Entretien avec JEAN-PIERRE CHAUFFOUR : Économie du savoir, société ouverte et richesse immatérielle

Entretien avec JEAN-PIERRE CHAUFFOUR : Économie du savoir, société ouverte et richesse immatérielle

Tout d’abord, quelles tendances lourdes observez-vous dans les dimensions économiques, depuis l’avènement de l’économie du savoir ?

L’acquisition de savoirs et connaissances est au cœur du progrès économique des sociétés depuis la nuit des temps, des premières inventions d’outils agricoles, en passant par les révolutions industrielles des XVIIIe et XIXe siècles jusqu’aux découvertes actuelles dans l’ensemble des sciences, qu’elles s’intéressent à l’infiniment grand ou à l’infiniment petit. La tendance lourde, si tendance il y a, serait l’évolution exponentielle de l’importance de l’économie du savoir pour le développement à la fois des pays dits industrialisés et des pays en développement. Pour les pays industrialisés, l’enjeu de l’économie du savoir est de repousser la frontière technologique pour réaliser des gains de productivité à travers l’invention de nouveaux modes de production, de nouveaux produits et de nouveaux métiers. Ce développement exponentiel de l’économie du savoir s’est traduit par une montée en puissance relative de l’économie des services, par une grande spécialisation des connaissances, des personnes et des territoires, et par une dématérialisation croissante de la richesse des nations. Pour les économies en développement et émergentes, l’économie du savoir ne s’intéresse pas tant à inventer la prochaine frontière technologique qu’à adapter les technologies, connaissances et savoirs existants aux conditions locales à travers le commerce, l’investissement, les migrations et les échanges de manière générale. L’économie du savoir peut ainsi permettre un rattrapage économique très rapide des pays émergents vers le niveau de vie des pays les plus développés, à l’image des performances d’un certain nombre de pays d’Europe centrale et orientale, d’Asie du Sud ou d’Amérique latine qui ont été capables de converger en une ou deux générations vers le niveau de vie des pays les plus avancés.

L’économie du savoir peut permettre un rattrapage économique très rapide

Dans quel cadre institutionnel l’économie du savoir est-elle plus susceptible de se développer ?

Si l’on analyse les dispositifs économiques et sociaux mis en place dans différentes parties du monde au cours de l’histoire, il apparait que les pays dont les constitutions, les institutions, les politiques et les prestations de services sont organisées autour des valeurs, des normes et des principes d’une société ouverte – c’est-à-dire autour des libertés économiques et des droits individuels – ont obtenu en moyenne plus de succès que d’autres pour créer les conditions d’une prospérité durable et partagée. Après avoir analysé les caractéristiques spécifiques des treize économies qui ont été capables de réaliser une croissance supérieure à 7% pendant plus de vingt-cinq ans depuis 1950, la Commission sur la croissance et le développement (2008) a estimé qu’une croissance élevée et durable requiert, parmi d’autres éléments, un leadership et une bonne gouvernance, une participation à l’économie mondiale, des niveaux élevés d’investissement et d’épargne, des ressources flexibles, notamment en termes d’emplois, et une politique d’inclusion visant à partager les bénéfices de la mondialisation, à fournir des accès aux services pour les plus démunis et à s’attaquer au problème des inégalités entre les sexes2. Bien que les conclusions de cette Commission présidée par le prix Nobel d’économie, Michael Spence, ne se soient pas inscrites dans le cadre d’une analyse sur la société ouverte ou sur l’économie du savoir, nombre de faits stylisés mis en lumière par la Commission – qu’il s’agisse de transparence gouvernementale, d’ouverture commerciale, de compétition ouverte, de marchés du travail ouverts ou de participation des femmes et des jeunes – font écho à de nombreux aspects importants d’une société ouverte qui sous-tendent l’éclosion de l’économie du savoir. Plus largement, il semble de plus en plus communément admis que l’idée de liberté individuelle, de même que les institutions politiques qui la garantissent, se sont développées en lien avec l’essor du commerce, le développement des marchés, et l’économie du savoir.

Quels sont les mécanismes économiques à l’œuvre dans le fonctionnement d’une société ouverte ?

La raison pour laquelle les sociétés plus ouvertes ont davantage tendance à générer des économies prospères, inclusives et résilientes provient du fait que l’ouverture offre des opportunités et des incitations pour atteindre des résultats économiques et sociaux supérieurs. La connaissance nécessaire pour engendrer la prospérité ne peut être le produit d’un seul esprit ; elle est nécessairement dispersée entre plusieurs. La société ouverte crée les droits et les incitations permettant à chaque individu d’utiliser ses connaissances particulières pour son propre bénéfice et, ce qui est plus important encore, pour le bénéfice d’autrui. Ceci est bien sûr l’idée précurseur d’Adam Smith avec son concept de « main invisible » : « Chaque individu poursuivant son propre intérêt, agit sans le vouloir pour le bénéfice de tous et souvent plus efficacement que s’il avait l’intention d’œuvrer au bien commun »3. Une société ouverte protège donc les droits individuels de chacun à choisir et trouver son meilleur rôle pour résoudre les problèmes d’autrui. Smith a mis en exergue trois mécanismes importants qui rendent la main invisible aussi efficace : la division du travail, les bénéfices de la spécialisation et les bénéfices du commerce (domestique et international).

