Entretien avec ALAIN TOURAINE « Il faut que l’entreprise devienne une entité démocratique »

Entretien avec ALAIN TOURAINE « Il faut que l’entreprise devienne une entité démocratique »

                                                            

 

« “ Société »” est un mot que je n’aime pas. Cette chose qui renvoie à une totalité n’existe pas. Je reste prudent avec les principes généraux. La démocratie, la liberté et la justice sont bien évidemment des notions respectables, mais trop abstraites. Ce sont des droits fondamentaux, indispensables pour que tienne une collectivité, mais pour en mesurer l’impact, il faut les faire pénétrer dans des situations sociales concrètes.

Ne me parlez pas de liberté dans l’absolu, mais de liberté à l’école, dans l’entreprise. Si vous voulez savoir si une entreprise est juste, il faut s’assurer qu’elle défend la liberté, l’égalité et la dignité dans les lieux de travail même. Sinon, c’est bidon. La cause générale des difficultés rencontrées par les gens au sein des entités économiques se matérialise aujourd’hui à travers ce paradoxe : l’entreprise ouvre ses portes aux libertés et demandes des consommateurs, sans pour autant donner la même liberté aux producteurs, salariés et fournisseurs. Face à la fixité des droits des salariés, elle prône une ouverture des droits des consommateurs. Entre-temps, les salariés, on les fait parfois frotter contre les parois de l’entreprise.

L’une des tendances fortes, aujourd’hui, est la désocialisation, la déliquescence de la famille, le développement de relations intimes autres, l’émergence des intersubjectivités. Cela implique, pour les entreprises, comme pour les écoles, les transports, la nécessité de mettre en place des accords permettant d’aménager des temps et des espaces autonomes. Que chacun puisse avoir une demi-heure ou un quatre mètres carrés à lui, tout en étant dans le lieu du travail. Cela implique également que nos sociétés deviennent de moins en moins institutionnalisées et de plus en plus solidaires. Cela est d’ailleurs déjà un peu le cas. À Barcelone, 80% de la population ont recours à des sociétés de troc et 90% utilisent pour leur mobilité des vélib et des autolib. Une des définitions de la société de demain est qu’elle serait une société de volontaires.

Toute ma réflexion aujourd’hui sur les entreprises découle de ce point de départ. Au-dessus du social, il y a de l’universel et du volontaire. Et c’est cela qui permet de cimenter le tout. Ainsi, je refuse de définir la démocratie en partant du pouvoir de la majorité ou du respect des lois. Pour moi, il faut placer le respect des droits humains fondamentaux au-dessus de tout, même des lois. Comme le disait Hannah Arendt : « L’espèce humaine est la seule qui a le droit d’avoir des lois ». Partant de là, il faut tenir compte de l’individu comme sujet doté de volonté. Il faut le respecter en tous lieux, et par-dessus tout en entreprise.

Maintenant, l’entreprise n’a jamais été un État. Mais tout le discours actuel adressé aux entreprises sur la responsabilité sociétale (RSE) nécessite un rappel de ce qu’était l’État-providence. Celui-ci avait deux grandes caractéristiques : la modernisation économique et l’État national. Si les deux ne sont pas réunis, cela produit un déséquilibre. Et sans les deux, il n’est pas possible d’accéder à l’étape supérieure, plus intellectuelle, plus éthique, plus puissante mais moins solide que l’économique.

À l’échelle d’une entreprise, pour que l’humain fonctionne, nous retrouvons le même triptyque : un système de pouvoir économique, une gouvernance politique et une culture d’entreprise, où nous devons retrouver les droits fondamentaux. Une entreprise fonctionne avec des droits et des limites. Il faut qu’elle englobe tout, du matériel à l’immatériel, et partout. À vrai dire, les institutions, quelles qu’elles soient, doivent être dotées de caractéristiques sociétales concernant l’ensemble des réseaux de leurs relations sociales. Comme disait l’anthropologue Marcel Mauss, c’est « un phénomène social total ».

Pour bien comprendre cette dichotomie entre lois et droits fondamentaux, je dirais que les entreprises ne sont pas considérées par les lois comme des entités démocratiques, mais je suis optimiste sur la nécessité d’imposer le besoin qu’elles le deviennent. C’est cette exigence qui garantirait aux hommes et femmes qui y travaillent d’avoir des droits et d’être reconnus dans leur dignité.

Nous avons appris, entre le XVe et le XVIIIe siècle, tout d’abord que l’universel c’est la pensée rationnelle (Thomas Hobbes), puis que c’est l’humain, ce qui a permis de fonder la démocratie. Tout ceci se place au-dessus du social. Et le politique – qui ne se réduit pas au bon gouvernement et criminalise les mouvements sociaux –, c’est ce que l’on considère au-dessus de tout. Or, la justice, avec ce qu’elle implique comme droits humains fondamentaux, comme dignité, où l’on retrouve une part du subjectif, c’est ce qui doit être placé au-dessus du politique lui-même. Les gens, aujourd’hui dans les entreprises veulent se faire appeler par leurs prénoms (faire reconnaître leur individualité). Il s’agit là de prendre en charge les aspects non rationnels (à ne pas confondre avec l’irrationnel), qui concernent l’éthique, la vertu, la passion et qui prennent, dans les entreprises mêmes, une place plus grande que le rationnel. Dans ce sens, il est important, d’un point de vue conceptuel, de distinguer la subjectivité (interprétation subjective) de la subjectivation (prise en charge du sujet humain et de ses droits fondamentaux).

Cela nous amène à mettre l’humain au cœur de l’entreprise. Quand celle-ci prône une politique RSE, il faut s’assurer que ce n’est pas une manière de noyer la défense des intérêts économiques. Vous ne pouvez être certain qu’il y a défense de subjectivation, que par la défense d’autres aspects de la subjectivité (matériels, immatériels). Bien payer ses salariés, leur donner des vacances, des primes, de l’autonomie, avec du temps et de l’espace, sont des gages d’une RSE appliquée à soi-même. Si c’est le cas, vous serez prêts à écouter votre entreprise qui vous parle de respect des droits de la communauté. Sinon, c’est de la démagogie.

De manière plus macroéconomique, l’humanisation du capitalisme, aujourd’hui, est en panne, parce que les trois piliers du système (accumulation, investissement, redistribution) ne sont plus réunis. Si l’utilisation de la raison a fait exploser le système de production, celui de la redistribution a carrément disparu. Prenons le cas de l’évasion fiscale. Dans plusieurs discours actuels, nous n’arrivons pas à le distinguer de l’évasion économique. Or, lorsque des entreprises fuient le fisc, elles ne cachent pas une part de leur gain mais des sommes dues à la communauté ».


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