Italie: au-delà du commerçant ambulant

Italie: au-delà du commerçant ambulant

Pour tracer les caractéristiques socioéconomiques des ressortissants marocains en Italie en tenant compte de leurs spécificités par rapport aux autres groupes d’immigrés,1 il est important de partir d’une constatation: la présence marocaine est parmi les plus anciennes en Italie. Au cours des années 1960, les premiers Marocains sont arrivés, alors que pour franchir les frontières de ce pays, aucun visa n’était nécessaire.

Ces mouvements de population entre les deux pays étaient l’expression d’une circulation traditionnelle qui s’enracine dans l’histoire de la Méditerranée. En général, les Marocains exerçaient le commerce ambulant, au point que dans le sud de la Péninsule «le Marocain» incarnait la figure de l’ambulant étranger. Cette image serait à l’origine du stéréotype du «vu’ cumprà»2 diffusé par les médias dans le langage quotidien et qui désormais évoque «l’immigré» dans l’imaginaire collectif italien. Toutefois, derrière cette image stéréotypée du Marocain (et du Maghrébin en général), se cache une réalité plus complexe et articulée tant au niveau social qu’économique. Au cours des années 1970, l’arrivée des Marocains s’est intensifiée à cause de la fermeture des frontières des pays d’immigration traditionnelle (notamment la France) et, dans le même temps, on a assisté à une progressive diversification des lieux d’origine et du type d’activité exercée par les Marocains. A partir des années 1990, avec l’apparition d’un groupe d’immigrés plus qualifiés et instruits, ainsi qu’avec le progressif processus de stabilisation et féminisation, la présence marocaine est devenue un élément permanent du panorama immigratoire italien.

 

LES MAROCAINS PARMI LES AUTRES ÉTRANGERS

Les Marocains ont pendant longtemps représenté le groupe d’étrangers le plus nombreux en Italie. Cette considération est fondamentale par rapport à la brève histoire immigratoire de l’Italie qui s’est rapidement transformé de pays d’émigration à pays aussi d’immigration. Ce changement a été accompagné par une rapide augmentation et une tendance à la stabilisation de la présence étrangère, une grande diversité des nationalités et une importante présence des femmes (plus de 50% sur le total des étrangers).

Comme le montre le tableau 1, en 1991, l’Italie comptait à peine 648 935 étrangers ; en 2007, presque 4 millions d’étrangers sont officiellement résidents. La présence marocaine suit ces évolutions. En 1991, 83 292 Marocains étaient régulièrement installés en Italie ; en 2007, leur nombre s’élevait à 365 908. Par rapport à ces variations, nous pouvons faire deux constatations principales. La première est que la présence marocaine augmente d’une manière constante et régulière à travers le temps, bien qu’elle se relativise par rapport aux autres groupes étrangers, tout en restant plus élevée que celle des Tunisiens et des Algériens. En 1991, les Marocains représentaient plus de 12% du total des étrangers et presque 65% des Maghrébins ; en 2007, ils étaient 9% du total des étrangers et plus de 75% des Maghrébins. En effet, la présence des Marocains continue à augmenter en nombre absolu mais son poids relatif est moins important que dans le passé. La seconde constatation est que les Marocains représentent la majorité des Maghrébins et que, par conséquent, lorsqu’en Italie, on se réfère à la présence maghrébine, il s’agit notamment d’une présence marocaine. En 1999, selon une recherche menée par la Caritas, sur 10 Maghrébins résidant en Italie, 7 étaient marocains, 2 tunisiens et 1 algérien. Les Marocains étaient établis notamment au Nord du pays, les Algériens au Sud et les Tunisiens en Sicile.

 

Pour saisir les modalités d’installation des Marocains en Italie, il faut tenir compte de la politique migratoire mise en place par l’Italie. Les gouvernements italiens ont opéré cinq importantes régularisations depuis les années 1980, des procédures «exceptionnelles» qui ont permis aux Marocains déjà présents sur le territoire italien de régulariser leur présence. En 1986, les Marocains étaient les plus nombreux parmi les 105 000 régularisés ; de même en 1990 (220 000 étrangers régularisés) et en 1995 (246 000 étrangers régularisés). Avec la régularisation de 1998 (217 000 étrangers régularisés), la présence marocaine a été devancée par celle des Albanais et en 2002 (643 728 étrangers régularisés) par les Roumains, les Ukrainiens et les Albanais. En effet, avec le développement des mouvements migratoires depuis les pays de l’Europe centro-orientale, le contexte immigratoire italien s’est diversifié, et, en 2000, pour la première fois le nombre de permis de séjours accordés aux Albanais a dépassé le nombre des permis de séjour octroyés aux Marocains.3 Avec la progressive mise en place par l’Etat italien d’une politique de plus grande fermeture et d’un système de quota variable selon les ans4, l’arrivée des Marocains est devenue de plus en plus difficile.

