Entreprendre dans une économie libre et contrôlée

Entreprendre dans une économie libre et contrôlée

Dans votre ouvrage «Le temps des entrepreneurs», vous rappelez que la libéralisation économique au Maroc est «sélective», «partielle» et «largement contrôlée». Par quoi expliquez-vous cette tendance ?

Ceci n’est pas propre au cas marocain. Au-delà des effets d’annonce et de l’ajustement de certaines économies nationales aux figures imposées de ce que l’on a appelé dans les années 1990 le «consensus de Washington», les réformes économiques mises en œuvre dans la région restent partielles et sélectives. Cela est dû au fait que les régimes engagés dans les réformes néo-libérales, avec ou sans la tutelle des institutions financières internationales, disposent de grandes marges de manœuvre politiques et économiques. Ces régimes sont restés dans une large mesure maîtres du jeu. Béatrice Hibou et Luis Martinez par exemple l’on bien montré au sujet des négociations entre les gouvernements maghrébins et l’Union européenne. L’abaissement substantiel des taux de douane en Tunisie et au Maroc, le développement pour le moins timide de Bourses et de marchés financiers alimentés par les privatisations et la restructuration des systèmes bancaires restent étroitement contrôlés et suffisamment limités pour permettre un  démantèlement des logiques rentières, de la monopolisation du pouvoir et, dans une large partie, du processus d’accumulation. L’ajustement et la mise à niveau sont avant tout restés «affaire d’État». Les autorités publiques contrôlent le rythme des réformes, leur degré, l’organisation, la régulation ou la dérégulation des activités économiques.

La politique de privatisation au Maroc en est un bon exemple : vingt ans après le vote de la loi 39-89, le bilan est mitigé. Les pouvoirs publics se sont désengagés de la gestion directe des principales entreprises publiques du Royaume et ce dans tous les secteurs d’activité. L’heure est au tout privatiser et les interdits idéologiques sont tombés les uns après les autres. Certes, ces opérations restent très étroitement menées par les pouvoirs publics, mais dans les faits, elles sont voulues et orientées par le Palais. C’est notamment le cas pour la privatisation des entreprises publiques, que supervise la commission des transferts ou l’organisme d’évaluation dont les quelques membres sont nommés par dahir royal ; la délégation de gestion, la direction des régies et services concédés dépend quant à elle du ministère de l’Intérieur. Nous l’avons vu, les marchés publics et leurs concessions restent un outil d’action privilégié pour le régime : outil économique, mais aussi outil politique, qui sert de moyen de sanction à l’encontre de certains hommes d’affaires, par l’attribution ou le refus de marchés. Les autorités publiques se sont également servies des privatisations pour diriger les revendications sociales et politiques vers des cibles intermédiaires (managers de structures publiques) désignées comme les principaux responsables de l’état économique du pays, dans un contexte où les conséquences sociales de la réforme néolibérale sont particulièrement négatives.

L’intrusion avérée ou plus subreptice des pouvoirs publics, et du Palais en particulier, dans plusieurs opérations, les formes variées de corruption, les délits d’initiés, ont été maintes fois dénoncés sur la place publique, voire dans le cadre de procès. Ceci étant, qu’il s’agisse des grandes opérations de cession d’entreprises publiques ou de ventes plus modestes, les transactions furent négociées, ouvertement disputées, même quand elles furent cédées dans la grande majorité des cas de gré à gré ou hors des cadres fixés par la loi. L’ombre de l’opération ONA/SIGER dans ces recompositions du capital s’avère déterminante (ce qui n’empêche pas l’alliance d’être mise en concurrence). Plus généralement, les privatisations ont été l’occasion de clivages, de conflits et de surprises parfois médiatisés et théâtralisés. En termes plus économiques, la domination du secteur bancaire par des groupes proches du Palais, l’extrême interdépendance des grands groupes accentuent les possibilités d’encadrement et de maîtrise qui peuvent être multiformes.

