Entretien avec LE MINISTRE BELMOKHTAR : Entre impératif stratégique et contraintes de gestion

Entretien avec LE MINISTRE BELMOKHTAR : Entre impératif stratégique et contraintes de gestion

Vous êtes un ministre récidiviste, un connaisseur du dossier de l’éducation que vous avez abordé aussi comme conseiller et comme président d’université. Comment l’abordez-vous dans la durée ? Trouvez-vous que le problème de l’enseignement au Maroc s’aggrave, stagne ou se complexifie ?

Il est clair qu’une bonne partie, si ce n’est la majorité, des problèmes actuels, existe depuis longtemps. Maintenant, à plusieurs égards, ces problèmes se sont complexifiés. Cependant, si vous parlez d’aggravation, il faut revenir à des éléments concrets de mesure. Quelle était la situation, en fonction d’un certain nombre d’indicateurs, à l’époque et quelle est la situation aujourd’hui ? Quand on fait la comparaison entre ce qui se passait en 2003 et aujourd’hui, une chute progressive s’est produite tout au long de ces années-là. C’est grave, bien entendu, surtout quand on analyse les résultats des baccalauréats où les notes n’ont quasiment plus de sens, et que le rattrapage se fait beaucoup plus par les contrôles continus qui boostent les résultats. Il n’y a plus de doute là-dessus. L’autre élément sur lequel on peut apprécier aussi les évolutions, c’est le niveau de recrutement des enseignants. Par le passé, ils étaient recrutés au niveau du baccalauréat et formés dans les écoles de formation, les centres dédiés aux instituteurs, les centres pédagogiques régionaux (CPR) ou les écoles normales. Aujourd’hui, il y a une unanimité pour dire que nous avons d’énormes difficultés à trouver des candidats adéquats avec un niveau de licence. Sur ce plan, il n’y a pas de doute, nous avons de sérieux problèmes à surmonter.

Une nouvelle manière de consulter…

En termes de gouvernance, les bilans se suivent et se ressemblent presque. Entre celui de 2008, celui de 2012, et enfin le diagnostic que vous dressez à votre tour, les mêmes mots reviennent : décrochage, centralisation excessive des décisions, faible autonomie des acteurs, manque d’éthique et de transparence, de redevabilité, etc. Qu’est-ce qui permettrait de sortir de ce cercle vicieux ?

Si on veut sortir de ce cercle vicieux, il y a une erreur à ne pas commettre, celle de traiter séparément chaque élément des composantes fondamentales du système éducatif. On a besoin d’une approche globale, de voir clair sur l’ensemble. Il y a une grande distance entre le fait de diagnostiquer le mal et de savoir à quoi il est dû. Ce sont deux choses différentes : si quelqu’un a de la fièvre, il suffit d’un thermomètre pour savoir qu’il a 40° de fièvre, mais cela vous dit-il pourquoi ? Non, il faut procéder à des investigations plus poussées, à de nombreuses analyses pour essayer de comprendre les différents facteurs derrière le symptôme. Une fois que vous avez l’ensemble des causes possibles, vous pouvez préconiser le traitement.

Nous avons procédé par des approches qui ne sont pas classiques : on a demandé au sein du ministère, aux responsables, de dresser leur propre analyse et de dire pourquoi, d’après eux, malgré les efforts financiers et autres, cela n’a pas marché ! Toutes les directions, ainsi que les académies, ont été invitées à le faire, et ce, sur quatre thèmes fondamentaux : pédagogie, offre scolaire, gouvernance et ressources humaines. Cela nous a permis, de prime abord, de voir les intersections, là où tout le monde s’accorde, mais cela n’empêche pas des écarts importants parce que, parfois, quelqu’un a signalé une cause que d’autres n’ont pas perçue, n’étant pas dans le même contexte ou ne vivant pas la même situation. Cette étude réalisée nous a déjà renseigné, relativement, sur ce qu’on peut appeler l’ensemble des défauts que les responsables eux-mêmes percevaient au niveau du système. Évidemment, on leur a posé la question suivante : Vers quoi pensez-vous qu’il faudrait aller ? Pourquoi ? Cependant, ce travail restait insuffisant parce que situé au sommet de la pyramide. Le problème devait être posé aussi à la base. On a alors lancé la consultation au mois d’avril 2014 avec un questionnaire qu’on a adressé à tous les acteurs du système et même à ceux qui ne sont pas dans le système, mais y sont intéressés ou en sont parties prenantes. Ainsi, ont été interrogés les enseignants, les inspecteurs, les élèves, les gens de l’administration, les parents d’élèves, les syndicats, les élus locaux, les partis politiques, etc. On a essayé d’impliquer tout le monde dans cette opération : les ministères, les autres départements, les associations de parents, les associations des écoles privées… Au total, 102 000 participants environ ont été consultés, parmi lesquels 69 000 enseignants, plus de 6000 élèves et plus de 6000 écoles.

