Enjeux nationaux de la crise globale

Enjeux nationaux de la crise globale

La crise du capitalisme global soulève toute une série d’interrogations sur son origine et ses impacts. La presse quotidienne est là pour rendre compte des préoccupations sectorielles qu’elle engendre et des incertitudes lourdes qu’elle fait peser sur certains projets, à l’occasion de la dévaluation du rouble, d’un communiqué de Nissan, de l’annonce d’un plan de relance protectionniste en Europe ou des mauvaises performances des placements boursiers des fonds souverains partenaires, du Fonds Hassan II ou de la CDG.

Avant de décrire la diversité des expositions selon les grandes régions économiques, une synthèse rapide des faits et des théories en présence se justifie : ces arguments serviront de cadrage à une réflexion prospective sur les enjeux nationaux à court et moyen terme, enjeux portés par les changements anticipés du capitalisme global, sur lesquels un gros travail de recherche s’avère nécessaire2.

Des faits et des théories

L’économie mondiale va faire du surplace en 2009, situation inédite depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, résultat de la récession dans les pays industrialisés et de la chute prononcée de la croissance dans les pays émergents et en voie de développement3. Nous disposons aujourd’hui de plusieurs analyses des raisons profondes de cette crise, que nous ramenons à quatre thèses principales : celle des déséquilibres macro, celle de l’école de la régulation qui insiste sur le décalage entre salaires et profits, celle des cycles Kondratieff qui associe la crise à un retournement inhérent au fonctionnement du capitalisme et celle des excès de la finance.

La thèse des déficits macroéconomiques  attribue la crise à la combinaison insoutenable entre déficits commerciaux dans certains pays  et excédents commerciaux dans d’autres. Selon les auteurs, les politiques responsables de ces déséquilibres varient. Roubini4, dans un article de vulgarisation assimilant ces déséquilibres à un «crime», ne dénombre pas moins de dix auteurs possibles, depuis les dérapages de la FED sous Greenspan (Paul Krugman5), jusqu’à l’argument de l’excès d’épargne (saving glut) des pays émergents, cher à Ben Bernanke6, en passant par les raisons liées aux manipulations des taux de change (chères aux partisans d’un nouveau Bretton Woods, dont Folkerts-Landau en particulier) ou les facteurs démographiques liés au vieillissement rapide des populations européenne et asiatique (R. Cooper), créant un fort besoin d’épargne.

La thèse de l’école française de la régulation attribue la crise à celle du modèle de régulation salariale développée dans le cadre de la globalisation et de ses conséquences sur le partage salaires-profits7 qui aurait été compensé par le recours au surendettement. Le Conseil d’analyse stratégique écrit à ce propos que cette croissance s’est accompagnée d’une «montée parallèle des inégalités, sous l’effet conjoint des réformes internes des économies et de la mondialisation commerciale. Certains y voient la source profonde de la crise : les inégalités internes aux pays développés, notamment aux États-Unis, auraient entraîné un déficit de consommation qui aurait lui-même motivé le développement sans précédent de l’endettement privé, dont les innovations de la sphère financière auraient permis de faire un objet de spéculation8».

I. Wallerstein9, suivant la théorie des cycles Kondratieff et des cycles hégémoniques, analyse la crise comme l’achèvement de la phase B (descendante du cycle Kondratieff), dans laquelle la recherche du profit se déplace vers les activités financières et spéculatives. Les activités productives pour rester profitables se déplacent vers des zones à faible coûts de transaction, vers des zones à faible coût salarial.

La thèse des excès de la financiarisation attribue la crise au développement phénoménal d’une industrie financière qui a systématiquement sous-évalué les risques et rationalisé, à l’aide de modèles mathématiques, la «viabilité» des bulles spéculatives.  A ce propos, il est intéressant de suivre le débat entre économistes libéraux - au sens européen du terme - qui porte sur les bienfaits de la libéralisation financière intégrale. Pour plusieurs analystes libéraux, l’argument classique en faveur de la dérégulation financière (amélioration de l’allocation du capital et des incitations des managers) ne ferait plus le poids devant le caractère récurrent des crises financières10.

