France / Maroc, Au-delà des chiffres, les ramifications d’une relation profonde et complexe

France / Maroc, Au-delà des chiffres, les ramifications d’une relation profonde et complexe

Plaidoyer pour une approche sociologique de la délocalisation

Pour l’essentiel, ce tac au tac pour pénétrer les arcanes de la relation France/Maroc à l’aune d’une sociologie des faits économiques résulte d’une lecture ramassée de mon ouvrage « Sociologie des délocalisations » récemment paru. Quel en était le propos directeur ? Il s’est agi de partir d’une hypothèse triviale, mais non moins centrale : la science économique, qui a enfanté les sciences de gestion, considérerait les délocalisations comme étant son « domaine réservé » laissant à la sociologie quelques miettes et brides insignifiants de cet objet présumé « monopolisé ». La vision hégémonique de la science économique conforte à l’évidence le sens commun de la logique disciplinaire au mépris de la perspective pluridisciplinaire la plus consacrée aujourd’hui de par le monde et la mieux à même de rendre compte de la complexité du réel. Ce sens commun colporte la croyance que chaque discipline s’occuperait jalousement d’un champ de recherche et n’admettrait point qu’il lui soit disputé par une autre. Force en effet est de relever qu’un véritable pont aux ânes se dresse entre le sociologue et les objets sociologiques dénommés au nom d’une intraitable logique disciplinaire. Il en est ainsi de ce qu’il est convenu d’appeler la mondialisation à laquelle est accolé (presque par nécessité) le qualificatif d’économique. Tout se passe comme si l’homo sociologicus était condamné à courir derrière l’homo economicus. Il lui servait ainsi de roue de secours à telle enseigne que cette mondialisation consacre en dernière analyse les « vertus du modèle économique capitaliste », un tel modèle dont D. Ricardo, visionnaire, a entrevu de bonne grâce l’expansion à travers sa théorie des « avantages comparatifs ». K. Marx, que l’on doit présenter comme l’un des Pères fondateurs de la sociologie au côté d’Emile Durkheim et de Max Weber[1], a lui–même analysé ce système comme étant inéluctablement porté à s’internationaliser, mais dans la perspective de la dictature du prolétariat. On sait au jour d’aujourd’hui ce qu’il est advenu d’une telle prophétie. Le marxisme-léninisme appelait cette mondialisation l’impérialisme, phase ultime du capitalisme. Toutes ces propositions soulignaient la fringale (certaine diront la boulimie) des marchés à s’étendre au-delà des frontières nationales. Le développement des TIC (Technologies d’Information et de Communication) a fait éclater cette logique disciplinaire et cet unilatéralisme paradigmatique au point que le « village planétaire »[2] mobilise toute la famille des sciences sociales. Ainsi la sociologie remet-elle à la mode un objet et une démarche qui lui sont si longtemps chers à savoir le local et la monographie. Dé-localiser/re-localiser telle ou telle activité industrielle ne sont que des variantes de ce processus d’ensemble qui affecte nos sociétés contemporaines. Un processus qui n’est pas sans avoir des incidences majeures sur les « cultures locales ». C’est à cette problématique que je me suis attelé dans l’ouvrage en question en l’illustrant au travers des rapports franco-marocains saisis non seulement dans leur épaisseur historique, mais surtout au cœur des interactions entre les patrons français porteurs d’un imaginaire et les populations locales avides de travail. Et si les miettes, mises bout à bout, formaient au final cet objet d’une sociologie économique légitimée par la construction sociale des structures économiques. Par-delà la dimension entrepreneuriale et économique de la délocalisation, l’essai signé a pris le pari de justifier une approche sociologique sur un sujet généralement approché par la science économique m’inspirant en cela de l’auteur de « la formation de l’esprit scientifique » selon qui « un objet est conquis, construit, constaté » (G. Bachelard).

L’Etat marocain table sur l’attractivité de gros investisseurs français

Fort d’un faisceau de mesures allant dans le sens de la libéralisation de son économie, le Maroc n’a cessé de voir, malgré quelques fluctuation ici ou là, un accroissement constant des IDE (Investissements directs étrangers) en termes de volume. A cet égard, la France, nonobstant la récente concurrence que lui livre âprement l’Espagne, surclasse ses concurrents en occupant structurellement la première place des investissements étrangers au Maroc. D’un point de vue quantitatif donc, la présence française au Maroc est significative et se déploie dans tous les domaines de l’activité économique. Elle compte en effet plus 500 sociétés au Maroc avec une place pionnière des grands groupes français dans tous les secteurs stratégiques : l’automobile avec Renault, les banques avec BNP/BMCI, Crédit Agricole, Société Générale…, les Télécommunications avec un conglomérat de groupes français, la construction avec Lafarge, la distribution avec Auchan et Carrefour, l’eau et l’électricité avec la Lyonnaise des eaux devenue Lydec, le tourisme avec le Club Méditerranée…Pour le secteur du textile-habillement, plusieurs groupes sont représentés au Maroc (Groupe Gaulliez ; Billon ; Sotap Carol, Chantelle…).