Qu’est-il sorti de cette consultation ?

Sur les quatre points précédemment mentionnés, il s’en est dégagé une unanimité sur neuf domaines, dont la partie gouvernance du système, les volets pédagogiques et la formation. Il y avait des critiques sur le recrutement, la formation, sur son contenu et sa durée, des propositions ont même été avancées. Tous ces rapports ont été finalement faits, les synthèses réalisées et un rapport de synthèse global a été rédigé. À partir de ce matériel, il fallait commencer à réfléchir, nous l’avions fait comme disent les Américains out of the box, pour ne pas se faire piéger par ce qui existe, et éviter par là que les contraintes ne donnent des inerties trop importantes. Nous avons opté pour une vision de rupture raisonnée, pas brutale ni totale. Elle va tenir compte des acquis, et du travail d’investigation que nous avons fait, nous donnant ainsi la possibilité d’aller vers des solutions faisables. Il n’y a pas de solution idéale mais des solutions meilleures et réalisables.

Cinq objectifs fondamentaux

Mais sur quelle base y arriver ? Comment éviter de refaire le programme d’urgence, et chercher à dépanner le dépannage ?

Si nous voulons avoir un système éducatif de qualité qui réponde à des objectifs nationaux pour préparer nos enfants à leur vie future dans un monde qui sera le leur, nous devons dessiner les profils de sortie de cette machine qu’est l’éducation. Sur cette base, nous avons réalisé qu’il y avait des fondamentaux, cinq objectifs qui devraient permettre de construire ces profils.