Parallèlement, on a assisté à un progressif processus de stabilisation des Marocains. Une enquête réalisée par la Caritas à la fin des années 90 mettait en exergue qu’à l’époque ce phénomène était déjà en action. Si l’on considère la durée du séjour, en 1999, presque 14% des Marocains étaient présents en Italie depuis 5 ans et 15% depuis 10 ans. Le groupe marocain apparaissait le plus stable, suivi par les étrangers en provenance des Etats-Unis, de Tunisie, d’Allemagne. Par ailleurs, au cours des années, le nombre d’acquisitions de la nationalité italienne a progressivement augmenté. En 2006, la naturalisation (par mariage5 et/ou résidence) des Marocains a représenté plus de 9% du total des acquisitions totales de la nationalité italienne de la part des étrangers. Sur un total de 5615 naturalisés, 1615 étaient des Marocains et la majorité est devenue italienne par résidence, indicateur du lien qui s’est désormais établi entre le Maroc et l’Italie. Deux autres indicateurs confirment le processus de stabilisation en cours: l’augmentation du nombre des mineurs et de la présence féminine. Pour ce qui concerne la présence des mineurs, il est difficile d’accéder à des données fiables . Néanmoins, déjà en 2001, la Caritas soulignait que les mineurs nord-africains représentaient 28% du total des mineurs étrangers, le pourcentage le plus élevé parmi cette catégorie. Pour ce qui concerne les femmes, il faut souligner qu’en 1997, les Marocaines représentaient seulement presque 23% du total ; en 2002, elles étaient plus de 31% et en 2007,  plus de 40%.7

 

UNE PRÉSENCE ÉCONOMIQUE DIVERSIFIÉE

La présence marocaine s’est désormais enracinée dans le contexte socioéconomique et démographique italien. Elle est caractérisée par une  dispersion sur le territoire, une tendance à la stabilisation, une diversification des régions de provenance et du type d’activité exercée. Pour saisir les dynamiques de cette insertion, il faut tenir compte de la progressive complexification des flux migratoires contemporains, devenus de plus en plus multiformes et articulés, et considérer le rapport existant entre internationalisation, segmentation du marché du travail et immigration dans les pays de la Méditerranée. Selon le dernier recensement italien, la présence de la force de travail étrangère est devenue essentielle pour le fonctionnement de l’économie italienne : les étrangers ont un taux d’occupation supérieur à celui des autochtones et ils se retrouvent aussi bien dans des secteurs garantis qu’informels. Toutefois, le fait immigratoire se présente comme un «paradoxe» dans le contexte économique italien, notamment à cause de la coexistence de l’immigration avec l’émigration, ainsi que du chômage avec l’immigration. En effet, les migrations en direction de l’Italie (mais également vers l’Espagne, le Portugal et la Grèce) ont suivi une logique différente de celle «classique». L’arrivée des migrants a répondu à une demande générée notamment par les secteurs des services, de l’agriculture et du bâtiment.

Certains auteurs italiens soulignent que la clef de lecture de ce «paradoxe» réside dans une articulation spécifique entre spécialisation «ethnico-économique» et différents facteurs d’ordre socioculturel. En situation migratoire, les immigrés acceptent des tâches que les autochtones ne veulent plus accomplir et ils s’insèrent dans des segments du marché de travail où il n’existe plus d’offre de la part de la main-d’œuvre locale (comme par exemple dans l’agriculture). De ce fait, malgré le haut taux de chômage, certains secteurs continuent à générer une demande spécifique adressée à une force de travail encore plus précaire et flexible que celle locale. Sur le «choix» des migrants pèseraient également des éléments culturels comme l’expérience du travail précédent, les compétences acquises, les «habitudes traditionnelles», le sexe et la religion, qui guident un projet migratoire souvent vécu comme provisoire.