D’un point de vue qualitatif, la France jouit d’une exemplarité que lui procure son statut d’ancienne puissance coloniale : l’usage de la langue française, la présence d’une communauté française durablement installée dans certaines villes, le relais actif des immigrés marocains confortent le bien-fondé de cette présence.

L’impact multidimensionnel et ambivalent de la délocalisation

D’un point de vue strictement économique, la délocalisation apporte de l’emploi et des possibilités de mobilité professionnelle à certaines catégories de la main-d’œuvre locale comme c’est cas dans les centres d’appel délocalisés et les grandes entreprises comme l’emblématique cas de Renault. Les centres d’appel font assurément appel à des candidats diplômés, en particulier les jeunes filles fraichement sorties des Facultés et des écoles de l’enseignement supérieur. A cette aune, la délocalisation a toutes le vertus  anti-chômage et demeure de facto bénéfique aux pays d’accueil comme la Maroc qui a de tout temps joué la carte de l’ouverture économique depuis au moins le régime de la porte ouverte (open door). Sur le plan politique, elle représente une aubaine pour les autorités politiques qui peuvent se targuer d’attirer le capital étranger et inscrire l’économie nationale dans une économie-monde présentée en l’occurrence comme étant la destinée des nations et non résultant du choix des peuples. Ce qui pose la question de l’Etat et de ses mutations sous l’effet d’un processus de mondialisation de plus en plus hégémonique. Sur le plan sociologique, l’apport devrait être davantage nuancé : la population, avide de travail, se ruent vers ces entreprises pour y être embauchée, mais le travail offert n’est, dans la majorité des cas, que faiblement gratifiant, et l’emploi rarement sécurisé.

La délocalisation : révélatrice de l’intensité et de la légèreté des rapports sociaux …

La France et le Maroc sont, dit-on, de vielles connaissances. De « pays légal » à « pays légal », c’est-à-dire d’Etat à Etat, d’institution à institution, tout semble les unir : l’un dans l’autre, le Maroc et la France forment un couple à bien des égards « durable ». Cette durabilité peut-être attestée « au-delà des alternances en France, des successions au Maroc, des variations politiques, au-delà même des personnalités… ». De « pays réel » à « pays réel », la vielle connaissance dont se targuent les discours officiels n’était pas aussi enracinée : les sociétés française et marocaine ne se sont pas abondamment mélangées sauf dans de rares et brillantes exceptions : bien au contraire, la doctrine de Lyautey visait précisément à les séparer au moyen d’une politique urbaine ségrégationniste. Aux côtés des médinas traditionnelles, il existe des villes nouvelles habitées essentiellement par les Européens. On est là dans le domaine de l’altérité et des représentations sociales. Ainsi, les rapports développés autour des délocalisations sont complexes : rapports de classe assurément, plus manifestes dans les PME françaises que dans les grands groupes, entre un patron offreur du travail et une main-d’œuvre avide de travail ; rapports historiques inscrits dans une mémoire collective et un “inconscient collectif” : celui du passé colonial entre deux peuples où se retrouvent de part et d’autres des fantasmes et des préjugés rapports politiques en ce sens que la délocalisation s’insère non seulement dans une histoire coloniale, mais s’actualise dans des mesures étatiques et institutionnelles et des politiques associées à l’enjeu européen ; des rapports à enjeu féministe, de genre par euphémisme, faisant état de la femme qui travaille dans l’entreprise délocalisée, qui migre, qui est dans une sorte de débrouillardise quasi quotidienne, confrontées qu’elles sont à un mode d’oppression et d’exploitation spécifique associé au caractère fortement machiste de la société ; des rapports religieux car le référent islamique est différemment utilisé dans l’entreprise délocalisée, entre celui mobilisé à des fins instrumentales par la direction des entreprises et celui « encensé » par le travailleurs pour conjurer les pénibilités au travail.