  • Le premier est le socle d’appartenance, qui situe ce jeune marocain géographiquement, historiquement, par rapport à l’environnement de son pays. Il faut qu’il se situe dans le monde, dans l’univers. Ce n’est donc pas un socle d’appartenance dans le sens étroit où il se dirait : « J’appartiens au Maroc, je suis Marocain » et s’arrêterait là. L’idée est de se dire : « Je suis citoyen du monde, j’appartiens à un ensemble placé d’une manière idéale entre l’Europe, l’Afrique et l’Orient, je fais partie d’une biosphère … ».
  • Le deuxième socle fondamental, c’est le sens du mot « connaissance ». Aujourd’hui, au XXIe siècle, notre monde a évolué et la connaissance a gagné en autonomie par rapport à l’école ; autrement dit, elle vit sa vie en fonction d’autres acteurs, d’autres dynamiques, que celles du système scolaire, avec un avantage extrêmement important, à savoir que cette connaissance est facilement accessible, ce qui n’était pas le cas dans le passé. Aujourd’hui, la grande question qui se pose pour nous et nos enfants, c’est comment y accéder. La question de la connaissance change alors de nature, et a trait à ce qui permet d’acquérir la connaissance universelle. Voilà le changement auquel nous devons préparer les enfants de demain. Il faut leur donner un savoir d’acquisition de la connaissance et des outils d’accès, Internet y compris. Cela change complètement de la logique des disciplines. Le poids disciplinaire en est relativisé par rapport à d’autres qualités technologiques, à d’autres capacités individuelles qui sont plus du côté psychologique, du côté savoir-faire, du côté de la manipulation d’un certain nombre d’outils auxquels on ne donne pas beaucoup d’importance dans le système éducatif tel qu’il est à ce jour.
  • Le troisième socle, on l’a appelé « le capital social » parce que le futur va dépendre des capacités de nos jeunes à se comporter non seulement en tant qu’individus, mais aussi en tant que groupes. Ils doivent apprendre à vivre ensemble, à travailler ensemble, à produire ensemble ; il faut qu’ils sachent qu’à plusieurs on peut réussir des choses plus facilement que tout seul ; il faut qu’ils apprennent ce qu’est l’organisation, autrement dit un certain nombre de choses qui font la force, notamment les capacités des sociétés ou des groupes à se transformer, à créer une dynamique positive d’évolution, à se remettre en question, à faire des choix, etc. C’est en cela que l’école est une des branches du capital immatériel. L’école porte sa responsabilité pour la construction d’une collectivité. Lorsque l’école est individualiste, lorsqu’elle juge les enfants de manière individuelle, lorsque l’enseignant s’adresse à chaque enfant de manière directe et ne fait jamais appel à ces enfants pour qu’ils travaillent ensemble sur une solution, cela veut dire qu’on ne les prépare pas à être co-auteurs ou coresponsables.
  • Le quatrième socle est l’individu face à lui-même, face à son bien-être. Là, un certain nombre de considérations intervient : l’enfant se découvre, on lui parle de sa santé, son hygiène et il apprend à se reconnaitre. Il faut qu’il sache que la communication ne passe pas par la violence ; il faut qu’il sache quelles sont ses limites. Cette compétence met en avant des éléments d’ordre relationnels, comportementaux, et ceux relatifs aux règles du jeu. Finalement, c’est au travers de ce socle que l’on aborde avec lui ses droits et ses devoirs. L’enfant, au final, doit savoir que sa vie est une suite de hasards mais aussi une suite de constructions dans laquelle il peut jouer un rôle, parce qu’à un moment donné, il y a des choix à faire.
  • Le dernier socle concerne son pays. Il doit avoir une idée sur celui-ci, à tous les points de vue. Il faut qu’il connaisse les grands projets ; qu’il ait une idée sur ce qui se fait sur le plan économique, industriel ; il faut qu’il connaisse les défis du futur, il doit savoir, par exemple, que le Maroc est un pays où il y a du stress hydrique (pénurie d’eau), que l’eau est un élément fondamental et stratégique pour le Maroc ; il faut qu’il sache que, de par son positionnement géographique, les relations du Maroc avec l’Afrique sont essentielles, tout comme avec l’Europe, mais que l’Atlantique nous donne une certaine liberté, une ouverture, par rapport à la Méditerranée.

Ces cinq socles supposent un discours adapté aux enfants, selon leur âge. Aussi, y a-t-il tout un travail en amont à réaliser, aussi bien par des spécialistes que par des pédagogues.

Le redressement nécessite une quinzaine d’années

On a vu tout de suite qu’il y a des choses à corriger et qui doivent aller de pair avec cette vision. Puisqu’on a évoqué l’importance du capital social dans l’école nouvelle, ceci doit se traduire par de nouvelles réalités à l’intérieur de l’école elle-même et dans son organisation. Par exemple, en lieu et place d’un emploi de temps consacré uniquement aux disciplines, celui-ci doit être réparti entre plusieurs activités transversales qui vont concourir à ces objectifs. Ces écoles ne devraient plus être des écoles isolées, mais faire partie de réseaux ; il faudrait donc créer des réseaux d’écoles, des districts, interreliés entre eux avec des centres de formation professionnelle, avec les collèges et les lycées, de manière à créer justement ces osmoses. Ce réseautage devient l’élément fondamental de la future structure, l’école deviendra l’école de tel district avec des relations nouvelles entre les écoles, entre les réseaux et leur environnement…

23 mesures urgentes

Comment préparer le terrain pour passer de la situation présente à cette nouvelle conception ?

Cette nouvelle structure ne peut se mettre en place que sur le long terme ; au mieux, il lui faudra une quinzaine d’années, ce qui nous amène à l’horizon 2030. Mais, en attendant, il faut commencer, dès à présent, des opérations structurantes, des actions pédagogiques innovantes qui vont dans le sens de cette nouvelle conception de l’école. Nous avons comptabilisé vingt-trois mesures à prendre progressivement et, bien entendu, les unes parfois dépendent des autres selon une certaine logique pour pouvoir en même temps répondre à des urgences et préparer les bases du changement.

