J. Colin : Quels rôles pour la recherche en logistique ?

J. Colin : Quels rôles pour la recherche en logistique ?

« Je trouve que la sensibilité à la logistique est assez tardive dans les pays en transition. Le Maroc suit la même voie. Il y a un retard dans ce domaine en Chine, comme au Brésil et au Maroc. » Tel est l’avis du professeur Jacques Colin. Pour lui, la recherche académique au Maroc entretient une vision technique de la logistique, d’où son appel à encourager la recherche sur son aspect managérial.

Selon Jacques Colin, la performance logistique qui évolue déjà du Supply Chain Management à la logistique du développement durable se trouve aujourd’hui interpelée par un duo antinomique : elle doit maîtriser des besoins d’un espace mondialisé tout en répondant également aux besoins de proximité. Le professeur évoque aussi la situation de la logistique au Maroc où  se développent les infrastructures, c’est-à-dire la macro logistique mais où tout le problème de construction des compétences subsiste. Il ajoute : « Mon diagnostic est qu’il y a une prise de conscience des pouvoirs publics qui n’est pas encore diffusée auprès des dirigeants des entreprises, ceux-là souvent ont encore de la logistique une vision archaïque. »

De la logistique de transport au Supply Chain Management puis à la logistique durable, la recherche en logistique a connu une évolution soutenue ces dernières décennies, comment voyez-vous le futur de la recherche en logistique pour les vingt prochaines années ?

Selon moi, il faudra toujours analyser l’impact des évolutions du marché, de la technologie, du développement durable et de l’espace dans lequel se déploie la logistique. Ce sont ces quatre grandes forces qui feront évoluer la démarche supply chain. Nous constatons un double mouvement, de mondialisation d’une part et de régionalisation d’autre part. Cette dernière se traduit par la logistique de proximité qui revient en force aussi bien côté distribution que chez les industriels qui recherchent des fournisseurs de proximité. Cette tendance est visible dans la grande distribution avec les progrès des magasins de proximité ou dans le e-commerce dont le point fort est la proximité avec le client.

Nous anticipons ainsi le développement de solutions logistiques contrastées, lorsque la logistique cherche à maîtriser un espace mondialisé – ce qui est le cas de beaucoup d’entreprises multinationales –, et simultanément un retour en force de la proximité et donc de la logistique de proximité.

Aujourd’hui, il y a des évidences qui s’imposent aux décideurs : pour surmonter la crise, l’enjeu est la relance de la croissance ; pour relancer la croissance, l’enjeu est l’amélioration de la compétitivité. Quel rôle peut jouer la logistique pour améliorer la compétitivité ? La logistique repensée plus globalement serait-elle la solution ?

La logistique possède toujours deux critères de performance essentiels : le coût et le service. Pour améliorer ces deux critères, il faut une vision transverse de l’entreprise, c’est-à-dire une vision qui permettrait aux silos fonctionnels de ne pas s’enfermer dans leur logique propre. C’est ce que j’appelle le « Supply Chain Interne » (SCI), c’est-à-dire faire travailler ensemble des fonctions directement impliquées dans la logistique comme la fonction de la production et approvisionnement avec d’autres fonctions de l’entreprise qui ne sont pas directement impactées par les flux physiques mais qui ont une influence directe sur eux comme les ventes, le marketing ou la R&D.

D’un autre côté, nous avons la vision « Supply Chain Externe » (SCE), c’est-à-dire la volonté d’aligner les stratégies des partenaires du supply chain sur le plan logistique pour qu’ils puissent partager des objectifs, des équipes, éventuellement des actifs. La transversalité interne est relativement facile à concevoir puisqu’elle est sous l’emprise du chef de l’entreprise, alors que le Supply Chain Externe pose des problèmes de communication et de confiance entre entités juridiquement distinctes et susceptibles d’être en situation conflictuelle et de concurrence.

Quelle relation entre logistique et crise ?

Quand il y a une croissance économique, la logistique met en place les moyens pour accompagner cette croissance, pour la potentialiser et lui permettre d’exister. Se développe alors une logistique assez euphorique, avec des mouvements et des flux qu’il faut prendre en charge. Les problèmes de performance en termes de service l’emportent à ce moment-là sur les performances en termes de coût. En période de crise, c’est l’inverse : on demande à la logistique de privilégier plutôt les performances en termes de coût, quitte à reconfigurer les processus aussi bien en interne qu’en externe.

