Incursion linguistique dans l’entreprise

Incursion linguistique dans l’entreprise

 

Depuis environ une dizaine d’années, la société marocaine semble s’être réconciliée avec des éléments importants – mais longtemps mis de côté au profit d’une unité panarabe rabâchée – de son identité collective : sa pluralité, son amazighité, son africanité, sa composante juive… et la darija, sa langue capable d’unir les Marocains.

Par ailleurs la darija a connu une véritable révolution pacifique menée par la société civile. Alors qu’on l’avait associée pendant des décennies au sous-développement et à l’analphabétisme, elle est devenue en quelques années une langue de création pour la nouvelle scène artistique, une langue de la modernité. Et, sans l’aide d’aucune institution, de langue orale elle est passée à langue écrite utilisée quotidiennement par des millions de personnes sur Internet.

Chercheurs, société civile, journalistes

Si on est arrivé à cette prise de conscience, c’est en partie grâce à une collaboration qui s’est mise en place naturellement il y a une quinzaine d’années, entre une certaine presse et un certain type de chercheurs. Le qualificatif « un(e) certain(e) » demande à être précisé…

Pour ce qui est des journalistes, il s’agissait souvent de jeunes ou de personnes en prise avec la société et en phase avec les acteurs culturels de l’époque ; ils étaient à l’affut de ces mouvements, se posaient les bonnes questions, prenaient parti et tentaient des analyses...

En ce qui concerne les chercheurs, il était important qu’ils aient une approche en immersion dans la société et qu’ils fassent preuve d’une forme d’engagement citoyen, en jouant le jeu de ce qu’on appelle aujourd’hui la « valorisation » de la recherche1 et en rendant accessibles tous les enjeux de leur travail. On pense à des sociologues, à des psychiatres ou à des politologues, mais aussi à des sociolinguistes2 qui ont fait le choix à un moment donné de s’attaquer à des sujets de société, même si l’observation immédiate est risquée pour un chercheur du fait du manque de recul pour une analyse sereine. Mais l’urgence de l’analyse prime parfois dans certaines situations inédites.

Un mouvement dialectique

Les journalistes ont parfois besoin de s’appuyer sur l’autorité du chercheur ou d’« experts » pour être confortés dans leurs idées. Et dans le même temps, leurs questionnements mêmes peuvent avoir une influence sur la définition des objets de recherche.

C’est donc bien un mouvement dialectique qui permet de faire avancer conjointement recherche et société civile.

Dans le cas de la darija, on a assisté à une revalorisation nécessaire tant le manque de considération qui pesait sur elle était grand.

La darija dans la société marocaine

La question de la darija et la redéfinition de l’identité marocaine

En effet, au niveau institutionnel, que ce soit dans la constitution de 2011 où l’amazighe a été reconnu comme langue officielle, ou dans le débat sur la place de la darija à l’école (de 2013 à 2015, avec le Conseil supérieur de l’éducation et de la formation, présidé par O. Azziman3), tous les essais de reconnaissance de la darija ont échoué, après des débats houleux. Paradoxalement, le PJD y voyait un « danger pour l’identité nationale »4. Différence de vision…

Dès juin 2002, un numéro pionnier de Telquel titrait « Darija Langue nationale »5. Mais cette position pionnière n’avait pas alors encore réellement lancé le débat public. Ce n’est qu’après le traumatisme de l’année 2003 que les langues vont se délier et les mentalités commencer à changer. 2003, année du procès pour satanisme de quatorze jeunes musiciens de rock-metal, et des attentats kamikazes de Casablanca, le 16 mai. Année charnière au cours de laquelle des débats de société majeurs vont avoir lieu – en l’absence du PJD prié de se faire discret après les attentats – sur la langue, la culture et l’identité marocaine réelle6 et où la nouvelle scène va sortir de l’underground pour faire son apparition sur la place publique.

De la Movida à la Nayda

L’observateur, s’il vit les choses au quotidien, prend le risque de se tromper, comme cela est arrivé en 2006, devant l’ébullition d’une nouvelle scène culturelle et l’éveil de la société civile. Certains ont trop vite comparé la situation marocaine à la Movida espagnole des années 80 qui a suivi la chute du franquisme, parlant d’une « Movida à la marocaine » péchant par excès d’enthousiasme…

Quand ce mouvement s’est vu attribué en 2007, dans la presse et lors d’événements culturels, le nom marocain de Nayda7, la machine s’est emballée et il a été difficile de la freiner ; la  Nayda a vite été récupérée et mise à toutes les sauces.