La présence marocaine en Italie interroge cette lecture culturaliste qui relie appartenance ethnique et segmentation du travail.8 Les Marocains se distribuent différemment sur le territoire italien et ils se sont stabilisés notamment dans les régions du Nord du pays,  où se concentrent plus de 30% du total des immigrés en Italie. D’une manière plus précise: 15,6% des Marocains sont établis au nord-ouest de l’Italie et 17,4 au nord-est ; 10,1% au centre, 9% au sud, 5,9% dans les Iles. Les Marocains vivent donc surtout dans les régions économiques les plus dynamiques de l’Italie où ils contribuent au maintien et au développement du tissu économique.

En outre, comme le mettent en exergue les données (tableau 2), la position socioéconomique des Marocains répond à la spécificité du contexte économique italien et ils se distribuent dans les différents secteurs d’activité, en s’adaptant aux tendances régionales. En suivant les opportunités offertes localement, ils s’insèrent notamment dans les secteurs du bâtiment (plus de 32%) et celui de l’industrie (un peu plus de 20%). Dans ce cas, comme pour de nombreux immigrés, ils sont occupés dans de petites, voire de très petites, entreprises familiales notamment du centre et du nord du pays. L’insertion dans les secteurs des services, de l’agriculture et du commerce est, par contre, plus dispersée sur le territoire italien.

 

Il faut toutefois observer la présence entrepreneuriale des Marocains car ils recouvrent  un rôle décisif dans ce secteur. Comme nous l’avons souligné, «le Marocain» représente encore aujourd’hui dans l’imaginaire collectif italien le vendeur ambulant, auquel, avec le temps, s’est ajoutée la figure du Sénégalais. Par ailleurs, il est vrai que la présence marocaine dans ce secteur représente un peu moins de 5% du total du groupe marocain, mais son importance émerge si l’on regarde les autres groupes étrangers. En 2008, selon une recherche réalisée par la Fondazione Ethnoland, en collaboration avec le Dossier Statistico Immigrazione Caritas/Migrantes sur les Immigrati imprenditori in Italia (Edizioni Edos), les Marocains ont créé 27 952 entreprises en Italie, soit 14,3% du total des entreprises chez les étrangers. A ce propos, il faut observer que par rapport à l’année 2003, ce nombre est en augmentation de plus de 27% et que 18 873 entreprises, soit 67,5%, sont en effet liées au commerce. Ces activités commerciales sont différenciées par forme et par produits commercialisés (commerce stable ou itinérant ; vente de produits pour le groupe national d’origine ou produits de consommation de base) mais également par région. Par exemple, dans la région de Naples, encore aujourd’hui, de nombreux Marocains circulent avec des poussettes transformées en des sortes d’étalages ambulants, afin de vendre habits, ustensiles et objets d’ utilité diverse et, comme les Sénégalais, en été, ils se déplacent sur les plages italiennes pour vendre vêtements et différents objets pour la mer.9

 

Le tissu économique régional italien influence donc les formes entrepreneuriales marocaines, comme le montre la mise en relation du nombre d’entreprises créées par les Marocains dans les secteurs du bâtiment et du commerce (voir tableau ci-dessus).

En revanche, la situation dans les régions du Sud : dans le Latium, sur un total de 1885 entreprises, 1656 sont des commerces et seulement 41 des entreprises de maçonnerie ; en Campanie, sur 1320, 1294 exercent dans le commerce et seulement 4 dans le bâtiment ; en Calabre, de la même façon, sur 2373, 2354 exercent dans le commerce et seulement 2 dans le bâtiment.

Cette diversité de distribution des activités entrepreneuriales marocaines permet de souligner que la segmentation du marché du travail et la différente distribution des Marocains sur le territoire italien suit les différentes formes d’insertion économique existant entre le sud et le nord du pays. En même temps, elle ouvre une série de questions qui, pour l’instant, demeurent inexplorées. Comment s’articule la hiérarchisation entre travail garanti et informel, selon les diverses régions ? Comment prennent forme les parcours résidentiels et économiques internes à l’Italie ? Comment se structurent les passages d’un secteur économique à l’autre ? Une étude dédiée à ces questions mériterait d’être menée pour y voir plus clair.


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