Justement, quelles sont les choses les plus urgentes qui vous semblent déterminantes au niveau de la gouvernance ?

Les vingt-trois mesures sont toutes importantes. La première mesure que nous avons considérée comme prioritaire, correspond à l’aspect pédagogique. Aujourd’hui, nous savons que nos enfants après quatre ans de scolarité ne maîtrisent pas, en grande majorité, la lecture et l’écriture. Il s’agit de changer cela car c’est une mesure urgente, fondamentale et sur laquelle il faut travailler à travers un ensemble à quatre pôles : éveil, écriture, lecture et calcul. C’est essentiel. Le deuxième ensemble, qui en dépend, consiste à faire en sorte que le corps enseignant se transforme le plus rapidement possible pour assurer sa mission. Cela touche plusieurs aspects en même temps : volet adaptation à la nouvelle approche ; volet comportemental ; puis, l’aspect efficience et efficacité. Le seul moyen possible est le monitoring, le coaching et l’accompagnement direct et permanent, à travers un système pyramidal avec, à la base, un groupe d’enseignants encadrés par quelqu’un qui s’en occupera en permanence. Cet encadrement comportera des préparations hebdomadaires de ce qui doit être fait, la mise en place d’un système d’évaluation des élèves, le suivi de l’application de ce système et sa propre évaluation. Ce système sera mis en place dès l’année prochaine, il fait partie des mesures urgentes. Ces moniteurs seront eux-mêmes encadrés à travers la même approche. Nous ferons de même avec les directeurs des établissements, en mettant en place des personnes pour une liaison renforcée entre délégués et directeurs dans la perspective des districts susmentionnés, nous ferons d’ailleurs aussi des formations dans ce sens au profit des directeurs. Nous créerons ainsi des relais de proximité.

Côté ressources humaines, est-il possible de réaliser ce travail ?

Ce travail est faisable, il y a plusieurs possibilités, mais le primaire ne peut pas attendre. On procèdera à la réduction du régime de 30h pour les élèves, nous trouvons que c’est aberrant, on ira probablement vers 24h, réparties entre connaissances, aptitudes, jeux, épanouissement ; les enseignants auront ainsi plus de temps pour respirer. Je crois qu’à partir de cela, on pourra avoir des résultats plus rapides. Par ailleurs, nous avons effectué de nombreux efforts dans le domaine numérique, mais nous l’avons fait de manière anarchique, il s’agit maintenant de recentrer ce travail et réfléchir sur la manière d’utiliser ce support pour la réalisation des opérations liées aux mesures précitées. On cherchera ainsi à créer une dynamique qui valorise aussi l’enseignant.

Quelles sont les résistances aux changements annoncés ?

Tout changement est déstabilisateur, c’est normal. Nous avons fait un retour vers une partie des personnes déjà consultées. De plus, lors des réunions des conseils académiques, j’ai saisi l’occasion pour partager et discuter avec des centaines de personnes parmi les divers intervenants et partenaires. En somme, la communication est engagée et, d’après les échos que j’ai, il y a plutôt un accueil favorable. La résistance pourrait provenir de gens qui n’ont peut-être pas compris la situation dramatique du système, ou qui ont des intérêts et se sentent menacés par ces changements. Mais, je ne suis ni pessimiste ni impressionné, je crois que si on a la volonté de réaliser ce qu’on est en train de faire, avec un minimum de passion, nous devons le communiquer aux autres. Notre défi est de mobiliser ceux qui voudraient faire quelque chose et qui constituent un bon pourcentage.

N’y a-t-il pas, au vu de votre démarche stratégique, double emploi entre le Conseil supérieur de l’enseignement et votre ministère ? Que faut-il faire pour éviter les chevauchements ?

D’abord, il faut revenir aux textes : le Conseil donne des avis et la responsabilité revient à l’exécutif. Dans les circonstances actuelles, le Conseil a un rôle très important, il n’attend pas que l’exécutif lui demande son avis sur quelque chose, il anticipe en prenant pour base les rapports, les études et les consultations qu’il a faits lui-même pour trouver des composantes sur lesquelles il y a des convergences pour développer des orientations et indiquer des voies sur lesquelles on pourrait s’engager.

