Derb Ghallef, le bazar de l'informel

Derb Ghallef, le bazar de l'informel

L’économie informelle au Maroc  recouvre  des réalités  diverses : l’artisanat traditionnel, le commerce de rue, l’emploi non déclaré, la micro-entreprise, le travail à domicile, les prestations de services (services personnels, d’entretien, de réparation...), les activités de transport, la contrebande ou le narcotrafic. Ces secteurs d’activité économique incluent également le secteur financier informel. Dans les villes du Maroc, le nombre élevé de petits métiers localisés et les activités de rue qui se développent frappent souvent l’observateur. La jouteya de Derb Ghallef est l’un des lieux phares de ce type d’activités. Les études existantes  montrent que le secteur informel est la conséquence de la migration, de l’urbanisation, de la crise de l’emploi officiel, de la situation du marché du travail, des difficultés que l’Etat rencontre pour réguler l’activité économique, des politiques économiques mises en œuvre (PAS),  de la montée de la pauvreté et de la faiblesse du cadre réglementaire. En interrogeant les occupants de Derb Ghallef, nous avons tenté de vérifier la validité de certaines de ces hypothèses et d’en tester d’autres.

Objectifs et méthodologie de l’étude

Cette étude, déclinée en deux parties, sociologique et économique, se propose de comprendre les modes de fonctionnement des activités existant dans le quartier, et précisément à la jouteya de Derb Ghallef. Elle a pour objectif de fournir des informations sur les modes d’organisation du marché dans son ensemble, mais aussi des métiers et de leurs acteurs, pris individuellement. Il s’agissait de recueillir les données concernant l’historique, les trajectoires et les conditions d’accès au local, l’environnement économique, le rapport avec la réglementation fiscale, de même qu’il était question d’identifier les potentialités, les contraintes et le devenir des activités de Derb Ghallef (DG). Et qui dit contraintes, dit craintes des sociétaires, par rapport à un délogement éventuel (ce ne serait pas le premier) ou à une tentative de formalisation du marché. D’où la nécessité de distinguer la part du formel et celle de l’informel, à l’intérieur de cet espace.

Méthode d’investigation

Pour répondre à cet objectif, et en liaison avec la problématique formulée, l’enquête s’est déroulée entre le 26 octobre et le 6 décembre 2007. Elle a touché  23 personnes longuement interviewées. Le champ d’investigation concernait les activités localisées et visibles.

Afin de mieux comprendre le fonctionnement des activités et de saisir leur complexité, nous avons privilégié une démarche analytique qui prend en considération les aspects économiques et sociologiques, sachant que leur fonctionnement dépend, non seulement du marché, mais aussi de logiques non marchandes. Les habitudes, les comportements et les perceptions comptent autant, dans ce marché peu formalisé, que le flux de marchandises et la propension à payer ou non ses impôts.

Difficultés méthodologiques

Au-delà des problèmes classiques de méfiance, de la présence au cours de l’entretien, de tierces personnes qui peuvent  introduire un biais, la plupart des difficultés identifiées sont inhérentes au sujet de l’enquête « l’économie informelle », qui fait référence à certains aspects : le revenu, la fiscalité, leurs représentations sociales, sujets sensibles notamment pour ceux qui recourent aux circuits informels d’approvisionnement et de vente. Concernant les revenus, il est difficile pour les tenanciers de les estimer correctement pour plusieurs raisons : l’absence de tenue d’une comptabilité, la confusion entre caisse de l’entreprise et celle de la famille dans certains cas, et l’irrégularité des recettes.

Jouteya Derb Ghallef la résilience des exclus

La configuration de la jouteya, comme prototype du marché dit informel, est intimement liée à celle de Derb Ghallef. Elle peut même être considérée comme un condensé de celle-ci, comme si le quartier était porteur d’une trame récurrente qui se reproduit sous d’autres formes, quelques décennies, voire un siècle plus tard. Cette trame sera analysée à partir des discours, recueillis durant l’enquête, des acteurs de la jouteya.

Brève histoire de Derb Ghallef

Dans les années soixante, l’urbaniste André Adam souligne que le processus de développement de Derb Ghallef montre à quel point, dans une ville comme Casablanca, la volonté des urbanistes et celle des fonctionnaires municipaux peuvent être battues en brèche .

Comment le Derb Ghallef a-t-il vu le jour ? Un Mediouni, El Hajj Bou’azza, surnommé Ghallef Amîn (représentant) des commerçants en peaux, possède de vastes terrains à cet endroit. A sa mort en 1905, son héritage est morcelé et la parcelle sur laquelle se trouve maintenant DG tombe entre les mains de six héritiers qui, en 1953, sont encore dans l’indivision. Le plus entreprenant, mais agissant au nom de tous, Mohammed Zemmoûri, commence, pendant la première guerre mondiale, à louer à des Marocains des lots, ou zrîbas, de 36 m2, avec droit de zîna (jouissance), selon la formule employée depuis longtemps à Casablanca. Les locataires se mettent alors à bâtir en dur.

A la fin de 1919, 52 maisons sont déjà construites. Les services municipaux interviennent alors et font ordonner la démolition par le tribunal du Pacha en 1920. Cette zone est réservée à l’extension de l’habitat européen. Non seulement, l’arrêt n’est pas exécuté, mais les constructions continuent : en 1921, elles se comptent par centaines. Les gens du Derb, pour échapper à la surveillance des agents de la municipalité, travaillent les jours fériés européens et la nuit, à la lueur des torches. Procès-verbaux, amendes, rien n’y fait.

