Hors - Champ: La mal-nomination, préalable à la violence

Hors - Champ: La mal-nomination, préalable à la violence

Donner « son » nom au Réel…

La tâche, au fond, peut sembler simple, facile, voire naïve ! Comment énoncer une chose aussi évidente ? Que le Réel, lorsqu’il se présente de lui-même, demande à être nommé ?

Cela veut précisément dire que le Réel peut, dans certains cas, se voir mal nommé.

Soit que cela est toujours difficile, soit que le Réel refuse le nom qui lui a été donné, et qu’il soit en résistance permanente … Et c’est aussi ce qui fait que la Philosophie, dont c’est l’un des sujets de prédilection durable, et qui ne souffre pas le découragement, suppose de continuer à chercher le vrai nom, ce qui perpétue la question, probablement infinie, et la Philosophie elle-même ! C’est là, au fond, le probable secret de sa longévité…

Soit enfin, et c’est là notre sujet, que le Réel, lorsqu’il se présente à nous sous la forme de l’Autre, de l’Autre en ce qui le fonde à être proprement nommé, ait été désigné au contraire pour être « mal nommé ». C’est de cette désignation volontaire, que l’on pourrait aussi dire contractuelle, qu’il faut d’abord parler.

Cette désignation veut qu’à un moment donné, et pour des raisons multiples, il devienne possible et même impératif – comme à chaque fois qu’un contrat est passé –, qu’une catégorie d’individus se voit mal nommée et se trouve ainsi extraite du champ des catégories anthropologiques fondamentales qui prévalent toujours lorsqu’il est question de singularité et de dignité ; extraite du champ de l’Humain en somme dont l’unicité – gage et condition de son identité –, le protège paradoxalement de l’Identique. Autrement dit, et pour paraphraser Héraclite, l’Homme est une question-fleuve dans laquelle il faut accepter qu’on ne puisse se baigner deux fois de la même manière.  « Cet Homme trop vaste » comme le nommera plus tard un autre sage, Dostoïevski… Autrement dit, l’Homme, en tant que tel, doit toujours excéder sa propre définition, s’il veut rester ce qu’il est.

C’est ainsi que les Spiritualités, mais aussi l’Art, et évidemment le Langage, ne sont possibles et n’ont de sens que parce que l’Homme n’arrive pas à totalement coïncider avec sa propre représentation. En effet, celle-ci ne doit pas l’écraser. Au contraire, elle se doit de perpétuer l’écart entre l’Homme et ses signes. C’est cela qui fait qu’en principe nous refusons si fort de nous laisser enfermer dans une seule définition, une formule unique qui ne parvient jamais à rendre compte de l’ « Excès d’Homme dans l’Homme ».. Ainsi peut-on dire que « mal nommer » suppose au fond que la désignation, le contrat que l’on « met » – un peu comme on le fait lorsqu’on a affaire à un tueur à gage chargé d’ « éliminer » une personne –, que cette désignation soit un « contrat d’enfermement ». Le nom devient alors celui qui peut durer éternellement ; ce qui permet que le(s) mal(s) nommé(s) soi(en)t forcé(s) de porter le nom imposé par un groupe dominant. La Domination/Nomination ici vaut aussi bien pour les catégories de « La » nation, « La » religion, « Le » parti, etc. C’est-à-dire tout ce qui donne le pouvoir et la légitimité de déterminer une essence comme étant « mauvaise », « dangereuse », « impure », « anormale », etc.