Nous verrons dans  cet article qu’en terme de scénarios de sortie de crise, les diverses thèses en présence sont plus convergentes qu’on ne pourrait le croire a priori. Ceci étant,  ce qui a prédominé dans un premier temps, ce sont les grandes différences d’exposition et de réaction face à la crise entre pays du Nord,  pays émergents et pays en développement.

Diversité des expositions et des réactions

Les pays capitalistes avancés (comme on disait dans les années 70) font face à l’éclatement d’une bulle spéculative financée par un accroissement sans précédent de l’endettement, notamment aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Espagne et dans certains pays scandinaves. Dans ces pays, l’enjeu de la gestion de la crise consiste à pallier, grâce à l’intervention publique, les conséquences de la chute de la demande (substituer l’endettement de l’Etat à celui du privé).  Le principal souci est d’éviter la déflation et ses conséquences (debt deflation), autrement dit cette spirale, décrite par Irving Fisher dès 1933, dans laquelle la baisse des prix (déflation), en augmentant la valeur réelle du stock de dettes, finit par entraîner une nouvelle baisse des prix dans un cercle dépressif auto-entretenu.

Certains grands pays émergents ont construit, grâce à une croissance ‘’tirée’’ par la demande des pays avancés, une base d’accumulation interne (comme on disait dans les années 70), autrement dit un bon niveau d’épargne et une classe moyenne représentant un large marché intérieur en biens et services. L’enjeu de la crise pour ce groupe de pays, essentiellement asiatiques, consiste à réussir la transition  vers un modèle de croissance moins dépendant des marchés extérieurs. Les projets d’installation de grands groupes automobiles américains en Chine témoignent bien de ce revirement dans la géographie de la demande mondiale.

Le Maroc fait partie du groupe de pays peu  affectés directement par la crise du système financier international et affectés par les effets «dominos» sur le commerce mondial et la croissance globale. Les impacts négatifs sur les débouchés, l’accès au financement externe11 les IDE12, le marché du travail et les prix des matières premières sont les principaux canaux de transmission de la crise vers les pays en voie de développement. En ce sens, notre situation ressemble à celle de certains pays d’Amérique Latine, peut-être de la situation mexicaine, en moins grave, car l’Union européenne est moins touchée que les Etats-Unis. Dans ce groupe de pays, les enjeux sociaux sont, en l’absence de protection sociale et de base d’accumulation interne, probablement les enjeux dominants.

De manière générale, les analyses d’impact disponibles ont mis en évidence le couplage entre pays du Nord et pays du Sud, l’existence d’enjeux communs selon les régions économiques, mais également la grande dispersion des mécanismes de transmission selon le modèle d’insertion à la globalisation de chacun des pays concernés.

Situation au Maroc

Au cours des dix dernières années, l’économie marocaine a entamé un décollage aux yeux de la plupart des observateurs, grâce à la combinaison d’un environnement favorable et de réformes internes.

L’économie a été soutenue par un moteur externe qui a favorisé un mouvement important de transferts de capitaux et de revenus (émigration, IDE, services). Le bon fonctionnement du moteur externe tient à la proximité avec l’UE, qui confère des avantages, relativement bien exploités en matière d’insertion dans le marché euro-méditerranéen du travail, d’attraction des IDE et d’exportations de produits à courte durée de vie (tourisme, agro, confection).

Ces revenus externes ont été accueillis  par un ensemble de réformes internes libérales qui ont favorisé une croissance des activités d’importation et d’intermédiation. La politique économique poursuivie, sous les effets conjugués de la libéralisation des échanges et de la surévaluation du dirham, a réduit la production marocaine de biens échangeables, au profit des secteurs des services destinés à satisfaire la demande générée par les diverses sources de revenus transférés.

Ce mode d’intégration du Maroc à l’économie globale va déterminer en grande partie les effets de la crise sur les équilibres macroéconomiques et les performances sectorielles. De ce point de vue, le Maroc apparaît comme un modèle d’intégration «mixte», combinant une intégration commerciale de type classique avec une intégration «élargie» aux mouvements des facteurs de production (implantation des entreprises étrangères et mobilité de la main d’œuvre).  La situation marocaine est caractérisée par la coexistence de plusieurs canaux de transmission des effets de la crise européenne, chacun ayant son rythme et sa logique de propagation.