Autrement dit, la réforme économique est un processus politique qui exprime tout à la fois une volonté de réforme «par en haut», mais aussi des stratégies de redéploiement de ce que l’on appelait autrefois le «capitalisme d’Etat». En tout état de cause, il me semble important de prendre une distance critique face à l’idéal d’un marché libre et concurrentiel expurgé de tout interventionnisme étatique. Confronté à l’histoire réelle, ce modèle rencontre au minimum de fortes résistances. La crise financière internationale actuelle comme les mesures prises pour y remédier en sont de bonnes illustrations. Il me semble tout aussi important de rappeler que jamais la capacité de l’État, ou de ses représentants, à imposer les réformes, à infléchir les comportements, n’est définitivement acquise : comme le soulignait un autre spécialiste d’économie politique, Jérôme Sgard, à propos cette fois-ci des transformations qu’a connues récemment l’Europe de l’Est, «l’échec, l’incertitude, les stratégies d’évitement ou de dissimulation sont la règle et peuvent souvent faire perdre de vue les vieux principes libéraux de la réforme». 

La conjoncture internationale actuelle plaide pour le retour de l’Etat. Le contrôle tel qu’effectué par le système marocain serait-il comparable à celui exercé par les systèmes libéraux et démocratiques ?

Les systèmes libéraux ne sont pas nécessairement démocratiques et vice versa. Il est évident que l’histoire économique marocaine suit sa trajectoire de la même façon d’ailleurs que l’interventionnisme français, allemand ou anglais sont extrêmement différents. Pour ne pas botter en touche sur la question, je dirais simplement que l’économie politique marocaine reste organisée autour d’un système d’interdépendances complexes, au centre duquel le Palais et les grands groupes monopolisent, non sans conflits, une part essentielle des ressources, mais aussi des moyens de contrôle et de décision. Au final, ils continuent d’exercer une autorité peu partagée. C’est dans ce sens qu’à la suite de la politologue Béatrice Hibou, j’emploie volontiers la formule de «décharge» pour qualifier l’évolution des politiques publiques au Maroc: moins qu’un retrait de l’Etat, nous observons une diversification et un redéploiement de la puissance publique, via de nouvelles techniques et modalités de gouvernement de l’activité économique. L’INDH aujourd’hui en est un bon exemple.

Dans tous les cas, l’expérience marocaine comme ailleurs a montré à quel point l’équation “plus de marché” égale “moins d’État” a été très largement prise à défaut. Si bien qu’il me semble que parler d’un retour de l’Etat au Maroc est quelque peu exagéré dans la mesure où l’Etat ne s’est jamais véritablement retiré. Ce sont ses modalités d’action qui évoluent.

D’autres thèses avancent l’idée que les réformes économiques entamées dans les années 8O peuvent mener à l’économie de marché et au développement de l’initiative privée. Qu’en pensez vous ?

Dans les années 1990, devant les réformes économiques qui se dessinaient, et le crépuscule annoncé de la bourgeoisie d’Etat, pour reprendre un article célèbre de John Waterbury, nombreux furent les observateurs à s’interroger sur qui le soleil allait se lever. On parla même avec ironie du développement d’une «entrepreneurologie». On pensait alors que la libéralisation des économies serait à l’origine d’une grande transformation, de l’avènement d’une classe moyenne entreprenante et innovante, voire, pour les plus optimistes, d’une démocratisation des régimes par le marché. Mais on s’est rapidement rendu compte que les transformations du capitalisme marocain, comme dans les pays voisins, prenaient des chemins beaucoup moins radicaux. L’attitude la plus courante du côté de l’entreprise a été une attitude prudente, attentiste, devant des réformes d’ailleurs pas massivement appelées de leurs vœux par les milieux d’affaire. On n’a pas assisté à l’émergence d’un nouvel entrepreneuriat, beaucoup plus nettement détaché des réseaux rentiers ; encore moins à l’arrivée d’une classe subversive, capable d’entraîner une révolution bourgeoise.