Pouvez-vous élaborer ?

Dans les pays ouverts au commerce international, les individus ont plus de chances de récolter les dividendes de la mondialisation, d’absorber les idées et connaissances nouvelles et d’adopter les nouvelles technologies et innovations – autant de facteurs ayant tendance à accroître les gains de productivité et le progrès économique. De la même façon, les économies disposant de marchés domestiques plus ouverts et transparents tendent à promouvoir la concurrence interne, l’efficience économique et la transformation structurelle suivant le principe Schumpetérien de «  destruction créatrice »4. Ces économies sont moins susceptibles de connaître les phénomènes de recherche de situations de rente ou d’autres rigidités économiques inefficaces. En termes de marché des facteurs, les économies qui bénéficient de marchés du travail ouverts sont généralement plus inclusives, efficaces et résilientes que les économies dont les marchés du travail sont segmentés de façon rigide selon les secteurs (public ou privé), les conditions d’accès (employés/non-employés) ou les réglementations en vigueur (secteur formel/informel). Elles ont tendance à connaître un niveau plus élevé de participation au marché du travail et un niveau plus faible de chômage structurel et d’exclusion, notamment des femmes et des jeunes.

Entre liberté individuelle, développement des marchés et Economie du Savoir.

Cette ouverture économique ne risque-t-elle pas de se faire au détriment des objectifs sociaux ?

Dans les domaines sociaux, les économies qui disposent de systèmes éducatifs ouverts, gérés localement, et sous pression de performance offrent aux prestataires et aux consommateurs d’éducation des voies d’entrée et de sortie. En particulier, elles fournissent aux élèves, aux parents, aux professeurs et aux chefs d’établissements une plus grande latitude, autonomie, et responsabilité pour améliorer la gouvernance du système, qu’il soit public ou privé, la qualité de l’éducation et la performance des élèves ; performance qui, in fine, sera un déterminant clé de la croissance du pays sur le long terme. De la même façon, l’émancipation des femmes a une importante dimension économique. Supprimer les obstacles qu’elles rencontrent et permettre aux femmes de participer à l’économie et de conduire leur vie avec autonomie sur un pied d’égalité avec les hommes, est une façon directe de libérer un fort potentiel économique, d’améliorer la productivité et les résultats en matière de développement. Une plus grande ouverture dans tous les autres aspects institutionnels de la vie d’un pays, qu’il s’agisse de l’ouverture du secteur public ou de l’ouverture du secteur privé, a également tendance à créer des opportunités pour produire de meilleurs résultats sur le long terme, contrairement aux systèmes de gouvernance et de règlementations opaques qui sont enclins à la corruption et au favoritisme.

Comment identifier la plus ou moins grande ouverture des sociétés ? Quelles sont les caractéristiques d’une société ouverte ?

Selon Karl Popper, on peut définir une société ouverte comme une association d’individus libres respectant les droits de chacun dans un cadre de protection mutuelle garanti par l’État et atteignant, à travers la prise de décisions responsables et rationnelles, un degré croissant de dignité et de progrès5. Ainsi conçue, une société ouverte n’est pas une utopie selon Popper, mais une forme d’organisation sociale réalisée de façon empirique qui, souligne-t-il, est à tous points de vue supérieure à ses concurrentes autoritaires, réelles ou potentielles. Une société ouverte se caractérise par un système souple et tolérant fondé sur la règle de droit et la justice, la liberté et la responsabilité individuelle, la reddition des comptes, la transparence et la liberté d’information. La société ouverte respecte les minorités et la diversité d’opinions ; elle assure la promotion de l’égalité des chances pour tous (indifféremment des races, des classes sociales, des sexes, des religions et d’autres caractéristiques humaines), l’équité des systèmes politiques, légaux et économiques ; et elle permet à tous de participer librement et pleinement à la vie civique, économique et culturelle. Ce faisant, une société ouverte tend à nourrir la confiance en soi, les nouvelles idées et la pensée critique ; elle a tendance à dépersonnaliser les échanges, à renforcer le lien social et à construire le consensus sur des bases communes ; et elle renforce le mérite individuel, l’estime de soi et le respect mutuel.

Les normes de vie commune semblent donc être au cœur de la question de la société ouverte ?