Enjeux à court terme

Même si l’avion continue son vol13, on ne peut nier que l’un des moteurs (celui de la demande externe) soit en mauvais état. La bonne tenue du deuxième moteur (en raison de la conjoncture climatique) a entretenu l’illusion d’une exception marocaine face à la crise. Cet effet d’aubaine de la conjoncture interne, qui peut contribuer à diluer certaines manifestations de la crise, ne saurait justifier une attitude optimiste basée sur un refus de voir certaines «réalités», dont les suivantes :

• Les pannes du moteur externe concernent des secteurs ayant largement contribué à l’amélioration des moyens d’existence des populations prolétarisées, notamment l’émigration vers l’Espagne14  et l’emploi dans les filières du bâtiment.

• Elles affectent directement la viabilité des grands projets dits structurants, largement bâtis sur les facilités de financement offertes par les diverses formes de partenariat public-privé (tourisme, grandes infrastructures, pôles industriels).

• Ces pannes se concrétisent par une demande forte de «remontée de cash» adressée aux filiales des multinationales installées au Maroc, préjudiciable pour l’activité économique domestique.

• Elles réduisent les sources de captage des revenus extérieurs de l’économie marocaine, que ce soit par les exportations, les transferts des émigrés, les IDE ou les diverses formes d’aides ou de dons.

• De manière plus générale, le caractère exogène des chocs ne simplifie pas la tâche des responsables de la politique économique marocaine, qui doivent également faire face aux sources internes d’instabilité.

La gestion de cette conjoncture difficile passe par des arbitrages sur l’utilisation des réserves accumulées au cours des dernières années par la Trésorerie du royaume, en devises notamment.

Jusqu’à présent, le gouvernement semble avoir cédé à deux demandes. La première priorité affichée est celle de la sécurisation, voire de l’accélération du programme des grands projets structurants (zones industrielles adossées à TMSA, Technopolis, Fès Shore). Le deuxième engagement concerne l’appui à certains secteurs exportateurs sous forme de subventions plus ou moins transparentes (équipementiers, confection). Ces orientations constituent une manifestation claire du poids des lobbies dans la fabrication de la décision économique au Maroc. Elles sont la conséquence de cette défaillance chronique de la gouvernance marocaine à faire jouer au Parlement son rôle constitutionnel d’organisation d’un débat  économique sérieux, clarifiant les postures, dégageant des orientations et des compromis politiques, qui constituent autant de garde-fous devant l’action des réseaux d’influence constitués en lobbies. A ce titre, l’absence de contre-argumentation face aux incantations et au wishfull thinking de certains milieux du consulting et des médias, qui tentent de maintenir un discours économique rendu obsolète par la simple observation des événements, est préoccupante15.

Or, une analyse lucide des contraintes, au sens arithmétique du terme, aboutit rapidement à la reconnaissance des difficultés qu’il y a à répondre simultanément aux demandes des grands projets structurants, aux mesures de compensation sectorielle et à poursuivre les stratégies sectorielles engagées à grands frais d’étude auprès des grandes boîtes de consulting. Ceci est confirmé par les difficultés de bouclage des financements des stratégies industrielle (Emergence) et agricole (Maroc vert), qui constituent un avant-goût de ce qui risque d’arriver à d’autres projets "stratégiques" (Rawaj, Vision 2012, Tourisme 2020, Energie, Eau).

Si on admet le diagnostic représenté par l’image de l’avion qui continue de voler par effet d’inertie et qui risque de chuter à cause des pannes répétées d’un des moteurs ou des deux, alors il devient nécessaire de repenser la politique conjoncturelle face à la crise. Il y a lieu de la centrer sur un objectif majeur, qui en absence de protection sociale et de base d’accumulation ne peut être que l’objectif de la protection des moyens d’existence des populations, donc de l’emploi.