Ceci étant, les choses doivent être contextualisées. Plutôt que le comportement de rentiers inertes, d’un milieu économique assis sur ses acquis, incapable de s’adapter à la réforme et d’en saisir la vague, il me semble que l’on peut interpréter la situation comme un comportement «typiquement économique» déterminé par l’état du marché du travail, par des anticipations réciproques et par l’influence d’héritages politiques. Les structures sociales de «l’ancien régime» n’ont pas été ébranlées par l’ajustement structurel, elles ont fait preuve d’adaptation, et dans certains domaines, elles se sont consolidées. Les héritiers des grandes familles de la région du Souss et de la ville de Fès ont su moderniser leurs activités. De retour d’études à l’étranger, en Europe et de plus en plus aux États-Unis, ils sont les golden boys d’un capitalisme en évolution, rapide et triomphant. Leurs sources d’accumulation se diversifient : à côté de l’héritage et de la proximité rentière vis-à-vis de l’administration, de nouvelles potentialités s’ouvrent pour eux ; de nouveaux risques aussi, quand les protections douanières tombent, la concurrence internationale sévit et l’État conserve un arbitraire certain pour freiner ou encourager les affaires des uns ou des autres.

A côté de ce type de réussite, le vaste tissu des PME/PMI a dû s’adapter lui aussi, non sans difficulté, à des espaces plus ou moins restructurés, face à une concurrence qui s’internationalise. Dans certains secteurs, comme celui du textile sur lequel a travaillé la politologue Melani Cammett, on a vu que la combinaison d’un nouveau régime du commerce orienté vers l’exportation et que l’émergence d’opportunités manufacturières internationales ont initié d’importants changements dans la composition du secteur privé marocain, avec l’entrée en scène de nouveaux investisseurs qui fondèrent des usines pour l’exportation au tournant des années 1980-1990. Les recherches de Aziz el-Maoula Iraki, dans les petites et moyennes villes du royaume, sur l’émergence de nouveaux notables dans les années 1990, et notamment de l’entrepreneuriat local ; ou encore celles entreprises par Abdeghani Abouhani à Salé, attestent de l’importance économique et politique prise par les opérateurs fonciers, qui transforment les profils de la notabilité.

En d’autres termes, c’est la réforme elle-même qui produit des effets pervers ou imprévus, et qui explique pourquoi l’idéal d’un monde des affaires pacifié, investisseur et tourné vers la recherche collective de croissance, rencontre de fortes résistances.

Dans votre ouvrage, vous observez une entrée des entrepreneurs en politique. S’agit-il d’une intrusion ou d’une reproduction du rôle traditionnel des bourgeois, des artisans, des fellahs au sein de l’organisation sociale ?

Pour qu’il n’y ait pas de malentendu, il me semble important de souligner d’emblée que l’attitude la plus courante et la moins surprenante consiste à manifester un tant soit peu d’intérêt ou d’investissement politique de la part des «entrepreneurs» ou des «chefs d’entreprise». Ceci n’a rien d’étonnant. Le passage au politique n’est pas «naturel» et l’on a généralement tendance à adopter l’attitude passive du passager clandestin qui attend de pouvoir éventuellement et à faible coût personnel bénéficier d’avantages collectifs gagnés par quelques pairs. L’engagement politique est coûteux et risqué, dans tout contexte et plus encore, l’on s’en doute bien, pour des entrepreneurs obnubilés par leur enrichissement personnel. Autre remarque importante : ce n’est pas parce qu’ils ne prennent pas la parole ou ne se présentent pas comme d’éventuels contre-pouvoirs ou comme dissidents que les patrons et hommes d’affaires sont «dépolitisés». Au contraire, nombre d’entre eux, comme dans tous les pays du monde d’ailleurs, disposent justement d’une solide culture politique qu’il font jouer, notamment dans leur connaissance des rouages du système. Pour aller vite, c’est parce qu’ils sont politisés qu’ils prospèrent en quelque sorte. On pourrait dire que beaucoup de ceux qui s’engagent faisaient ainsi auparavant de la politique «sans le savoir»…

En effet, ce qui m’a paru remarquable dans le Maroc des années 1990 / 2000, c’est un passage à l’acte politique de la part de chefs d’entreprise qui prennent parole politiquement en tant qu’ «entrepreneurs» ou au nom des intérêts de l’entreprise. Dans différentes arènes, électorales ou syndicales notamment, certains d’entre eux s’engagent dans une carrière militante, avec des expériences emblématiques, pas toujours couronnées de succès, ou deviennent des entrepreneurs de causes collectives. Depuis 1997, les élus locaux et nationaux «s’entrepreneurisent» : les patrons se présentent plus que lors des scrutins précédents et se font mieux élire que d’autres catégories professionnelles. Les grandes villes du royaume voient des hommes d’affaires arriver à la tête de leur Conseil de la ville, des chefs d’entreprise fondent des partis et la CGEM s’est imposée depuis le milieu des années 1990 comme un syndicat qui compte, notamment dans la négociation sociale.

