Interview avec Jean-Pierre Chauffour : Et si le Maroc donnait la priorité au capital immatériel...

Interview avec Jean-Pierre Chauffour : Et si le Maroc donnait la priorité au capital immatériel...

Qu’est-ce le capital immatériel (tel que cette notion a été développée par la Banque mondiale) et pourquoi cette institution y a-t-elle eu recours pour le diagnostic et l’analyse des économies nationales des pays ?

Il n’y a pas une définition unique du capital immatériel. Celui-ci reste une notion aux contours encore mal définis. Le capital immatériel au niveau de l’entreprise fait référence à la notion de goodwill, la différence entre le montant de l’actif figurant au bilan d’une entreprise et la valeur marchande de son capital matériel et immatériel, qui est aussi la valeur boursière de l’entreprise lorsque celle-ci est cotée. Au niveau d’une nation, la valeur marchande du capital matériel et immatériel d’un pays est plus élusive. La Banque mondiale a retenu une dimension du capital immatériel correspondant à la richesse « non expliquée » des nations, une fois pris en compte leur capital produit, leur capital naturel et leur capital financier. Le capital immatériel renvoie alors à la qualité du capital institutionnel, du capital humain et du capital social des pays. Dans le cadre du Mémorandum économique 2017 que la Banque mondiale a préparé pour le Maroc1, quatre dimensions du capital immatériel ont été retenues : le capital institutionnel d’appui au marché, c’est-à-dire les institutions permettant l’allocation la plus efficiente du capital et du travail dans l’économie et l’insertion du Maroc dans l’économie internationale ; le capital institutionnel public qui vise à promouvoir l’État de droit et la justice, à augmenter l’efficacité et la productivité de l’administration et à améliorer la qualité des services publics ; le capital humain qui suppose l’accès de tous à de meilleurs systèmes d’éducation, de santé et de protection de la petite enfance ; et le capital social, en tant que capital immatériel qui sous-tend le progrès dans tous les autres domaines, et qui couvre l’égalité réelle entre les sexes, la confiance interpersonnelle au sein de la société, le respect de l’État de droit, le sens civique, l’engagement associatif, etc.

Établir un diagnostic du capital immatériel est une façon d’analyser les challenges que le Maroc doit relever pour que le rattrapage économique que connaît actuellement le pays puisse s’amplifier et se transformer en mouvement durable de convergence économique et d’amélioration du bien-être de l’ensemble de la population. En effet, l’expérience internationale montre que le capital immatériel a tendance à augmenter en proportion de la richesse totale des pays, ou, autre façon de le dire, à mesure que les pays se développent. Pour les pays de l’OCDE, par exemple, le capital immatériel représenterait plus de 80% de la richesse totale. Pour les pays les moins avancés et les pays à revenu intermédiaire comme le Maroc, la part du capital immatériel dans la richesse nationale se situerait entre 50 et 70%. En d’autres termes, les pays riches seraient riches principalement du fait de la qualité de leurs institutions publiques, de la qualité de leurs ressources humaines et de la qualité du lien social et de la confiance au sein des sociétés.

 

Peut-on mesurer, et comment, les composantes du capital immatériel ? Peut-on faire des comparaisons à ce niveau entre pays développés, pays émergents, pays en développement ? Y a-t-il des caractéristiques régionales en matière de capital immatériel (Golfe, Europe, Amérique latine, pays du Sud-Est asiatique) ?

Une analyse de la décomposition du capital immatériel entre ses trois sous-composantes principales, capital humain, capital institutionnel et capital social, n’est pas une science exacte. Diverses approches méthodologiques, toutes très imparfaites, peuvent être développées pour appréhender la nature et la composition du capital immatériel des nations. Dans le cas du Mémorandum mentionné ci-dessus, la modélisation du capital immatériel a été réalisée grâce à un indice composite nommé « Indice synthétique du capital humain et institutionnel », sur la base de trois indicateurs standardisés : un indicateur de capital humain et un indicateur de gouvernance, développés par la Banque mondiale, et un indicateur de liberté économique créé par la Fondation Heritage et le Wall Street Journal. Les comparaisons entre pays développés et pays émergents et pays en développement peuvent être établies car dans le cas de notre étude, l’échantillon de données du capital immatériel par habitant et de l’indice composite créé permet une modélisation sur une durée de sept ans (2005-2011) pour 95 pays. Il ressort de nos calculs que la sous-composante capital social du Maroc, comme celle d’ailleurs de l’ensemble des pays en développement, serait négative ; un manque à gagner important par habitant. En d’autres termes, le faible capital immatériel des pays en développement serait certes dû à un déficit de capital humain et institutionnel tel que mesuré par les indicateurs standards d’éducation et de gouvernance, mais serait surtout lié à un capital social insuffisant et qui entraverait la réalisation des potentialités existantes.

 

Quelles sont les implications pratiques du capital immatériel au niveau macroéconomique ? Des États, des instances gouvernementales et des politiques publiques ? Faut-il agir pour la croissance du capital immatériel ? Dans quel sens et pourquoi ?

