Inégalités territoriales et justice sociale au Maroc

Inégalités territoriales et justice sociale au Maroc

Le contexte et l’approche


La dynamique spatio-temporelle du Maroc sur la période 1999-2014

La période 1999-2014 est caractérisée, pour le Maroc, par une accélération de ses rythmes d’investissement et de croissance : les taux d’investissement et de croissance du PIB/tête en termes réels sont en moyenne de 30% et de 3,6% contre 25% et 1% pour la période 90-99. Il s’agit d’une période de transformation structurelle qu’on peut qualifier de modérée car ralentie comme partout ailleurs par la crise économique mondiale de 2008/2009.

Au Maroc, l’État demeure l’acteur principal du développement économique du pays et de ses territoires avec une action caractérisée par l’omniprésence des politiques sectorielles. Ces dernières sont des politiques qui visent la promotion non pas d’un secteur économique stricto sensu, mais plutôt par référence à des domaines d’intervention de l’État. On peut donc de manière grossière faire la distinction entre les politiques en faveur du système productif, et celles en faveur de l’intégration et de la cohésion sociale.

En ce qui concerne le système productif, le pays est particulièrement actif depuis le début du milieu des années 2000 : Plan Émergence industriel et ses prolongements, Plan Vert agricole, Plan Azur et Vision 2020 dans le tourisme, etc., avec les grandes infrastructures (ports, routes, aéroports, rail…). En ce qui concerne le secteur social, l’État y consacre une part importante (55% du budget général en 2014 contre 41% en 1999) avec un pourcentage de 5,2% en moyenne affectée à la santé et 25% au secteur de l’enseignement et à la formation représentant respectivement 1,3% et 6,2% du PIB.

Trois grandes familles d’indicateurs pour analyser les inégalités territoriales

Reconnaître l’importance du territoire dans le développement, affronter les inégalités territoriales de manière pertinente suppose avoir les outils de mesure adéquat. Dans le contexte marocain, la mesure des dynamiques et disparités territoriales s’est effectuée à l’aide d’indicateurs disponibles, ou facilement mobilisables et calculables regroupés dans trois grandes familles :

  • Des indicateurs relatifs à la contribution des territoires, à la création de richesse et à la croissance nationale. C’est à ce niveau que le PIB et ses diverses déclinaisons interviennent.
  •   Des indicateurs relatifs à l’inclusion sociale et la cohérence territoriale. C’est à ce niveau que les indicateurs composites ou synthétiques de développement humain et de santé sociale interviennent. L’exercice permet de voir que richesse et développement humain ne vont pas de pair, et d’identifier des dynamiques de développement humain contrastées entre territoires (région, provinces urbaines/provinces rurales, entre villes…).
  •  Des indicateurs sur la viabilité écologique des territoires avec la question délicate de la mesure de l’empreinte écologique au niveau territorial.

Éléments marquants d’un diagnostic à partir des grandes familles d’indicateurs

Le diagnostic rend compte d’un dynamisme d’ensemble insuffisant se traduisant par des évolutions différenciées au niveau régional et territorial. Dans le cadre de ce texte court, on insistera sur les points suivants :

  •   le maintien d’inégalités importantes au niveau de la richesse des territoires et de leur contribution à la croissance économique nationale ;
  •  le maintien de gaps socio-économiques interrégionaux majeurs malgré une croissance plus « pro-pauvre » en fin de période ;
  •  un système écologique en voie de dégradation dont les zones de montagne et les oasis en sont les témoignages les plus expressifs.

Le maintien d’inégalités importantes au niveau de la richesse des territoires et de leur contribution à la croissance économique nationale

Les effets combinés des dynamiques économiques et démographiques donnent lieu à une concentration spatiale de la richesse importante, et qui augmente entre 2004 et 2014 en raison du poids spécifique du Grand Casablanca. Avec le découpage en seize régions, les deux régions du Grand Casablanca et de Rabat-Salé-Zemmour-Zaer avec 20% de la population représentent un tiers du PIB du pays. Avec le découpage en douze régions, les deux régions Casablanca-Settat et Rabat-Salé-Kénitra avec un tiers de la population représentent près de la moitié du PIB marocain.