Cette politique alternative à court terme reposerait sur quatre piliers complémentaires :

• une sélectivité accrue dans les grands programmes d’investissement hérités de la période heureuse de la délocalisation, 

• une réorientation des fonds vers des projets de proximité mis en œuvre dans le cadre de la décentralisation,

• une aide à la création d’emplois de reconversion pour les jeunes actifs menacés16,

• et une politique macroéconomique favorable à la ré-industrialisation basée sur une réduction des prix relatifs des biens et services non échangeables. Une dévaluation de 20 à 30%17, une simplification de la fiscalité énergétique, une libéralisation accrue dans les services, une réforme non sélective du foncier agricole et urbain, la levée des monopoles corporatistes et une gestion intelligente des migrations peuvent faire partie d’un paquet offensif de rétablissement de cette compétitivité des secteurs productifs et d’une réallocation des capitaux engorgés des secteurs saturés dans les services et l’immobilier, vers les secteurs à meilleur potentiel dans l’industrie destinée au marché intérieur, notamment.

 

Du marketing territorial au développement  territorial 

Si on admet les contours dessinés ci-dessus du nouveau capitalisme, alors le modèle marocain d’insertion à la globalisation ne peut plus apparaître, comme il est vendu aujourd’hui par ses concepteurs comme the one best way.

En période de renouvellement des technologies et des modes de consommation et de transformation de la géographie de la production et de la consommation, tout miser sur un bon marketing territorial, en vue d’attirer les leaders mondiaux, comporte le risque majeur de n’attirer que des projets dépassés ou des projets du passé. Les projets low cost dans le secteur automobile et de haut standing résidentiel sont-ils des moteurs pour la croissance de demain dans le bassin méditerranéen ?

La crise nous oblige à repenser le modèle de développement et à rechercher des voies moins risquées. Ceci nous renvoie à la recherche d’une stratégie d’ancrage territorial du capitalisme, comme alternative au modèle actuel d’insertion. Ce choix découle des connaissances accumulées à travers les études et recherches menées sur les processus de développement, au cours des deux dernières décennies, par tout un ensemble d’écoles de pensée dites non conventionnelles ou hétérodoxes.

Ces études ont mis en évidence le fait que derrière la plupart des réussites économiques, on trouvait une mobilisation d’acteurs publics et privés liés à un territoire et engagés dans un processus de coopération. Ce constat a été conforté par les théoriciens de la croissance endogène qui décrivent le développement comme étant avant tout un processus d’apprentissage et d’acquisition de connaissances par les agents économiques, qui sont les seuls facteurs de production dont l’usage ne réduit pas le stock, par opposition aux facteurs de production, physique et financier, limités par définition dans leur disponibilité et usage. Toutes les formes de connaissance, de la science fondamentale à la connaissance tacite acquise par les praticiens, ont cette propriété.

Ce potentiel de croissance basé sur la connaissance et son partage, ne peut se concevoir en dehors de la mobilisation de l’histoire, des institutions et la géographie. Nous devons aux théoriciens de la "nouvelle géographie économique", l’analyse de la contribution de la "proximité" dans la diffusion de ces "connaissances" et "aptitudes" et au-delà dans la maximisation des  "externalités positives" (théorie dite des effets d’agglomération).  De ce point de vue, la géographie va devenir stratégique, car les connaissances ne se diffusent pas sans frictions entre les acteurs économiques, car des parts importantes de la connaissance sont tacites et incorporées dans les routines professionnelles, qui se transmettent mieux dans la proximité.

Travailler à cet ancrage, cela veut dire travailler plus avec les investisseurs ayant une attache avec le territoire et moins avec les acteurs nomades. Cela veut dire aussi travailler autant sur les institutions et la gouvernance que sur les infrastructures et les coûts des facteurs de production. Cela veut dire enfin, travailler plus sur l’hybridation des ressources locales avec les ressources importées et moins sur les importations clé en main de process. Bref, c’est travailler à partir d’un nouveau regard plus modeste sur les capacités des analystes, notamment des conseillers en stratégie, plus centré sur l’observation de ce qui se passe et sur l’acquisition et la diffusion des connaissances et des savoirs et plus préoccupé par la recherche des interactions et des fertilisations croisées dans les territoires.

Ce sont là des sujets sur lesquels il me semble utile et même urgent de mettre au travail la profession des économistes dans notre pays.

 


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