L’augmentation du capital immatériel des pays est nécessairement multiforme et vise, pour le résumer d’une formule, à promouvoir un contrat social fondé sur la promotion d’une société ouverte ; c’est-à-dire sur le renforcement des institutions, le recentrage de l’action de l’État sur ses fonctions régaliennes, le développement du capital humain et le renforcement du capital social. L’accélération durable de la productivité totale des facteurs et donc la convergence économique du Maroc vers les pays plus avancés à l’horizon de la prochaine génération sera en grande partie liée à la capacité de renforcer et d’investir dans le capital immatériel du pays.

Ainsi, la réorientation des politiques publiques marocaines vers le développement du capital immatériel permettait au Royaume de faire évoluer sa stratégie de développement et de renforcer la gouvernance des politiques sectorielles en amont. Aujourd’hui au Maroc, les différentes réalisations sectorielles soutenues par l’État ou par des agences publiques (agriculture, automobile, aéronautique, solaire, numérique, tourisme, immobilier, etc.) sont les vecteurs du développement du pays, d’où l’importance accordée à l’investissement public et à l’accumulation de capital fixe au cours de la dernière décennie. La cohérence en aval vise principalement à renforcer, dans la mesure du possible, la coordination des politiques sectorielles en évitant, par exemple, leur mise en œuvre « en silo ». Une approche basée sur la promotion du capital immatériel viserait à mettre davantage l’accent sur ce qui conditionne, à l’origine et « en amont », un développement endogène et holistique du secteur privé : la bonne gouvernance, une éducation de qualité, le respect de l’État de droit, la confiance interpersonnelle et le civisme.

Par ailleurs, le capital social, composante du capital immatériel a des implications profondes sur les effets des différentes politiques de développement. Il permet de comprendre pourquoi l’impact de réformes qui semblent être efficaces dans un certain contexte reste en deçà des attentes dans un autre contexte. Dans le cas du Maroc, il suggère que l’amélioration de l’efficacité du système éducatif et de la qualité du système de santé, l’amélioration de la règle de droit et de la justice, l’amélioration du climat des affaires et le renforcement des libertés économiques peuvent augmenter significativement le capital immatériel et donc la richesse du Maroc mais que les effets de ces politiques pourraient être décuplés si ces améliorations étaient accompagnées d’une augmentation du capital social. Or, le capital social, fruit de l’histoire, de la géographie et de la culture est difficilement altérable. On ne peut décréter l’augmentation de la confiance interpersonnelle ou du sens civique dans la société. Même si difficilement appréhendable par les politiques économiques habituelles, l’amélioration du capital social est cependant possible.

 

Dans le cas du Maroc, où en est-on aujourd’hui ? Que peut-on dire des premières évaluations et analyses  des capitaux institutionnel, humain et social ? Le Maroc a-t-il réellement l’opportunité de devenir un pays émergent ?

Il s’agit tout d’abord de rappeler que la question du capital immatériel a été soulevée par SM le Roi Mohammed VI lors de son discours du Trône de juillet 2014, en déclarant que cette notion pourrait devenir le « critère fondamental dans l’élaboration des politique publiques afin que tous les Marocains puissent bénéficier des richesses de leur pays ». En donnant la priorité au capital immatériel, le Maroc pourrait en effet s’équiper d’une véritable stratégie de développement cohérente et transversale.

Une stratégie de rattrapage économique accéléré repose sur une augmentation durable de la productivité de l’économie marocaine à travers une plus grande accumulation de capital immatériel. Doubler les gains de productivité à 2% par an pendant plusieurs décennies représente un vrai défi car cela suppose une transformation structurelle profonde de l’économie et des gains d’efficience substantiels. Les gains de productivité supplémentaires ne découleront pas uniquement de nouveaux investissements en capital fixe mais d’un effort accru pour accumuler davantage de capital immatériel. Les évolutions de la productivité et du capital immatériel sont en grande partie liées, et c’est autour de ces deux variables clés que se détermineront la trajectoire de croissance et l’évolution du bien-être de la population marocaine à l’horizon 2040.

Les défis auxquels fait face le Maroc pour, d’une part, augmenter sa productivité et, de l’autre, développer son capital immatériel sont essentiellement les deux faces d’une même médaille : améliorer l’environnement dans lequel s’opère l’accumulation des facteurs de production. En effet, l’innovation, l’adoption de nouvelles technologies et la réallocation des facteurs de production qui sont nécessaires pour stimuler la productivité sont directement influencées par les politiques visant à accroître le capital humain, la qualité des institutions et le capital social. Dans les deux cas, la productivité et le capital immatériel constituent des variables « intangibles » qui reflètent la qualité de l’environnement institutionnel, humain et social dans lequel s’opère l’accumulation des facteurs de production.

 

Note

1.     Banque mondiale (2017). Maroc 2040 : Investir dans le Capital Immatériel pour Accélérer l’Emergence Économique. Washington D.C: World Bank Group.

 

 


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