En phase d’expansion, elle oubliera aussi ses priorités de coûts pour gérer prioritairement les volumes à assumer. Je pense que la logistique ne souffre jamais en période de crise mais simplement qu’on la redéploie vers le deuxième de ses objectifs qui est le coût. Ainsi, plus la crise s’intensifie, plus se développe la transversalité de la logistique. Du coup, on se tourne vers des solutions mutualisées. Par contre, les prestataires logistiques souffrent en période de crise puisque leur prospérité dépend du volume.

Vous voyagez fréquemment dans le cadre de l’exercice de vos fonctions à travers quatre continents ; vous connaissez en particulier la Chine, le Brésil et le Maroc. Comment se manifeste, selon vous, l’effet bénéfique des avancées de la logistique sur l’économie mondiale ? Et comment situeriez-vous la compétitivité du Maroc à l’international ?

Je trouve que la sensibilité à la logistique est souvent assez tardive dans les pays émergents. Les Chinois ont mis la logistique comme l’une des priorités dans leur économie depuis une dizaine d’années seulement. Ils ont mis en jeu d’énormes investissements notamment en infrastructures, qui représentent jusqu’à 10% du PIB. Les ports chinois sont les plus grands du monde et sont totalement liés à l’expansion de la Chine sur les marchés internationaux. Les Chinois se sont rendu compte que pour opérer leur révolution économique et devenir « l’usine du monde », ils avaient besoin de moyens logistiques orientés vers l’exportation des produits technologiques et aussi orientés sur l’importation de matières premières.

On se rend compte que le Maroc suit la même voie. On développe des ports, on développe des plateformes logistiques, on développe les infrastructures, c’est-à-dire la macro logistique mais tout le problème de construction des compétences subsiste. Il y a toujours un retard dans ce domaine que cela soit en Chine, au Brésil ou au Maroc.

Le Maroc, lui, a une carte particulière à jouer, car en plus de la mondialisation, il peut jouer la proximité avec l’Europe. En effet, le Maroc n’est pas plus éloigné du barycentre de l’économie européenne qu’un grand nombre de pays européens et en termes de délai et de coût de transport, il en est même plus proche que des pays comme la Bulgarie.

Mon diagnostic est qu’il y a une prise de conscience des pouvoirs publics qui n’est pas encore diffusée auprès des dirigeants des entreprises. Ceux-là souvent ont encore de la logistique une vision archaïque en termes de transport et non pas la vision transverse que j’ai évoquée tout à l’heure.

Vous entretenez une relation étroite avec le Maroc notamment à travers l’enseignement et la recherche, que retenez-vous de cette expérience sur ce pays ?

La première tentative que j’ai faite, en 1995, était avec le professeur El Mostafa Bensalem à Marrakech et qui consistait à faire une action intégrée franco-marocaine autour du tourisme et de la logistique. La prise de conscience au Maroc du rôle de la logistique n’a eu lieu que plus de dix ans plus tard. Cela veut dire qu’on était beaucoup trop en avance. Pour les fonctionnaires, la logistique n’avait pas de poids. Ils avaient une vision limitée du transport et des infrastructures. Les entreprises étaient, elles, souvent pénalisées par une gestion familiale ou archaïque. Je regrette que les programmes de logistique aient finalement mis beaucoup de temps à être crédibles auprès des universitaires et auprès des étudiants. Leur parler de choses qui existent dans les pays industriels et qui n’existent pas encore chez eux, leur parler d’approche de transfert, leur parler de compétences n’était pas en phase avec leur contexte professionnel de l’époque. C’était alors un exercice périlleux que de faire percevoir aux jeunes qu’on pouvait faire de la formation et de la recherche en logistique.

On a eu le même problème en France, la logistique était considérée comme vraiment inintéressante par les écoles de gestion jusqu’aux années 2000, sauf dans des écoles comme l’ESSEC ou HEC. Maintenant qu’au Maroc le gouvernement a pris conscience de l’importance de la logistique, notamment pour appuyer les échanges internationaux et la performance logistique, on peut espérer que cela se diffuse dans le corps social jusqu’au client et qu’assez rapidement on voit se multiplier les compétences aussi bien en enseignement qu’en recherche. Il faudrait pour cela des responsables universitaires qui soient prêts à prendre le risque de développer des formations de ce type, au lieu de maintenir des domaines beaucoup plus connus comme le marketing, la finance, les ressources humaines… Je n’ai rien contre ces disciplines mais l’universitaire réaliste non visionnaire va choisir la recherche dans des domaines déjà reconnus parce que c’est codé, bien qu’il y ait beaucoup de concurrence. Je recommande la prise de risque en allant plutôt dans un domaine qui est encore pionnier.