Pour revenir à votre question, il me semble que ce passage à l’acte n’est pas nécessairement subversif, loin de là, ni qu’il provient de milieux jusqu’alors détachés des réseaux de pouvoirs. Ces entrepreneurs qui s’engagent politiquement derrière différents projets entretiennent des relations à géométrie très variable avec les pouvoirs publics et les milieux politiques en général. On n’est pas face à un schéma opposant des insiders à des outsiders, les anciens défenseurs du trône à de nouvelles catégories d’élites, ne serait-ce que parce que, comme nous l’avons dit précédemment, la libéralisation économique n’a pas changé du tout au tout la morphologie de la société marocaine. Le capitalisme se transforme au Maroc, il ne connaît pas une révolution. Si bien que lorsqu’on se penche sur la trajectoire des entrepreneurs «entrés en politique» ces deux dernières décennies, on constate des parcours «d’héritiers» dont les familles ont depuis longtemps connu ces va et vient entre monde des affaires et affaires du monde, entre chose publique et action privée. On trouve également des «convertis», d’anciens militants, de gauche notamment, qui ne peuvent se résoudre à l’abandon de l’action publique et prennent des fonctions dans des activités à cheval entre entrepreneuriat et chose publique, où ils recyclent leur savoir-faire militant. On trouve également des «compagnons de route», qui étaient proches de partis ou de mouvements et qui, parallèlement à leurs activités de chefs d’entreprise, passent à l’acte, dans le syndicalisme ou l’associatif. Il y a enfin des «opportunistes», dans le sens positif du terme, qui saisissent cette tendance à l’engagement, pour pouvoir défendre telle ou telle cause, et combler ainsi des aspirations que leur réussite privée ne leur procure pas.

Au-delà de ces trajectoires individuelles, on a pu constater également ces deux dernières décennies que cette alliance des milieux d’affaires et du politique est loin d’être un long fleuve tranquille. Bien entendu, des relations privilégiées sont nouées entre la bourgeoisie et le régime ; néanmoins, la définition de la «bonne distance» au politique est sans cesse négociée et renégociée, comme l’illustrent les derniers épisodes de la vie de la CGEM. L’art de garder la bonne distance est complexe : il faudrait être tout à la fois suffisamment proche des milieux de décision pour «avoir de l’écoute» comme le revendique le président actuel de la CGEM, mais pas trop proche non plus, pour ne pas être accusé d’avoir «franchi la ligne rouge» comme ce fut le cas du président précédent de la Confédération. 

Est-ce que les analystes ne surestiment pas le poids de la CGEM et son rôle politique ?

Il est vrai que les métamorphoses de la CGEM depuis les années 1990 ont suscité beaucoup d’attention. Parce qu’elles n’ont pas d’équivalent dans la région, sinon la TÜSIAD turque. Cette association décrite par Saïd Tangeaoui et Ali Benhaddou au tout début des années 1990 comme un petit «club de patrons» casablancais confinés à l’entre soi, très proches des pouvoirs publics, est devenue une organisation soucieuse de représenter les intérêts du patronat et de l’entreprise. Aux quatre fédérations sectorielles de 1994 se sont ajoutées une vingtaine de nouvelles fédérations, dont l’importante AMITH par exemple. Elle dispose désormais de huit unions régionales et d’une quinzaine de commissions. L’élection de son président suscite l’attention des médias et, visiblement, celle aussi des pouvoirs publics. Bref, quel que soit son poids effectif sur l’échiquier de la décision politique, un poids qui évolue au gré des dossiers et de la conjoncture, l’association s’est incontestablement singularisée durant ces deux décennies. Elle est également devenue un «partenaire social», impliqué dans la négociation et le «dialogue social», depuis notamment les accords de l’été 1996.