Pour mémoire, le journaliste Hassan Hamdani a été le premier à écrire en 2007 dans l’hebdomadaire Telquel8 un dossier où le mot « Nayda » est utilisé pas moins de dix fois en tant que nom du Mouvement. Il en montre déjà les limites : « Nayda est devenue, malgré ce terreau peu fertile, pratiquement mainstream, et tout sauf underground. C’est que les jeunes pousses de Nayda sont une jolie carte postale d’un “Maroc ouvert et tolérant”. »

Dans une comparaison avec la Movida, il poursuit : « La Movida était une fièvre contestataire qui bousculait toutes les normes sexuelles et les conventions sociales et religieuses. Son credo : les limites n’existent pas en art. Est-ce le cas de la Nayda ? Non, évidemment. Et on ne lui jettera pas la pierre pour autant. La Nayda n’a pas les mêmes droits que la Movida, transition démocratique marocaine ou pas. » Il conclut (nous sommes en juin 2007, des élections législatives auront lieu en septembre), en (pré)-disant : « Au Maroc, le terreau politique est également loin d’être aussi fertile. Il risque même d’être encore plus aride à l’avenir avec la montée en puissance du PJD, annoncé comme vainqueur par KO aux prochaines élections législatives. Qui plus est, la Nayda ne s’accompagne d’aucun développement économique à même de soutenir cette effervescence artistique, contrairement à l’Espagne, qui a fait un bond en avant spectaculaire grâce à son ouverture sur les autres pays européens. » Bien vu !

La darija se lit et s’écrit en deux graphies

La darija a également gagné de nouveaux espaces publics inédits d’utilisation : les nouvelles radios, puis rapidement les talk-shows à la télévision, avec en parallèle un passage à l’écrit.Si l’on rappelle l’expérience pour la presse papier de Nichane (2006-2010) qui, sans être rédigé entièrement en darija, lui a fait une place décomplexée dans les titres et une partie des articles. Dans une veine populiste, Rachid Nini a lui aussi fait bouger les choses dans les colonnes d’El Massae. Après 2011, on verra également l’utilisation politique qui en sera faite notamment par le premier ministre A. Benkirane qui, dans le même temps, s’acharnait à combattre son utilisation à l’école (voir ci-dessus)9.

Le passage à l’écrit de la darija s’est passé sur des claviers (portables ou ordinateurs) et a commencé par se faire massivement en graphie latine jusqu’à l’apparition des interfaces arabes puis des smartphones, surtout à partir de 2010.

Entreprendre en darija ?

Une démarche marquante dès 2003

La démarche pionnière pour la darija revient à un chef d’entreprise et homme du sérail, Noureddine Ayouch10 qui, en décembre 2003, jette un pavé dans la mare en déclarant vouloir créer une chaîne de télévision en darija. En effet, juste avant les élections législatives de septembre 2002 qui allait voir la première poussée du PJD, le gouvernement avait édicté l’abrogation du monopole d’État sur la radiodiffusion et la création de la Haute autorité de la communication audiovisuelle11, un événement dans le monde arabe.

Bien qu’il n’y ait pas eu d’appel de candidature officiel pour des licences radio ou télévision, le bruit courait et N. Ayouch prenait les devants, proposant un projet de chaîne en darija, Moufida12, avec pour projet de « répondre aux problèmes d’obscurantisme, de violence et d’intolérance qui portent préjudice au développement de notre pays [...]. Moufida participera à l’édification d’un Maroc démocratique fort des valeurs traditionnelles telles que la solidarité, le respect des autres et le goût d’entreprendre ».

Darija : langue moderne de communication

À partir du moment où une langue est reconnue et utilisée dans sa société, et où elle se lit et s’écrit couramment, il n’y a plus d’obstacles à son utilisation dans des domaines nouveaux et sur toutes sortes de supports.

Le monde de l’entreprise ne s’est pas mêlé aux débats de la classe politique, mais ayant besoin de communication en interne ou vers l’extérieur, il a, de façon pragmatique et sans se poser de questions, cherché à toucher au plus juste.

La publicité

La jeunesse qui avait longtemps été considérée comme un fardeau, est soudain devenue la cible de certaines campagnes publicitaires. Elle a commencé à apparaître sur la scène publique en mettant en lumière une culture urbaine nouvelle. Elle s’est emparée activement des nouveaux médias, a fait preuve d’un esprit d’entreprise à la DIY13(Do It Yourself).

Pour toucher cette jeunesse, les communicants, souvent jeunes eux aussi, ont utilisé les moyens adéquats : les supports (panneaux14, spots TV, mais aussi clips sur le Web), et la darija ou le mélange de langues qui se parlent. Le Maroc a la chance d’être une société plurilingue qui mélange allégrement darija, amazighe, français, arabe standard, etc.

