développement, le privé, les établissements de formation agronomique. Il n’hésite pas à y recourir pour s’enquérir des avantages qu’il peut en tirer. L’ensemble de ces atouts renforce ses capacités de négociation avec les autorités politiques, administratives et techniques et décide de l’issue de ses projets personnel et collectif.

Abdallah est le prototype du jeune rural pragmatique. Il progresse à petits pas, et tire des leçons des échecs, en allant toujours de l’avant. La réussite du projet d’irrigation de goutte à goutte l’a convaincu d’avoir enfin trouvé sa vocation d’agriculteur-entrepreneur et renforce sa conviction que tout reste possible, et qu’il peut jouer dans la cour des grands comme le montre son projet de monter un partenariat public-privé sur des terres domaniales.

 

Note

1.      Un bien foncier qui ne peut être ni vendu ni offert, et dont l’usufruit finance les lieux de culte islamique.

Références  

·         Bossenbroek, L., Van der Ploeg, JD., Zwarteveen, M. (2015). Broken dreams? Youth experiences of agrarian change in Morocco’s Saïs region. Cahiers Agricultures 24.

·         Ftouhi, H., Kadiri, Z., Abdellaoui, EH., Bossenbroek, L. (2015). Partir et revenir au village Mobilité non permanente des jeunes ruraux dans la région du Saïs (Maroc). Cahiers Agricultures 24.

·         Gambino, M. (2011). Pratiques de jeunes et participation à la vie locale : regards croisés France Irlande.

·         Garneau, S. (2003). La mobilité géographique des jeunes au Québec : la signification du territoire. Recherches Sociographiques 44, 93.

·         Kadiri, Z., Tozy, M., Mahdi M. (2015). Jeunes fellahs en quête de leadership au Maroc. Cahiers Agriculture 24.

  • Pascon, P., et Bentahar, M. (1969). Ce que disent 298 jeunes ruraux. In : Étude sociologique sur le Maroc. Publication du bulletin économique et social au Maroc. pp 145-287.

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