Nous retrouvons cette opération, qui consiste à enfermer l’autre dans un nom qui, en vérité, le stigmatise, l’éjecte du groupe et peut aussi le tuer, tout au long de l’Histoire des sociétés… Au fil des âges, cela a concerné les membres de religions naissantes ou réalisées depuis longtemps : les premiers catholiques, les premiers musulmans, les juifs, etc. Comme cela a concerné également des catégories autres, comme les « fous », les « invertis », les « lunatiques »… Et que dire, aujourd’hui, dans certaines contrées africaines, des albinos par exemple, ou des Subsahariens chez nous, qu’on a affublés, entre autres, du nom « Ebola ». De sorte que la violence exprimée ici suppose que ces gens étaient préalablement mal nommés. Cette désignation, au travers un nom et un seul, voit s’ensuivre immédiatement une seconde, qui en découle et en renforce les effets…

Ainsi, dès qu’une catégorie a été mal nommée, ceux qui ont été désignés, les « mal nommés » ne peuvent ni ne doivent en sortir, de sorte que, dans un second temps, l’écart que nous avons évoqué plus haut entre l’Homme et sa représentation se voit aboli, pour que l’être enfermé n’ait plus d’autre choix que de rester prisonnier du nom qui lui aura été donné, comme une malédiction. Ce nom est à la fois un verdict, une prison et une sentence de mort.

Pour nous résumer, nous dirons : toute humiliation, tout ce qui brise l’Autre dans sa Dignité, tout cela se construit, se fabrique, se produit, et tout cela vise des formes de violence. Allant, comme mentionné, de l’enfermement dans une « jungle » – c’est le terme employé dernièrement à Calais, sans que cet emploi n’ait choqué personne du reste –,… au meurtre, à ce que le philosophe Lévinas a nommé la « Volonté d’effacement » – faisant directement référence au génocide juif.

En vérité, la « mal-nomination » a pour objet unique de construire une infra-humanité. Pour donner un exemple, qui est devenu tristement banal, nous pourrons citer le cas des « Migrants », et celui des « Réfugiés ». Pourquoi ? Parce que les événements, les prises de position des uns et des autres (Nations, médias, etc.), permettent de constater une chose : qu’un changement dans la désignation d’une catégorie a considérablement transformé les effets, c’est-à-dire les affects projetés sur ceux qui, de Réfugiés, sont devenus des Migrants…

Cette opération, qui consiste à changer le nom, relève à notre sens, dans les deux cas, d’un problème de nomination… Une « mal-nomination » qui, en l’occurrence, a permis très tôt et très vite qu’une confusion s’installe, faisant que l’un (« Réfugié »), contenait déjà le second (« Migrant ») – et que le jeu des permutations de sens, des substitutions, rende possible tout ce qu’au fond nous voyons, entendons, depuis que la « mal-nomination » a commencé… Alors, en vérité, qu’est-ce qu’un réfugié, et qu’a-t-il à voir avec un migrant ?

Ce qu’est un réfugié

D’abord, en tant que catégorie grammaticale, il est placé sous le signe du participe passé, d’une confusion immédiate qui le voue à des outrances et des violences autant physiques que symboliques. Au nom de ce participe passé paradoxal, le Réfugié serait celui ou celle qui aurait déjà trouvé refuge. Que dire alors de ceux que l’on refuse réellement, auxquels on ne veut pas donner refuge ? Comment nommer ceux qui dorment dans nos rues, par exemple ? Au terme d’un jeu pervers de retournement de sens, leur nom dit le contraire de leur condition, celle d’individus niés, déniés.

On comprend donc mieux cette profonde, cette terrible ambiguïté du Réfugié comme Nom. C’est à dire comme faux-nom. De sorte que celui ou celle qui porte déjà un faux-nom, peut tout aussi bien en porter un autre… Tout aussi faux encore.

On comprend aussi bien pourquoi le Réfugié peut, très vite, sans que cela ne pose problème, se voir nommer Migrant. C’est-à-dire un être sans situation… qui perpétuellement passe, qui n’est jamais un point sur la carte. Pas de départ. Ni même d’arrivée, pour le Migrant.