Je précise que des membres du Conseil sont parfois déboussolés parce que vous travaillez sur la gouvernance dans la perspective de 2030 alors qu’ils font de même…

Le Conseil doit répondre aussi à un certain nombre d’interrogations tel que SM le roi l’a demandé dans son discours du 10 octobre, telle la problématique des langues d’enseignement et des langues enseignées… Nous l’attendons sur ce volet. D’un autre côté, le Conseil nous a demandé, à mon collègue de l’enseignement supérieur, au ministre des Affaires islamiques et à moi-même, de venir exposer notre point de vue concernant le dossier. Ce que nous avons fait. Maintenant, le Conseil a, bien entendu, toute la liberté de discuter et d’envisager les questions du dossier, comme il a aussi toute latitude pour critiquer et évaluer ou faire des suggestions sur ce que le ministère fait. Ils sont les bienvenus. Peut-être que quelques-uns ont pensé que cela avait l’air tellement achevé qu’ils n’auraient plus rien à faire mais, en réalité, il y a beaucoup à faire encore : on aimerait qu’il y ait des gens qui puissent compléter les fondamentaux mis en place, que les détails soient examinés, les experts invités à s’exprimer… Il y a encore un travail fou à réaliser.

Peut-être que vous vous êtes arrogé le rôle stratégique leur laissant des dimensions tactiques d’implémentation...

Cela peut paraître ainsi, mais la réalité c’est que le ministère travaille main dans la main avec le Conseil supérieur.

La question des valeurs est essentielle

L’école est confrontée à une crise de valeurs, une faible appropriation d’une modernité assumée avec esprit critique, liberté de pensée. Est-ce  possible d’avancer sur ces chantiers ?

C’est une obligation. La question est de savoir comment avancer sur ces chantiers, sachant que c’est un débat ancien que j’ai suivi sur le plan international. Chez nous, il n’y a jamais eu un débat sur ces sujets, mais j’estime que la question des valeurs est essentielle. La question est posée concernant le rôle de l’école et celui de l’enseignant. Dans l’esprit des uns, l’école est d’abord un lieu d’instruction, les autres disent que le rôle de l’école est éducatif ; il n’y a pas unanimité. Moi, j’ai entendu de la part d’enseignants : « Je ne veux pas être éducateur, ce n’est pas mon rôle, c’est celui de la famille et du support qu’elle a choisi. Moi, mon rôle est d’apprendre aux élèves les mathématiques, l’histoire… ». D’autres disent : « On ne peut pas faire cette distinction parce que, dans les disciplines mêmes, il y a des éléments d’éducation ». D’ailleurs, il est difficile de ne pas le faire car l’école elle-même est un microcosme qui a besoin de règles devant correspondre aux règles de la société à l’extérieur.

Pour nous, la question des valeurs est essentielle, pourquoi ? Parce que l’une des idées fondamentales est qu’il faut que l’école soit fondée sur le modèle de la réalité, en ce sens que l’école doit être transparente, franche et qu’elle doit dire les choses comme elles sont et qu’elle doit préparer les enfants à faire face à cette réalité. Aussi, doit-on y introduire l’ensemble de ce qui fait les valeurs d’un côté et de ce qui fait la cohésion des sociétés de l’autre. À partir de là, on va avancer. Il faudra revisiter l’école avec des approches intelligentes, pour y introduire beaucoup de choses, que ce soit sur l’organisation de l’établissement lui-même, sur sa propreté, sur son environnement ; il faut que le comportement et l’image de l’enseignant soient dignes. Il faut veiller à ce que l’école soit le vecteur qui véhicule les valeurs positives.

Le déficit éthique est alarmant, la fraude des examens, les heures supplémentaires, le dopage des notes… Comment traiter cela et impliquer toutes les parties prenantes ?

Un point important à signaler est que ces sujets ne sont plus tabous, on en parle. Mais, il faut tout d’abord procéder à une explication : ces comportements déviés ne sont pas ceux de tous les enseignants, il s’agit d’une minorité car, fort heureusement, la majorité n’y succombe pas. Par ailleurs, il faut procéder à de nombreuses rectifications, un laisser-aller a permis à la fraude de se développer. Aujourd’hui, il faut de la persuasion pour convaincre les enfants d’éviter ces dérapages ; il faut aussi changer les modes d’examen par exemple, cultiver le travail collectif…

Comment relancer et dynamiser le rôle des parents dans l’école marocaine ?