Le monde de la publicité n’a pas hésité à en jouer avec humour et autodérision pour atteindre son public : des jeunes citoyens conscients, bien dans leurs langues et leur culture plurielle qui ne sont plus stigmatisées, mais revendiquées…

La communication interne

Dans les entreprises, les administrations, que la langue de travail soit plutôt l’arabe standard, le français ou l’anglais, très vite à l’oral, et sans que personne n’en soit conscient, la communication va avoir lieu dans le mélange appelé « code-switching » ou « mélange de langues ». On commence une phrase dans la langue de travail et, inconsciemment, la darija va s’y mêler sous forme de particules, d’adverbes… allant jusqu’à conjuguer les verbes empruntés en darija : motiva, ymotivé (motiver) ; t2impliqua (il s’est impliqué) ; tboguesa (la beaugossitude) ; blaan ! (C’est un bon plan ! C’est cool !), etc.

Jusqu’à aujourd’hui, certains voient dans ce mélange un appauvrissement de toutes les langues, une incapacité à parler correctement. Ils pensent que l’on mélange parce qu’on ne connait vraiment aucune des langues… Souvent, ce sont des personnes qui pratiquent elles-mêmes le mélange qui se sentent coupables, qui ont peur de mal apprendre à parler à leurs enfants…

Et la sociolinguistique ?

Or, en sociolinguistique, on a observé que, pour bien mélanger les langues, il faut bien les connaître toutes les deux : les meilleurs locuteurs sont les meilleurs « mélangeurs » les plus inventifs.

Pourquoi mélanger ?

Et si mettre de la darija dans le français, c’était une façon (inconsciente) de montrer une fidélité à ses racines, comme les plus âgés qui roulent les « r » dans un français parfait par ailleurs, à la manière d’un Kateb Yacine ? Et si c’était faire preuve d’empathie et de complicité et ainsi se rapprocher de l’autre ? Et si c’était dire, consciemment ou pas : « Je parle français, mais je suis marocain. » Une autre façon de voir les choses…

Le sociolinguiste peut également contribuer à éviter qu’on porte des jugements de valeur dévalorisants et paralysants sur les pratiques linguistiques… Lui n’est pas le garant d’une norme. Tout au contraire, il observe, décrit et analyse ce qui se passe en se gardant de juger ou de corriger : « Ce n’est ni bien, ni mal : c’est comme ça ! ».

Ses travaux, sa capacité à expliquer sans juger, peuvent contribuer à dépassionner le débat, à le débarrasser de lourds présupposés et gagneraient peut-être à être connus, avec dans un premier temps, la complicité d’une certaine presse ou une communication directe.

De la théorie à la pratique

En 2010, lors d’une campagne internationale, une banque m’a sollicitée pour l’aider à adapter un slogan français en darija, en faisant une note pour expliquer pourquoi il valait mieux ne pas traduire l’expression mot à mot, mais chercher plutôt une expression qui pourrait toucher les Marocains… Ce qui fut fait !

Une évolution récente : vers une darija élaborée à l’écrit

Après un premier apprentissage qui s’est fait par la pratique et le besoin de communiquer, on observe une évolution récente avec l’apparition de longs textes élaborés en darija, soit par leur contenu, soir par leur forme littéraire recherchée. Ils ont d’abord été le fait d’anciens militants du Mouvement du 20 février qui ont pris la décision de s’écarter de la langue de la classe politique traditionnelle marocaine, en utilisant la darija, pour leurs slogans, pour leurs textes, avec la volonté de toucher tout le monde. Ce faisant, ils ont cassé la langue de bois et ont dû faire appel à leur créativité.

Et ils se sont mis à écrire et en ont entraîné d’autres... Un pas de plus vers l’usage banalisé de cette langue en tant que langue écrite, toujours sans les institutions…15

Et le monde du livre ?

Pour finir, un mot sur le monde de l’édition qui commence timidement à laisser entrer la darija et ses graphies variées et variables (ce qui peut paraître déstabilisant) dans le monde du livre.

Un des exemples récents est la publication, avec le soutien très officiel de la Fondation BMCI d’un ouvrage recensant des textes de la nouvelle scène marocaine, Jil LKlam, poètes urbains,16 pour lequel la graphie choisie (arabe ou latine) n’a fait l’objet d’aucun débat…

Entreprendre dans une langue que tous ont en partage et qui jouit de liberté, justement grâce à l’absence d’institution pour la chapeauter, la voie est libre !