On peut qualifier ce processus de concentration à l’aide du calcul du coefficient de variation effectué pour le PIB/tête en 2004 et 2013 pour les seize régions. Le coefficient de variation passe de 39% à 43%, soit une augmentation de 10%, ce qui signifie une augmentation des disparités régionales pendant cette période. Un autre calcul a été effectué en excluant le Grand Casablanca : le coefficient de variation reste stable en passant de 29% à 30%. Il se dégage de cette analyse que trois régions métropolitaines autour de Casablanca, de Rabat-Salé et Tanger-Tétouan se détachent nettement du reste du pays par une mise en capacité productive effective de leur potentiel et par une densification et diffusion réelles des activités sur leur territoire. Cette différenciation recoupe en large partie la faiblesse du processus d’industrialisation au Maroc jusqu’à une date récente (Institut Royal des Études stratégiques, 2014).

Les dimensions territoriales de l’intégration et de la cohésion sociale

Des décalages encore importants dans les niveaux de vie et dans le développement humain des régions marocaines

Les travaux du Haut-Commissariat au Plan (HCP, 2016) mettent en évidence pour la période 2001-2014, une progression du niveau de vie profitant à l’ensemble des ménages, particulièrement aux catégories modestes (10% les plus dépourvus) et intermédiaires (50% les moins aisés). Un rattrapage léger s’effectue à partir de 2007, ce qui permet de parler d’une croissance « pro-pauvres ». Sur le plan régional, l’évolution du niveau de vie entre 2001 et 2014 a nettement montré l’existence d’un processus léger de convergence entre les douze régions du Royaume, bien que le rythme de réduction des écarts régionaux n’ait pas été le même pour toutes les régions. Dans les conditions actuelles de convergence, il faudrait vingt-quatre ans pour que le processus de convergence arrive à réduire les disparités régionales initiales de moitié.

Le travail avec les indicateurs synthétiques est une autre façon d’apprécier globalement cette question d’intégration et de cohésion sociale dans les territoires. Les écarts régionaux en termes de développement humain ne sont pas exclusivement imputables aux richesses produites, les avancées dans ces domaines sont aussi tributaires de la distribution des revenus dans les régions :

  •  Les écarts régionaux entre les indices synthétiques de développement humain sont nettement moins élevés que les écarts entre PIB/tête, ce qui laisse entendre qu’il y a une circulation invisible des richesses entre territoires.
  •  Cependant, les performances en termes d’indicateurs de développement humain, donc intégrant des dimensions non économiques, recoupent une grande partie des inégalités économiques aux extrêmes. Les régions qui présentent l’IDH le plus bas (Taza-Al Hoceima-Taounate, Tadla-Azilal, Gharb Chrada-Beni Hssen, Marrakech-Tensifet-El Haouz, Souss-Massa-Drâa) sont celles aussi qui ont le PIB/tête le plus bas. On retrouve le même phénomène avec notre estimation de l’IDH pour les douze régions : il y a une correspondance entre les classements qui se vérifient aux extrêmes : pour les cinq premières régions et pour les deux dernières (Marrakech-Safi et Drâa-Tafilalet).

Des écarts importants d’opportunité individuelle entre territoires

Si des progrès incontestables ont été réalisés en matière d’accès aux services de base, notamment dans la perspective du comblement du retard du monde rural par rapport au monde urbain dans des secteurs très sensibles comme l’habitat sommaire, l’accès à l’électricité et à l’eau potable, dans le domaine de l’assainissement, le mode d’évacuation des déchets, mais aussi en matière de connectivité et d’accessibilité, des gaps interrégionaux majeurs peuvent être observés dans les secteurs qui sont principalement en rapport avec le développement humain et le bien-être des populations, comme l’accès à un emploi décent, la santé, l’éducation.

 

En matière d’accès à l’emploi décent,entre 2004 et 2014, quatre régions raflent les deux tiers de la croissance de la population active occupée de plus de 15 ans : le Grand Casablanca (27%), Rabat-Salé-Zemmour-Zaer, Tanger-Tétouan, DoukalaAbda. Mais les différences portent aussi sur d’autres aspects :