D’abord, il y a Massar qui permet le suivi, et pas seulement des notes, des élèves par les parents. Dans notre esprit, cet outil donne des renseignements aux enseignants, car ils ont la cartographie de leur classe et une idée précise sur le parcours de leurs élèves ; ils peuvent comparer entre leurs classes et d’autres ailleurs, ils peuvent voir les forces et les faiblesses de leurs élèves. Cela leur permet de réagir en faisant mieux leur travail. Et, pour les parents, c’est la même chose : ils ont un rapport direct avec la scolarité de leurs enfants, ils peuvent avoir les absences de leur enfants, les notes, les dates des examens et des contrôles... Les parents pourront envoyer des messages aux enseignants à travers ce programme. Mais, effectivement, le problème d’accès à l’internet se pose pour les parents, alors on est en train d’envisager les messages vocaux ou par SMS pour dépasser cette difficulté. C’est le premier volet sur lequel nous travaillons. Le deuxième volet sur lequel on aimerait agir est celui d’intéresser les parents à l’école, cela ne peut se faire que dans la mesure où nous serons capables d’organiser un certain nombre de réunions et d’activités qui les intéressent ; organiser des événements avec eux et à travers un échange qui les impliquent, et dont ils sont prévenus au moins à l’avance ; chercher les possibilités de leur participation en faisant valoir des aptitudes ou capacités qu’ils ont et qui seraient utiles de présenter aux autres…

La Charte prévoit un partenariat public/privé, les objectifs n’ont pas été atteints. Y-a-t-il des solutions pour dépasser les dogmes qui freinent ce volet ?

L’enseignement privé au Maroc a sa propre histoire. Mais, actuellement, l’un des aspects de la situation est l’absence de textes. Le partenariat public/privé a besoin d’un effort particulier : nous réfléchissons sur les possibilités de mise en place du modèle américain, aujourd’hui utilisé dans beaucoup d’autres pays, la Charter School, une sorte de contrat entre l’État, la région et l’école avec un cahier de charges. C’est une version intermédiaire entre le public et le privé qui pourra jouer un rôle stimulant et nous donnera un élément de comparaison. Il faut aussi expliquer que ce n’est pas un renoncement de l’État à ses obligations ni une autre concurrence au privé, mais une question pratique selon les sites et les endroits.

Qu’avez-vous prévu pour la valorisation de filières professionnelles ?

Nous avons avancé sur ce volet. L’intégration de la formation professionnelle au ministère est une bonne initiative, cela nous permet de travailler de manière intégrée et, dans le cadre des mesures urgentes, nous avons quatre dispositions : la première concerne l’orientation dont l’un des objectifs est de réhabiliter la perception des options professionnelles ; la deuxième, le parcours professionnel collégial ; la troisième, ce sont les baccalauréats professionnels avec des passerelles vers d’autres niveaux. On espère ainsi réduire l’importance des baccalauréats lettres au niveau quantitatif. La quatrième disposition est une réforme du baccalauréat pour réduire les filières à quatre, en vue de simplifier le système actuel trop dispersé.

En général, les politiques de l’enseignement au Maroc durent ce que dure le mandat d’un ministre ; les orientations actuelles résisteront-elles après votre départ ?

C’est mon successeur qui devrait vous répondre. Moi, je crois que la problématique de l’éducation est devenue une problématique d’État. SM le Roi a directement posé le problème de la capitalisation des actions entreprises ; il y a aussi le Conseil supérieur qui, j’espère une fois ces initiatives débattues et adoptées, pourrait poser ce travail à travers des lois et institutions qui stabiliseront les orientations ; enfin, il y a aussi les résultats qui, lorsqu’ils sont positifs, impactent tout le monde, comme par exemple le baccalauréat international. À ce propos, les réactions sont aujourd’hui positives, et on commence à travailler sur son extension, sachant que nous avons là deux limites : le niveau des élèves d’une part et celui des enseignants de l’autre.


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