Féminisation et précarisation: cas du textile

Féminisation et précarisation: cas du textile

Soulignons d’emblée que la relation entre précarisation et féminisation des métiers n’est pas seulement liée à l’extension du travail féminin dans des emplois subalternes ou précaires, mais prend différentes formes selon les conditions d’exercice des emplois et les conditions de vie familiales.

La précarisation professionnelle

Si on prend en considération la précarisation de la contractualisation et ses effets sur la stabilité de l’emploi, les mauvaises conditions de travail et de rémunération ainsi que le peu de perspectives d’évolution qui s’offrent au métier d’ouvrière, le secteur du textile illustre bien les différentes formes de «précarité» économique et sociale.

Les ouvrières casablancaises ont en commun d’enchaîner leur vie à celle de l’usine vivant au rythme intense et morcelé de la fluctuation des commandes aléatoires. Celles qui travaillent dans les petites usines, qui vivotent de la production locale, vivent sous la menace de l’exclusion sociale. Les aléas liés à la confection étant nombreux, il n’est pas rare qu’elles trouvent un bon matin une usine fermée, et se retrouvent du jour au lendemain au chômage.

Le renouvellement de la main-d’œuvre féminine est d’ailleurs un autre facteur de précarisation important, car il contribue à l’effritement des solidarités ouvrières, paravent contre cette précarité. Le recours des ouvrières à la tontine2  ou «daret» peut être conçu comme une des stratégies collectives de défense destinées à protéger les ouvrières des incertitudes, qui chaque jour, menacent de les déstabiliser. Il s’agit, à ce propos, de souligner que l’une des conséquences de la précarisation professionnelle se manifeste en atomisation du groupe ouvrier féminin et l’individualisation des conditions de travail (Appay, 2005 : 195) et donc en effritement des collectifs de résistance.

La précarisation identitaire

Les parcours jalonnés d’interruptions, de changement de métier, sont autant de manifestations d’incertitude de cette identité ouvrière qui, pour se reproduire, demande une relative stabilité des règles qui l’organisent et des communautés qui la supportent (Dubar, 2000).

Quand le travail des ouvrières ne constitue pas le fondement d’une dynamique émancipatrice, c’est parce qu’elles ne reconnaissent plus «à leur ancienne condition de femme au foyer la valeur qu’elles lui octroyaient lorsqu’elles y vivaient ; mais elles ne trouvent pas non plus dans leur condition dévalorisée de salariée subalterne le moyen de reconsidérer leur statut social» (Alonzo, 1996 : 103).

L’analyse des récits révèle l’absence d’une identité ouvrière et renvoie à une vision du travail désormais envisagé comme provisoire. Bien des entretiens comportent des phrases comme : «J’achète le logement, je meuble et je quitte le travail après». Ainsi, l’investissement des ouvrières dans le projet immobilier renvoie également à un souci d’identification qui peut dénoter d’une précarisation identitaire. Les ouvrières, à travers leurs propos, établissent souvent un rapport de métonymie entre leurs aspirations à la propriété et leurs besoins de stabilité et de sécurité. Afin de pallier cette précarisation «identitaire», les ouvrières continuent donc à s’accrocher au primat masculin du travail, et à défendre vigoureusement leur place «naturelle» au foyer. Tout en ayant des idées préconçues sur les rôles masculins et féminins, elles se trouvent dans l’obligation de se plier aux cadres imposés, mais cherchent à travers des subterfuges à jouer sur la temporalité en affirmant, à chaque fois, que leur travail est provisoire et qu’elles s’investissent dans le projet professionnel en attendant que leur mari retrouve un travail stable.

Le mythe du salaire d’appoint féminin

Cependant, la question est de comprendre si les ouvrières ont vraiment le choix entre le travail et le retour à la tutelle financière du mari. A cet effet, il s’agit de souligner que la force de travail féminine supplémentaire et le salaire d’appoint qui confère un caractère acceptable à la précarisation féminine est de moins en moins de mise dans le couple de l’ouvrière.

Dans le cas de notre étude, le salaire des ouvrières est loin de n’être qu’un appoint dans un ménage : nombre de nos enquêtées affirment que leur salaire est la principale ressource du ménage ou qu’elles participent de façon égalitaire à la marche du foyer. Les ouvrières se plaignent souvent de la difficulté pour leurs maris de trouver un emploi et se targuent au contraire de pouvoir interrompre et reprendre leur poste dans un secteur très demandeur de main-d’œuvre féminine. D’ailleurs, les statistiques nationales attestent du rythme croissant du travail féminin en partie grâce à l’expansion des opportunités d’emploi dans le secteur tertiaire et à la dégradation du salariat dû à l’extension des activités informelles. L’ouvrière dans le cas de beaucoup de ménages est donc désormais en position de «chef de ménage» sur lequel repose l’économie familiale.

Quand bien même le travail de l’ouvrière devient «nécessaire», quoique précaire, les trajectoires ouvrières sont caractérisées par leur discontinuité qui renvoie à une autre forme de précarisation familiale.

Quelles sont donc les facteurs de discontinuité qui poussent les ouvrières à interrompre leur travail ?

Plusieurs recherches mettent en évidence la complexité de la conciliation féminine entre les sphères familiales et professionnelles (Chabaud-Rychter, 1985). Les horaires de travail difficiles rendent encore plus complexe l’articulation entre la vie familiale et le travail rémunéré chez l’ouvrière. De plus, d’autres facteurs interviennent, qui redoublent les effets contraignants d’une conciliation réussie : la maternité ou la surcharge de travail domestique en général peuvent être perçues comme des facteurs de précarisation dans le cas d’ouvrières dont les ressources financières ne permettent pas de recourir à une aide externe pour la gestion des tâches et la garde des enfants. N’ayant donc pas les moyens de recourir à une infrastructure de garde, les ouvrières se trouvent souvent contraintes à la naissance de leurs enfants d’arrêter momentanément leur travail.

A cet effet, la plupart des ouvrières travaillent de façon interrompue et occupent, tout au long de leur trajectoire professionnelle, des emplois différents dont la caractéristique est d’être précaires, déqualifiés et sous-payés. Eu égard à cette mise en évidence, il va sans dire que la façon dont cette articulation est définie dépend largement, d’une part, de la nature des contraintes et normes professionnelles propres à chaque métier et d’autre part, des conditions de vie.

 

Bibliographie
 

Alonzo P., Femmes employées, la construction sociale sexuée du salariat, L’Harmattan, Paris, 1996

Appay B., La dictature du succès : le paradoxe de l’autonomie contrôlée et de la précarisation, l’Harmattan, «Logiques sociales», Paris, 2005

Dubar C., La crise des identités : l’interprétation d’une mutation, Puf, 2000

1 Trésor de la Langue Française informatisé, http://atilf.atilf.fr

2 La tontine, désigné en arabe dialectal sous le terme de “daret” ou “qor’aa”, est un système d’épargne selon lequel un groupe d’individus collecte chaque mois une somme d’argent convenue d’avance qui est, par la suite et à terme fixe, (semaine, mois...) attribué à un des participants désigné à travers un tirage au sort, ou toute autre modalité distributive mise en place au préalable (ibid.)

 

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