En effet, l’impact de la dimension normative de la société sur le développement économique, c’est-à-dire le modèle de représentation mentale qui influence la façon dont les individus se comportent, perçoivent, et comprennent (ou ne comprennent pas) la réalité, ne peut pas être suffisamment souligné. Le manque de confiance et de respect des uns envers les autres est typique des sociétés hiérarchisées dans lesquelles on perçoit l’individu comme obéissant à son instinct ou à un ordre divin plutôt qu’à la raison. C’est ce que nous apprennent les travaux de l’économiste Guido Tabellini6. Dans les sociétés hiérarchisées, on fait peu confiance à l’individualisme et on tend même à l’éradiquer. Le bon comportement est supposé découler de la coercition et non de l’internalisation des valeurs de la société. L’État a alors pour mission de forcer les citoyens à bien se comporter. De la même façon, l’éducation vise à contrôler les instincts négatifs des enfants, souvent en recourant à la violence. Les codes de bonne conduite et de comportement honnête se restreignent à des cercles étroits regroupant des personnes liées entre elles, avec l’inconvénient économique que plus il y a d’ostracisme au sein d’une société et moins il y a d’opportunités économiques. Ce phénomène est parfaitement illustré dans le dernier ouvrage de l’économiste Bill Easterly lorsqu’il décrit l’histoire du commerce des Maghribis et des Génois dans la Méditerranée du XIIe siècle et leur destinée divergente7

La Main invisible d’Adam Smith

Pourquoi y aurait-il moins d’ostracisme dans une société ouverte ?

Dans une société fermée ou cloisonnée, un comportement opportuniste et égoïste tend à être perçu comme naturel et moralement acceptable en dehors d’un réseau étroit. Avec pour conséquence que lorsque les individus manquent de respect les uns envers les autres ou plus généralement envers la chose publique (res publica), la fourniture de biens et services publics tend à être inadéquate et les représentants de l’État à s’engager dans le népotisme ou la corruption. Ceci contraste avec les sociétés ouvertes où des règles abstraites de bonne conduite s’appliquent à de nombreuses situations sociales et pas seulement dans un cercle étroit d’amis et de personnes qui sont liées les unes aux autres. Dans les sociétés ouvertes, les efforts individuels sont généralement récompensés. Lorsque les individus sont fortement motivés à réussir et conçoivent le succès économique comme lié à leurs choix délibérés, ils sont plus enclins à travailler dur, à épargner, à investir et à innover et entreprendre.

N’êtes-vous pas en train de faire l’apologie du libéralisme ?

Il ne faut pas nécessairement voir dans la société ouverte un nouvel argument en faveur de l’intervention des marchés contre celle de l’État. Certes, Milton Friedman est bien connu pour avoir pointé du doigt que les solutions de marché (c’est-à-dire la coopération volontaire entre des individus responsables) favorisent « l’unanimité sans la conformité » (c’est-à-dire un système de représentation proportionnelle efficace), tandis que les solutions politiques (même dans un contexte de représentation proportionnelle) ont typiquement tendance à produire l’inverse, c’est-à-dire « la conformité sans l’unanimité »8. De ceci, il conclut que plus le marché couvre un large éventail d’activités, plus le nombre de sujets nécessitant des décisions politiques, donc des négociations, est réduit. Ce faisant, plus le nombre de sujets requérant un accord politique est limité, plus la chance d’obtenir un accord, tout en préservant la liberté au sein de la société, est grande. Une société ouverte reconnait naturellement le besoin de solutions de marché et de solutions politiques, en particulier le besoin de biens et de services publics dans des domaines non couverts par le marché et de régulation dans les domaines où les marchés sont défaillants. Mais ce qui est essentiel c’est que, dans une société ouverte, les services publics qui fonctionnent résultent également d’un ordre spontané dans la mesure où les individus sont capables d’exercer leurs droits, y compris la liberté de s’exprimer et de s’assembler pour protester contre de mauvais services publics.

Si l’ouverture de la société a tant de vertus, pourquoi n’est-elle pas la norme au sein des nations ?

S’il est observé que les sociétés plus ouvertes obtiennent de meilleures performances que les sociétés fermées pour créer et partager des richesses, le chemin vers une société plus ouverte est incertain et jalonné de difficultés considérables, ce qui explique la relative rareté des exemples à l’échelle du globe. La conquête des droits individuels a été longue en Europe. Pendant des siècles, la culture du Moyen Âge n’a reconnu aucune valeur à l’individu. À notre époque moderne, les comportements qui s’opposent à l’ouverture et qui visent à protéger les intérêts particuliers, le favoritisme et la recherche de rentes sont souvent profondément ancrés dans l’histoire, la culture et les familles. Les personnes qui sont à l’intérieur du système, le soutiennent et bénéficient de sa protection, ne perçoivent rien d’étonnant dans le fait que ce système exclut ceux qui n’en font pas partie. Dans le prolongement des exemples pris plus haut, si l’ouverture au commerce et la concurrence permettent en général d’améliorer le bien-être, les producteurs exposés à la concurrence des importations et d’autres producteurs biens établis qui se sentent menacés par ces évolutions feront probablement tout pour s’y opposer. À la longue, ces groupes d’intérêts ont tendance à consolider leur influence, leur poids politique et leur extraction de richesse, rendant l’ouverture et des solutions alternatives gagnant-gagnant encore plus difficiles à réaliser.