  • L’accès à l’emploi rémunéré qui reste très inégalement réparti entre l’urbain et le rural. Dans le rural, près des trois quarts des femmes (aides familiales) travaillent sans rémunération ; il en va de même pour les jeunes ruraux (moins de 30 ans) qui sont environ 60% à travailler sans rémunération. Au niveau régional, le phénomène se concentre dans les régions : Doukala-Abda, Tadla-Azilal, Taza-Al Hoceima-Taounate, Chaoouia-Ouardigha.
  •   L’accès à l’emploi formel qui reste relativement limité dans les régions de Marrakech-Tensift-Al Haouz, de Doukala-Abda et de Tadla-Azilal où il représente entre 30% et 50% de l’emploi non agricole contre 63% pour l’ensemble du Maroc.
  • L’accès à l’emploi pour les jeunes actifs. Pour un taux de chômage moyen national de 35,8% en 2013, la part des jeunes chômeurs de 15-24 ans dans le chômage régional varie de 23% au Sud à 41% dans la région de Marrakech-Tensifet-El Haouz, 45% dans celles de Tanger-Tétouan à 49% pour Fès-Boulemane, ou encore 53% dans la région de Taza-Al Hoceima-Taounate.
  • L’accès des femmes à l’emploi décent et formel. Laparticipation de lafemme à l’activité économique a connu une tendance à la baisse entre 2000 et 2014 aussi bien au niveau national que par milieu. En effet, le taux d’activité féminin est passé de 27,9% à 25,3% au niveau national, de 21,3% à 17,8% en milieu urbain et de 37,5% à 36,9% en milieu rural. Le taux d’activité féminine varie de 1 à 4 entre les régions Sud et celle du Gharb par exemple.

 

La probabilité d’une ascension sociale est très différente selon les territoires

En matière de santé. Quatre régions concentrent 61,5% des médecins en 2013 (Grand Casablanca (31%), Rabat-Salé-Zemmour-Zaer (14%), Marrakech-Tensift-El Haouz (8,5%) et Tanger-Tétouan (8%). Pour la médecine publique, ces quatre régions concentrent 58% des médecins (dont 14,5% pour le Grand Casablanca). Pour la médecine privée, elles concentrent 65% des médecins (dont 31% pour le Grand Casablanca).Pour une moyenne nationale de 6,3 médecins/10 000 hab, le ratio est de 12 pour le Grand Casablanca ou Rabat-Salé contre un ratio de 4,4/10 000 dans la région Taza-Al Hoceima-Taounate, ou 4,7/10 000 dans la région Tadla-Azilal.

L’accès aux soins reste aussi très inégalitaire dans un pays où le financement de ces derniers dépend encore à 54% du financement direct des ménages. Des analyses de cas montrent par exemple que les difficultés de paiement touchent plus de la moitié des familles, et que ce taux peut atteindre presque 75% à Figuig (Conseil économique, social et environnemental, 2013). L’enclavement en milieu rural est aussi pénalisant en la matière. Enfin, il faut mentionner l’importance des contraintes socio-culturelles à l’accès aux soins, particulièrement présentes en milieu rural qui sont liées à l’analphabétisme, à certaines pratiques de vie traditionnelles et au statut de la femme. L’indicateur de l’espérance de vie à la naissance résume assez bien ces inégalités territoriales en matière de santé : par exemple pour 2010, l’écart est de 10 ans entre le Grand Casablanca (79 ans) et Taza-Al Hoceima-Taounate (69 ans).

En matière d’éducation, l’indicateur immédiatement mobilisé est le taux d’analphabétisme. Pour le Maroc, le taux d’analphabétisme de la population âgée de 10 ans et plus a diminué pour atteindre 32% en 2014 contre 43% en 2004 et 50% en 1991. En milieu rural, il passe de 69% en 1991 à 48% en 2014. Sur la base d’un taux élevé en 2004 (sauf dans le Grand Casablanca et dans la région Rabat- Salé-Zemmour-Zaer), ce taux baisse fortement de l’ordre d’un tiers dans les régions du Sud, de Marrakech-Tensift-El Haouz, de l’Oriental. En fin de période, les écarts restent encore importants : par exemple, le taux d’analphabétisme de la région de Taza-Al Hoceima-Taounate est 2,3 fois supérieur à celui du Grand Casablanca. Les indicateurs de l’enseignement font aussi apparaître des écarts significatifs pour le nombre moyen d’années de scolarisation. Là aussi : 3 ans environ pour la région de Taza-Al Hoceima-Taounate contre 7 ans environ pour le Grand Casablanca ; de même pour l’espérance de vie scolaire qui est de l’ordre 9/10 ans dans les régions de Taza-Al Hoceima-Taounate ou Doukkala-Abda contre 12/14 ans pour le Grand Casablanca ou la région Rabat-Salé-Zemmour-Zair (Benaabdelaalietal., 2013).

Le nouveau découpage fait apparaître de manière encore plus évidente l’accumulation de gaps socioéconomiques majeurs en matière de développement et de santé sociale (taux de pauvreté, analphabétisme et éducation, santé, numérique) dans la mesure où ceux-ci se concentrent sur les régions de Drâa-Tafilalet et de Béni Mellal-Khénifra et aussi (même si c’est dans une moindre mesure) dans la région Marrakech-Safi.