Combat de chiffonniers autour de délocalisation / relocalisation 

Il va falloir au préalable s’assurer que les conditions d’une relocalisation soient réunies. On sait que l’évolution des rapports entre le Nord (généralement émetteur) et le Sud (récepteur quant à certains secteurs d’activité) entraîne la transformation du processus de la délocalisation, voire son inversion. On parle alors de la « relocalisation » : dans la mesure où une économie du Sud se développe avec des taux de croissance élevés, ses importations croissent et les niveaux de salaires se rapprochent des niveaux occidentaux : on assiste alors à des délocalisations à rebours de certaines de leurs productions. Les entreprises françaises ayant délocalisé tout ou partie de leur production vers le Maroc, en raison de la proximité du marché et des avantages de tout ordre qu’elles trouvent disponibles dans le contexte marocain, ont évidemment intérêt à y rester. Il va sans dire que le jour où cette situation commence à leur faire défaut, elles rebrousseront chemin, surtout que l’Union Européenne est entrain de leur préparer le terrain (le démantèlement à petit feu du système de protection sociale, la mise au placard de tout ce qui constitue les acquis de la société salariale patiemment entretenus depuis des décennies (indemnisation des chômeurs de plus en plus encadrée, l’explosion du temps partiel notamment pour les femmes, les aides publiques aux entreprises pour ne pas délocaliser, individualisation des salaires…). A terme, tout cela est de nature à rendre la relocalisation une alternative probable. Alors que faire pour maintenir ces entreprises sur place ? Le Maroc doit et peut être compétitif en misant sur l’effet formation et le mettre au cœur de l’organisation. Pour ma part, je récuse ce qu’on a appelé la mise à niveau parce qu’il est chargé de sens et d’un ethnocentrisme contestable. La modernisation de l’entreprise passe par la formation de la main-d’œuvre, à lui faire acquérir une qualification et la rendre compétitive (il n y a pas que les entreprises qui doivent être compétitives, les salariés aussi en raison de la disponibilité d’une main-d’œuvre alternative qui accepterait le marché au moindre coût dans d’autres pays). Il reste que les patrons français ayant délocalisé au Maroc auprès desquels j’ai enquêtés critique sévèrement la société française. La « désindustrialisation » qu’ils imputent aux politiques suivies ; la « culture soixante-huitarde » issue d’une « hystérie collective » : le refus de dépendre d’un maître (Philippe D’Iribarne écrivait qu’ils seront tous des maîtres !) est selon eux à l’origine du mal français. L’option « délocalisation » est présentée comme étant dans l’ordre des choses.

Dits et non-dits de l’entreprise délocalisée

Les délocalisations industrielles françaises au Maroc sont de nature différente et extrêmement variées quant aux figures des patrons qui les portent et aux régions de leur implantation. Du point de vue de certains patrons français enquêtés (pas tous, je m’empresse de souligner), il apparaît clairement que leur appréhension de la société marocaine semble le plus souvent relever du sens commun et surtout inspirée d’un imaginaire que j’ai qualifié de néo-colonial, et non pas d’une connaissance mutuelle réelle. Cet imaginaire néo-colonial est reconnaissable à la réactivation de la « culture médiationnelle » (recours des patrons à un associé local pour réussir l’implantation et à un cadre marocain pour assurer le bon fonctionnement de l’entreprise), au recours aux figures de domesticité sociale (ce que certains patrons appellent les « avantages de service »), mais aussi à la représentation que chaque région est le foyer d’une main-d’œuvre spécifique (arabophone-berbérophone, Nord-Sud…).

Si l’on se penche sur les délocalisations sous l’angle du développement local et national, on peut avancer que, dans une certaine mesure, les entreprises françaises n’ont pas importé avec elles la législation, ou plutôt les vertus de la société salariale accomplie, ni de tolérance vis-à-vis des syndicats pour représenter les travailleuses et les travailleurs. On pourrait même dire que c’est cette législation protectrice des travailleurs qui a été fuie et qui est l’une des raisons de la délocalisation. L’entreprise française est souvent le réceptacle des attentes ardues des salarié-e-s et l’objet de leurs aspirations (nombre d’ouvrières d’atelier portent des projets avant d’intégrer l’entreprise française (projet de rencontre d’un conjoint, projet immobilier ou l’obtention d’un visa pour émigrer en France).

Le milieu du travail est le foyer où le facteur culturel et religieux sont les plus visibles. Je suis tenté d’émettre une hypothèse plus globale qui est la suivante et qui a d’ailleurs traversé de bout en bout mon travail : les entreprises qui délocalisent entreprennent un travail de légitimation dont l’islam est un paramètre essentiel.

 

 

 

[1] Voir notre manuel, Eléments d’initiation à la sociologie, Tome 1, Publication de l’Université d’Agadir, 2014.

[2] Voir par exemple Arnaud Zacharie et Eric Toussaint (dir.), Le bateau ivre de la mondialisation. Escales au sein du village planétaire, Paris, CAADTM-Syllepse, 2000.

 

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