Jean-Marie Peretti: La RSE n’est pas un alibi New Age

Jean-Marie Peretti: La RSE n’est pas un alibi New Age

Qu’est-ce pour vous la responsabilité sociétale de l’entreprise: un avatar du capitalisme, un alibi du new management ou un réel sacerdoce?

Le mot « avatar » peut être pris comme synonyme de transformation, et, dans ce sens, il me semble que la responsabilité sociétale est bien un nouvel avatar d’un capitalisme devenu capitalisme sociétalement responsable.

Le mouvement pour une entreprise sociétalement responsable est aujourd’hui une réalité ancrée dans les politiques et pratiques d’un nombre croissant d’entreprise et ne saurait être considéré comme un simple « alibi new age». Pour les DRH, devenir un authentique DRHRS est aujourd’hui un réel sacerdoce mais c’est aussi une mission essentielle au service de la performance globale de l’organisation.

Est-ce que l’entreprise peut sérieusement se substituer à d’autres acteurs institutionnels eu égard aux défis sociétaux et environnementaux ?

L’entreprise dispose de compétences et de moyens qu’elle peut – et, dans le cadre de sa responsabilité sociétale, doit – utiliser pour contribuer efficacement à relever un certain nombre de défis sociétaux et environnementaux. Elle ne peut le faire seule. La réussite des actions entreprises dépend largement de la qualité de ses partenariats avec les parties prenantes et les acteurs, publics et privés, engagés dans ces domaines.

Les grandes entreprises ne sont pas seules à avoir un rôle à jouer. La contribution des PME qui s’engagent localement dans des actions qui peuvent paraître modestes est également très grande, avec une efficacité considérable des moyens mobilisés grâce à l’engagement collectif. En diffusant dans l’ensemble de leur organisation des préoccupations et des comportements sociétalement responsables, les entreprises contribuent à les diffuser dans l’ensemble de la société. Le rôle pédagogique des entreprises est important dans la généralisation de comportements responsables.

Comment expliquez-vous l’engouement actuel des entreprises pour la responsabilité sociétale ? Est-ce à dire qu’elles ne se considéraient pas jusqu’ici responsables devant la société ?

L’implication sociétale et environnementale des entreprises est aujourd’hui plus forte, mais il ne faut pas sous-estimer l’importance et la qualité des actions menées de longue date par un certain nombre d’entre elles. Le débat autour de la responsabilité sociale a été très vif dès les années 1970 et, depuis, de nombreuses entreprises ont mis en oeuvre des engagements sociétaux et environnementaux. La pression des « actionnaires activistes », des « investisseurs socialement responsables » et des gestionnaires de « portefeuilles propres » s’exerce de façon effective et croissante depuis 40 ans. Les agences de notation extra-financière ont également exercé une influence pour renforcer les engagements RSE des entreprises.

Cependant, avec la norme ISO 26000 qui leur offre un cadre de référence, les politiques de responsabilité sociétale couvrent un champ plus large et regroupent des actions dans de nombreux domaines qui, souvent, sont nouveaux pour la plupart des entreprises. La mise en place de structures (direction ou service RS ou DD, transformation de la DRH en DRHDD ou DRHRS…) accélère les innovations et la diffusion des bonnes pratiques.

Comment la RSE a-t-elle influencé les discours, les instruments de gestion, les processus selon lesquels l’entreprise gère ses relations avec son environnement interne et externe ?

Dans un premier temps, ce sont les discours managériaux qui ont fait référence aux principes de la RSE. Ces discours se sont traduits en engagements volontaires avec la signature de chartes, du pacte mondial de l’ONU et la recherche de labels RSE. Pour garantir le respect de leurs engagements sociétaux, les entreprises ont mis en place des structures, défini des indicateurs de suivi, des modalités de contrôle et d’information. Les engagements envers les diverses parties prenantes se sont traduits en chartes telles que celle des relations avec leurs fournisseurs.

La RSE arrive-t-elle réellement à transformer les rapports sociaux au sein de l’entreprise ?

Le nouveau pacte social entre l’entreprise et ses salariés intègre la dimension RSE et de ce fait les rapports sociaux sont transformés. En élargissant la responsabilité de l’entreprise du champ social au champ sociétal et au champ environnemental, le mouvement RSE transforme durablement les rapports sociaux.

Est-ce que vous pensez que la RSE permet aux entreprises de dialoguer avec  la société civile ?

La démarche RSE exige que soient identifiées toutes les parties prenantes concernées par l’activité de l’entreprise. Cette identification est la première étape du dialogue avec celles qui constituent la société civile. Dans le cadre de l’information RSE diffusée par les entreprises, les modalités de dialogue avec les composantes de la société civile doivent être explicitées. C’est, en France, l’une des exigences d’information précisée par le décret du 24 avril 2012 sur les informations sociales, sociétales et environnementales obligatoires.

Plus globalement, pensez-vous que la RSE permettrait de créer un nouvel espace sociopolitique ?

La définition de l’engagement RSE, « être socialement responsable signifie non seulement satisfaire pleinement aux obligations juridiques applicables mais aussi aller au-delà et investir davantage dans le capital humain, l’environnement et les relations avec les parties prenantes » impose à l’entreprise de « prendre en compte les impacts de ses décisions et (de ses) activités sur la société (comme) sur l’environnement ». En étant sociétalement responsable, l’entreprise contribue, me semble-t-il, à créer un nouvel espace sociopolitique.

Quel pourrait être à votre avis le projet politique de la RSE ?

La RSE impose à l’entreprise d’adopter un « comportement éthique et transparent qui contribue au développement durable, y compris à la santé et au bien-être de la société, prend en compte les attentes des parties prenantes, respecte les lois en vigueur tout en étant en cohérence avec les normes internationales de comportement (ou en étant) intégré dans l’ensemble de l’organisation et mis en œuvre dans ses relations avec toutes les parties prenantes ». Ces exigences me semblent définir le projet politique de la RSE

 

Biographie

Jean-Marie Peretti, ESSEC, Sciences-Po Paris, docteur HDR en sciences de gestion est professeur des universités, professeur à l’ESSEC Business School, titulaire de la chaire ESSEC du changement et directeur académique de «l’Exécutive MS Ressources Humaines», et à l’IAE de Corse.

Président de l’IAS (Institut International de l’Audit social), président d’honneur de l’AGRH (association francophone de gestion des ressources humaines), rédacteur en chef de la revue Question(s) de management il est l’auteur de nombreux ouvrages dans le domaine du management, de la gestion des ressources humaines, de l’audit social. Il est l’éditeur de l’Encyclopédie de l’audit social et de la responsabilité sociétale.

Jean-Marie Peretti est consultant en stratégie RH et RSE auprès d’entreprises et d’organisations internationales.  

 

Partager ce contenu