En d’autres termes, la Confédération est devenue plus qu’auparavant un lieu politique ; un lieu où peuvent se jouer des formes de «politisation sous contrainte», qui me paraissent la rendre digne d’intérêt, sans laisser présumer non plus du poids politique qu’elle peut avoir : loin d’être expurgée de tout enjeu de pouvoir, la CGEM est au contraire une institution où se jouent des formes contradictoires de pouvoir, mais peu en terme de mobilisation collective : la mobilisation au sein de la CGEM est faible, peu fidèle et la Confédération n’enrôle pas hors du groupe, n’est pas à l’origine d’un mouvement social ; sa cause est diffuse, pas toujours consensuelle ni même populaire. En revanche, comme l’illustrent les batailles pour gagner la présidence, le contrôle de la Confédération est important et on a pu y suivre une concurrence violente parfois entre différents types de leadership. Enfin, la CGEM a servi de tremplin ou d’antichambre du politique pour plusieurs de ses dirigeants, cadres ou présidents de fédérations.

Est-ce que l’entrepreneur joue aujourd’hui un rôle politique plus déterminant qu’auparavant en tant que défenseur du trône, ou en tant que partenaire de l’élaboration des politiques publiques ?

Les deux termes de votre équation ne sont pas contradictoires puisque l’activité principale de l’Exécutif est d’impulser et de mettre en place des politiques publiques. Ce qui me paraît remarquable dans le cas du Maroc, c’est effectivement une transformation des logiques de l’action publique dans le sillon des réformes néo-libérales qui semblent accorder une place toute particulière aux entrepreneurs et à l’entreprise. Comme dans d’autres contextes, le politique semble «s’économiser». J’emprunte cette formule à une sociologue française, Delphine Dulong, qui avait travaillé sur la IVe république française : alors que les paradigmes de l’économie se transforment rapidement, les «ingénieurs économistes», qu’on appelle souvent aujourd’hui les technocrates, et les entrepreneurs sont mobilisés dans l’action publique, une action qui érige la prospérité de l’entreprise en priorité absolue. Il s’agit non seulement de favoriser l’émergence et le développement d’un entrepreneuriat dynamique, mais encore pour toute l’action publique, de ressembler à l’entreprise et de  s’en rapprocher. Lui ressembler, en faire un modèle, en lui empruntant son vocabulaire (la bonne gouvernance, le new public management, l’accountability, etc.), ses outils (notamment la religion du chiffre et du bench marking qui est une technique de gestion, etc.). S’en rapprocher à travers le développement de partenariats multiples et variés avec l’entreprise (développement de partenariat public/privé, de gouvernement par contrat, notamment dans le domaine de la politique urbaine, dans le domaine des politiques sociales, développement du charity business, de la «micro entreprise», qui propose de résoudre les problèmes de pauvreté, etc.).

Au Maroc, l’évolution relative de l’esprit d’entreprendre ne semble pas avoir entraîné la démocratisation du système. Or, théoriquement, les travaux de Rostow, Dahl et Lipset par exemple, estiment que les réformes économiques peuvent conduire au changement du système politique et élargir les chances de réalisation de la démocratie. Cette hypothèse a-t-elle des chances de se vérifier au Maroc ?

Ces thèses essentiellement développementalistes des années 1960, qui ont été relues et réactualisées à la faveur des changements économiques des années 1990, indexaient l’état de développement politique à l’état de développement économique. Elles ont d’ailleurs permis aux initiateurs des réformes néolibérales, notamment dans les institutions financières internationales, de défendre leurs réformes économiques à tout prix, invitant les sociétés engagées dans des programmes d’ajustement structurels particulièrement coûteux socialement, de prendre patience: «market first, democracy later». Comme si la démocratie nécessitait des pré-requis économiques. Théoriquement, ces thèses ont été largement débattues et critiquées. Empiriquement et historiquement, elles ont été contredites.

Ceci étant, s’il est peu raisonnable de penser que libéralismes économique et politique sont intrinsèquement liés, rien ne nous permet non plus de penser qu’ils sont irrémédiablement contraires. Et à cet effet, le Maroc apparaît comme un passionnant poste d’observation.


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