Les enjeux territoriaux des nouvelles contraintes environnementales 

De son côté aussi, le développement durable et les questions d’environnement questionnent le territoire. Passer de 9 millions d’habitants en 1952 à 34 millions d’habitants en 2014 sur un terrain fragile et à la limite du désert constitue un véritable défi historique. Dans ce contexte, des limites sont atteintes quant à la gestion des milieux et des ressources naturelles. Le Maroc est soumis à un impératif écologique dont on commence à mesurer l’importance (ministère de l’Énergie, des Mines, de l’Eau et de l’Environnement, 2015). Les ressources naturelles figurent de plus en plus au premier rang de ces préoccupations au même titre que les exigences économiques et sociales. Deux types d’espaces sont particulièrement concernés par cette problématique : la montagne où la dégradation des milieux se cumule avec les handicaps du délaissement (enclavement, sous-équipement, inconsistance économique et misère sociale) ; les oasis dont la durabilité est menacée par l’éclatement démographique et une gestion inadéquate de leurs ressources.

Des défis nouveaux pour les territoires : promouvoir l’égalité des chances à travers le territoire

L’analyse des dynamiques et disparités territoriales fait apparaître une tension entre forces de déséquilibre (évolution des systèmes productifs et choix résidentiels des ménages poussant à la concentration et à la ségrégation spatiale…), et forces de cohésion (système socio-fiscal de redistribution implicite entre territoires, actions en faveurs du développement humain et social ; effets à long terme de la mutualisation des ressources et des infrastructures, développement de l’économie résidentielle…) que les politiques publiques doivent arbitrer.

Il n’y a pas de doctrine établie de décentralisation, ni de manuel de partage des tâches entre différents niveaux de gouvernement, mais plutôt des choix plus ou moins implicites en fonction du moment et du contexte. Face à cette tension entre plusieurs fonctions, quelle part attribuer à chacune d’entre elles et à quel niveau spatial ? La question revêt une importance particulière à l’heure de la mise en place de la régionalisation avancée. Tout l’art consiste à définir une stratégie permettant à la fois la libération des fonctions allocatives en lâchant la bride aux régions métropolitaines, tout en organisant leur développement sous la pression de l’exigence de compétitivité et le renforcement des fonctions redistributives, l’accès à l’éducation, à la santé, aux services de base pour l’ensemble de la population, autrement dit : promouvoir l’égalité des chances à travers le territoire.

 

Introduire la question de l’égalité des chances signifie que les différentes dimensions de l’inégalité sont reliées. À les penser séparément, on risque de sous-estimer la véritable ampleur des inégalités sociales et de fonder l’action publique sur une base de réflexion inadaptée. Par exemple, l’inégalité dans la santé est à la fois une cause et une conséquence de l’inégalité des revenus. Les disparités dans l’éducation sont déterminantes dans les inégalités des revenus et des chances. Et, quand ces multiples inégalités se structurent dans des configurations sociales particulières comme la région ou le territoire, les conséquences pour le pays peuvent être graves et déboucher sur une fracture territoriale

 

Bibliographie

  • Benaabdelaali, W., Bennaghmouch, Z., Cheddadi, S. and Kamal, A. (2013). Disparités régionales de développement humain au Maroc .Région et Développement, 37, issue, p. 65-93.
  • Conseil économique, social et environnemental. (2013). Les soins de santé de base : vers un accès équitable et généralisé. Saisine n°4.
  • DAT (2017, mai). Élaboration du rapport « Dynamiques et Disparités Territoriales » : une analyse des dynamiques spatio-temporelles du développement au Maroc (1999-2014). 191 p.
  • HCP (2016, octobre). Inégalités sociales et territoriales à la lumière des résultats de l’Enquête Nationale sur la consommation et les dépenses des ménages 2014. Note de synthèse.
  • Institut Royal des Études stratégiques (IRES) (2014, septembre). Industrialisation et compétitivité globale du Maroc.
  • Ministère de l’Énergie, des Mines de l’Eau et de l’Environnement (2015). Troisième rapport sur l’état de l’environnement au Maroc.

Note

  1. Étude  effectuée par le CREADH par une équipe constituée de Jacques Barbier, Claude Courlet (chef de projet), LarabiJaidi, Ahmed Hakik et de Mohamed Timoulali.

 

 


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