Est-ce que vous recevez des informations sur la recherche en logistique au Maroc ?

Oui, je reçois des recherches originales au travers des thèses qui ont été soutenues sur le terrain marocain, à travers la presse professionnelle, les rapports qui ont été faits sur la logistique au Maroc, et par les annonces de colloque, mais cela reste très souvent une vision technique de la logistique, comme la modélisation. Il faudrait à mon avis plus encourager la recherche sur l’aspect managérial de la logistique. Il n’y a pas non plus encore de grand centre de recherche sur la logistique au Maroc à ce jour et les chercheurs ne diffusent pas suffisamment leurs travaux sur la scène internationale. Il faut absolument multiplier les publications dans les colloques internationaux et les revues internationales.

Au travers des travaux de recherche que vous encadrez, est-ce que, selon vous, les pratiques logistiques menées dans les entreprises marocaines sont à même de soutenir le développement et la compétitivité du pays ?

J’ai eu un exemple récent, il y a quelques jours à Marrakech avec les étudiants de la sixième promotion du master MALO de l’ENCG Cadi Ayyad. Ils ont présenté des travaux sur les aspects logistiques d’un certain nombre de produits. Il est vrai que la plupart des travaux avaient plus une vision technique, orientée transport et entreposage qu’une vision managériale, mais c’est normal car ils sont toujours en phase de découverte. Par contre, ce qui est intéressant, c’est que par rapport à des travaux analogues que j’avais demandés il y a quatre ou cinq ans, toujours par des professionnels, ils posent de bonnes questions logistiques. Ils ne sont plus aussi tactiques avec une seule logistique réduite aux transports ou la distribution de produits finis. Je constate donc une maturité qui émerge chez les professionnels marocains, c’est certain.

 

Biographie succincte

Jacques Colin est Professeur en Sciences de Gestion à l’université d’Aix-Marseille. Il intervient aussi régulièrement dans le programme de Maestrado « GESLOG » à l’Université Fédérale du Ceara (Brésil). Auteur de plus de cent quatre-vingts publications académiques depuis 1980 et ouvrages logistiques[1], sans compter de nombreux articles ou conférences à vocation professionnelle dans un but de valorisation et de dissémination des résultats de la recherche.

Il a encadré et fait soutenir 28 thèses de doctorat et Habilitations à Diriger des Recherches (HDR) consacrées à la logistique et au Supply Chain Management. Ses travaux portent sur les stratégies logistiques et les démarches du SCM conjointement et/ou concurremment mises en œuvre par des industriels, des distributeurs et des prestataires.

De 1992 au 31 décembre 2009, il a été directeur du CRET-LOG (Centre de REcherche sur le Transport et la LOGistique, www.cret-log.org), équipe qui regroupe une quarantaine de chercheurs et une trentaine de doctorants. Il est actuellement Directeur de Recherche au CRET-LOG, qui est l’équipe d’appui du Master « Management, Logistique et Stratégie », qui comprend un Master 1, quatre spécialités professionnelles en Master 2 et une spécialité recherche en Master 2 ; ce qui représente, en plus des doctorants, plus de 200 étudiants originaires d’une quinzaine de pays.

 

Le CRET-LOG représente environ la moitié des thèses soutenues en logistique en France. Leur champ d’investigation porte sur quatre domaines :

  1. Logistique Supply Chain Management
  2. Management des canaux de distribution
  3. Stratégie inter-organisationnel
  4. Développement durable

 

 

[1]
Voir notamment : Colin J., Paché G. (1988). La logistique de distribution. L’avenir du marketing. Paris : Éditions Chotard.

Colin J., Tixier D. et Mathe H. (1966). La logistique d’entreprise, vers un management plus compétitif. Paris : Éditions Dunod.

Colin J., Aurifeille J.M., Jaffeux C. et al. (1997). Management logistique, une approche transversale. Paris : Éditions Litec.

Colin J., Fabbe-Costes N., Paché G. (2000). Faire de la recherche en logistique et distribution. Paris : Éditions Vuibert-Fnege.

 

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