Le cas marocain

Comment se positionne le Maroc sur cette échelle de l’ouverture ?

Au Maroc, l’évolution vers une société plus ouverte a connu une accélération au début des années 1990. Les révisions de la Constitution, en 1992 et 1996, ont amorcé un processus de démocratisation et de modernisation des institutions publiques marocaines en introduisant des institutions plus représentatives, avec notamment la création d’une seconde Chambre au Parlement élue par les conseils municipaux, les chambres de commerce et les syndicats, et en reconnaissant de nouvelles libertés économiques telles que la liberté d’entreprise. Dans la foulée de ces changements constitutionnels, des réformes de grande portée et des nouvelles lois ont été adoptées pour libéraliser et ouvrir l’économie, de façon graduelle, pour renforcer la gouvernance publique et la règle de droit, pour améliorer l’accès aux services publics essentiels tels que la santé, l’éducation et l’eau et pour garantir un nombre croissant de droits de l’homme fondamentaux. La nouvelle Constitution de 2011 a solidifié davantage les bases d’une société plus ouverte et démocratique. Elle renforce le cadre de gouvernance du pays à travers une plus grande séparation et un meilleur équilibre des pouvoirs entre le Roi, le gouvernement et le parlement et elle jette les bases d’une régionalisation et d’une décentralisation avancées comme système démocratique et décentralisé de gouvernance.

Mais le citoyen marocain ne tarde-t-il pas à voir les bénéfices de cette ouverture ?

Si la nouvelle Constitution est nettement plus ouverte que les textes constitutionnels antérieurs, sa capacité à promouvoir dans les faits une société plus ouverte dépendra du contenu et de la mise en œuvre effective des lois organiques et leurs décrets d’application qui sont nécessaires pour traduire la portée de son contenu normatif. En de nombreuses occasions, les administrateurs et législateurs devront délimiter l’exercice des droits garantis par la Constitution. Des inquiétudes ont été exprimées qu’un certain nombre de droits soient de ce fait vidés de leur substance par l’application de limites qui pourraient être apportées par les lois organiques. Par exemple, le droit d’accès à l’information suscite actuellement quelques remous. Le degré avec lequel le Maroc sera en mesure de rejoindre le groupe des nations les plus avancées dépendra en partie de la mise en œuvre de la nouvelle Constitution en cohérence avec l’esprit de la société ouverte. L’économie du savoir aura alors toutes les chances de pleinement se développer ; et ainsi la richesse immatérielle du pays.

Économie du savoir, société ouverte et richesse immatérielle seraient donc liées ?

En effet, la notion de capital immatériel mise en exergue par le Roi dans le récent discours du trône recouvre les mêmes dimensions que celles discutées dans cet entretien : d’une part, le capital humain, c’est-à-dire les savoirs, connaissances et compétences des ressources humaines ; d’autre part, le capital institutionnel, notamment la qualité des institutions, la justice, la gouvernance, la concurrence ; et enfin le capital social, autre façon de parler de la qualité du lien social, de liberté, de responsabilité et de confiance au sein de la société. En développant et valorisant sa richesse immatérielle, le Maroc s’inscrirait résolument dans la perspective de l’émergence économique. 

 

1.     Jean-Pierre Chauffour est économiste en chef du bureau de la Banque mondiale à Rabat.

2.     Commission on Growth and Development (2008). The Growth Report: Strategies for Sustained Growth and Inclusive Development. World Bank. http://www.growthcommission.org/index.php

3.     Smith, Adam (1776). An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations. London: Methuen and Co., Ltd., 1904.

4.     Schumpeter, Joseph (1942). Capitalism, Socialism, and Democracy. New York: Harper and Brothers, 1950.

5.     Popper, Karl R. (1943). The Open Society and Its Enemies. Princeton University Press.

6.     Tabellini, Guido (2010). “Culture and Institutions: Economic Development in the Regions of Europe”, Journal of the European Economic Association, 8(4):677-716.

7.     Easterly, William (2013). The Tyranny of Experts: Economists, Dictators, and the Forgotten Rights of the Poor. Basic Books.

8.      Friedman, Milton (1962). Capitalism and Freedom. University of Chicago Press.

 

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