Le réfugié : un participe passé

Mais un passé systématiquement effacé, que les Réfugiés ont souvent l’illusion de retrouver ou d’accomplir. Cet accomplissement – sous forme d’écriture de soi, de souvenirs, de travail ou de savoir accumulé –, c’est-à-dire ce qui fait un humain et son pesant d’histoire personnelle, ne vaut guère pour le Réfugié qui se trouve défini par autre chose, à savoir la somme de ses besoins, en perpétuel devenir et toujours en attente d’être pris en charge. Quantifié ainsi, le réfugié n’a plus d’autre qualification que celle de ventre à nourrir, de corps à placer, à déplacer. Et quand il est pris en charge, le Réfugié est de fait entièrement privé de l’œuvre de sa vie.

Pas même un étranger…

Il y a, dans la figure de l’Étranger, quelque chose de l’ordre de la liberté. Il a choisi de partir, un jour, pour ailleurs. La tradition veut que l’Étranger vienne librement chez nous… Et que, dès lors, nous lui demandions d’où il vient, quelles sont ses croyances, ses manières, afin que les ayant comparées avec les nôtres, nous puissions juger de la manière dont il faudra réduire, ou bien accroître la part d’étrangeté qui est la sienne.

Être sans passé, simple corps sans œuvre… On ne s’étonnera donc pas que cet être « vide » se voit si facilement et si affreusement requalifié… Enfermé dans l’une ou l’autre des trop nombreuses catégories du désœuvrement. Pour finir, très vite, dans des classifications dites à risques, celles que l’on qualifie de dangereuses…

Devenu cible de substitution par excellence, il suffit de peu de choses pour que le Réfugié devienne, à terme, la figure idéale et tant attendue du contre-citoyen ! Prétexte idéal pour que se voit reposée, à son propos, la question de l’Identité nationale, que sa seule présence met en crise… Ainsi, le nom de Réfugié, faux-nom, appellation aléatoire, signifiant le vide que l’on remplit, selon les circonstances et les significations qui permettent les désignations les plus méprisantes, les plus horribles, est bel et bien cet être sur lequel s’abattent et la violence symbolique et la violence physique, sans oublier celle, politique, des États. Alors, rendre à cet être, à ces humains, tous leurs droits, c’est commencer d’abord par leur rendre le nom qui est le leur… C’est considérer qu’ils portent le fardeau d’une vérité insupportable…

Laquelle ?

Il est cette part de Monde que je ne peux voir et comprendre s’il ne vient pas à Nous – cette part de guerre dont ma paix et mon ignorance ne veulent probablement pas… Il est ce que les médias ne peuvent pas montrer, ni nommer, car il se confond avec une masse, les « Réfugiés », un Tout qui fait oublier toute la singularité de celui, de celle, dont il s’agit ici. Les affiches placardées sur les murs de Béziers par exemple, sur lesquelles on pouvait lire : « Ils arrivent, les Migrants envahissent le centre-ville », jouent à cet horrible jeu des « masses », du déboulement, du déferlement informe de l’ennemi.

Alors que le Réfugié est ce qui dit que tout peut, non pas déferler, bousculer, mais basculer, parce qu’il est une figure de l’Humilité même… Il est peut-être la Condition la plus chimiquement pure de l’Homme – et qui interpelle, en profondeur, la reposant brutalement, la question, la définition même de la Culture : à savoir la Vulnérabilité et la Mortalité.

Le Réfugié me commande – malgré ma répugnance à être « commandé ». En effet, il y a en lui quelque chose qui m’intime, qui me fait entrer en moi pour y retrouver l’Incontournable, l’Infini qui est inscrit sur le visage de l’Autre.

Ce visage sur lequel est écrit : Je suis l’Humain que tu peux être, ton possible demain. Ce possible que, pour l’heure, nous voulons absolument rendre impossible. Et qui rend la condition de Réfugié suffisamment impensable pour que nous lui refusions, encore, son vrai Nom, le seul possible, l’unique et véritable, qui est celui de Frère, de Sœur en adversité, en vulnérabilité, en mortalité, c’est-à-dire mon Autre : l’Homme que je peux être, celui que déjà je suis. Il est mon nom, que souvent je ne veux pas porter avec lui. L’Homme, en somme, le Bien-nommé.


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