Notes:

On parlait autrefois de « vulgarisation », c’est-à-dire de la capacité de faire partager au grand public ou au non-spécialiste, les enjeux de leur recherche. De nos jours, la rubrique « Valorisation de la recherche » figure dans tous les rapports d’activité des chercheurs.

Des noms comme les politologues Mohamed Tozy ou Mounia Bennani-Chraïbi, le sociologue Jamal Khalil, ou le psychiatre Jalil Bennani ; j’ai personnellement été sollicitée à partir de 2006 en tant que sociolinguiste.

Sur la décision finale prise par le Conseil, voir : http://fr.le360.ma/politique/la-commission-azziman-enterre-la-darija-52157 et, sur le débat interne :

http://www.huffpostmaghreb.com/2015/05/11/cse-arabe-marocain-enseignement-_n_7257182.html (consultés le 1 janvier 2018).

Voir : https://www.h24info.ma/maroc/darija-benkirane-persiste-et-signe-ses-detracteurs-aussi-video/

Ksikes, D. (2002, juin). Darija, notre vraie langue nationale. Telquel, 34.

Voir : Caubet, D. (2017). Darija and the Construction of “Moroccanness”. Identity and Dialect Performance: A Study of Communities and Dialects. London: R. Bassiouney (ed). Routledge.

« Nayda » est une expression verbo-nominale qui veut dire « Ça bouge, ça se dresse ». Voir :

- Caubet, D. (2010). “Nayda” or how a pseudo-verb became a much disputed substantive…

https://www.academia.edu/8810799/_Nayda_or_how_a_pseudo-verb_became_a_much_disputed_substantive_

- Caubet, D. (2011). La petite histoire de la Nayda. Interview avec Mathias Chaillot, sur le site madeinmedina, Casablanca.

http://casablanca.madeinmedina.com/fr/article-la-petite-histoire-de-la-nayda-87.html

Hamdani, H.(23 juin 2007). Maroc contre Marock. Telquel, n°278. L’article — qui rappelle au passage les attaques violentes du PJD dans Attajdid du 4 juin 2007, contre le festival de musiques alternatives L’Boulevard — est en ligne sur le site bladi.net https://www.bladi.net/maroc-marock-pjd-jeunes.html (consulté le 1 janvier 2018).

Voir : Miller, C. et Caubet, D. (2016). Quels enjeux sociopolitiques autour de la darija au Maroc ? Sini, Chérif & Laroussi, Foued (dir) Langues et Mutations sociopolitiques au Maghreb. Rouen. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01471125

Le nom d’Ayouch restera associé à la défense de la darija qu’il assurera avec plus ou moins d’adresse. Il sera de tous les combats, dont le plus dur pour son introduction à l’école en 2013-2015 (voir ci-dessus).

Pour plus de détails, voir : Hidass, A. (2005-2006). La régulation des médias audiovisuels au Maroc.http://journals.openedition.org/anneemaghreb/163?lang=ar#tocto1n3 (consulté le 5 janvier 2018).

L’entretien paru dans Maroc Hebdo le 5 décembre 2003est conservé par le site maghress.com https://www.maghress.com/fr/marochebdo/58327 (consulté le 4 janvier 2018). En 2004, N. Ayouch fera réaliser de nombreux pilotes d’émissions qui serviront d’ailleurs de modèles aux futurs talk-shows de la SNRT et de 2M à partir de 2007.

Voir : Caubet, D. (2016). DIY in Morocco from the mid 90’s to 2015: back to the roots?  Keep It Simple, Make It Fast! KISMIF. An approach to Underground Music Scenes. Porto: P. Guerra and T. Moreira (eds).

http://www.kismifconference.com/en/2016/02/15/kismif-conference-2015-book-of-proceedings/

Voir ce petit clip datant de l’été 2017 : https://www.youtube.com/watch?v=f1OrXiqTjAw. Les panneaux sont en graphie latine dans les quartiers bourgeois et arabe dans les quartiers plus populaires.

Voir :

- Caubet, D. (2017). Morocco:An Informal Passage to Literacy in Darija (Moroccan Arabic). The Politics of Written Language in the Arab World - Writing Change, Jacob Høigilt and Gunvor Mejdell (eds.), Brill .

http://booksandjournals.brillonline.com/content/books/b9789004346178_007

- Caubet, D.. (sous presse 2018). New elaborate written forms in Darija: blogging, posting and slamming in Morocco.The RoutledgeHandbook of Arabic Linguistics. Abbas Benmamoun and Reem Bassiouney (eds), Routledge.

Caubet D. & Hamma A. (2016). Jil lKlam, Les poètes urbains. Casablanca : Senso Unico & Éditions du Sirocco.

 


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