En 1922, à cause de la pénurie d’abris pour les Marocains, un accord est envisagé entre l’administration et les héritiers Ghallef, pour faire place nette dans un délai de 20 ans. Le Derb serait alors intégré au plan d’aménagement du quartier du Plateau ; en retour, les propriétaires s’engagent à ne pas laisser s’élever de nouvelles constructions, à faire évacuer et à céder gratuitement à la ville, dans un délai de six mois, les emprises des voies du Plan, à faire exécuter à leurs frais les travaux de voirie. Mais propriétaires et zinataires sont bien décidés à ne pas appliquer, pour leur part, les clauses de cette convention. Non seulement, on ne cède pas le terrain pour les voies, mais certaines rues deviennent des impasses. Les constructions ne s’arrêtent qu’une fois atteintes les limites du terrain, vers 1930. Au recensement de 1952, le Derb, compte 1.954 maisons, 634 baraques et 20.754 habitants.

Les autorités municipales finissent par se résigner et par accepter l’existence de ce quartier condamné qui, sur tous les plans de ville, est éventré par de larges avenues. Dans le Schéma directeur de Casablanca de 1983, on a même tracé sur plan de larges artères qui découpent le Derb Ghallef. 25 ans après, aucune d’entre elles n’a été percée.

Péripéties de la jouteya en bref

Lors du développement de Derb Ghallef, un espace situé entre ses deux artères longitudinales principales Zemmouri et Lm’dan (à près d’un kilomètre du lieu de la jouteya actuelle), sur une largeur de trois ruelles, a été réservé à un marché, la Souika. Les propriétaires y louent plus cher les boutiques que les habitations. L’activité de plus d’une centaine de commerçants y est intense. Sur la place du souk, s’installent les premiers ferracha (marchands à l’étalage), qui vendent des produits d’occasion. Ces derniers se multiplient peu à peu. En 1959, un incendie ravage leurs marchandises: la Souika est transformée en jardin. Seuls subsistent quelques poissonniers. Les autres commerçants s’installent alors, sur l’ancienne route de Bouskoura, à l’ancienne jouteya qui  longe le fleuve. Celui-ci sera asséché par la suite.

Les occupants louent les parcelles à un propriétaire du nom de Benjdia et s’installent dans les espaces mitoyens appartenant à d’autres propriétaires. Leur commerce consiste pour l’essentiel en produits récupérés (tbaqchicha) dans les quartiers européens proches du Maârif, de Beauséjour et de Palmier. Ils vendent leur tbaqchicha l’après midi. Le matin, ils apportent souvent des khourdas (Mélange de produits achetés ou récupérés chez des personnes aisées) qui étaient vendues à la criée. Les commerces de l’ancienne jouteya vont se diversifier progressivement, des halqa (contes, jeux et animations populaires) vont voir le jour tout autour. Le nombre des commerçants va aller en se décuplant jusqu’à atteindre plus de 700 en 1982, juste avant l’incendie qui ravage la première jouteya.

En 1982, quelques mois avant l’incendie, des enquêteurs ont répertorié officieusement les marchands, commerçants et artisans, selon la taille des espaces, l’activité et un ensemble d’autres indicateurs. Après l’incendie, ils se sont retrouvés avec un nombre limité d’anciens de la jouteya. Ceux-ci, plus d’autres, sont passés par la suite devant une commission, chacun devant prouver qu’il était là avant, en faisant témoigner ses voisins, ceux qui étaient à côté, devant ou derrière lui. Une cartographie globale s’est ainsi construite, qui a permis d’identifier 730 anciens.

Après ce recensement, il s’est agi de leur trouver un espace. L’idée initiale a consisté à les installer au souk de Hay Hassani (lire témoignage 1). Or, il n’y avait pas assez d’espace pour contenir cette population. On s’est rabattu sur une solution qui en principe est illégale, mais les autorités de l’époque sont passées outre. A Derb Ghallef, se trouvait un terrain (celui de la jouteya actuelle) qui appartenait à plus d’une cinquantaine d’héritiers, dont une grande partie vivait à l’étranger et qui se manifestait peu. Pourquoi ne pas l’utiliser ? On a donc délivré aux 730 anciens des autorisations provisoires pour s’installer et construire des espaces de commerce sans dalle. Vingt-cinq ans après, la jouteya est toujours sur le même terrain et les héritiers, qui se sont multipliés depuis, attendent toujours une solution. La formule récurrente qui a donné naissance à Derb Ghallef s’est reproduite.

L’objectif, au moment du transfert et de l’attribution des lots de la nouvelle jouteya et de la distribution des nouveaux espaces, était d’établir un plan d’aménagement qui réponde à une certaine rationalité : répartition par type d’activité, avenues larges, nombre de magasins précis. Par la suite les espaces de vente ont suivi une sorte d’ « effet parkinson » : les espaces de passages sont devenus étroits, les petites places prévues ont vite fait de disparaître.

Cette nouvelle configuration et la disparition des espaces de respiration, des larges avenues et des petites places ne sont pas le fruit du hasard, elles correspondent à un autre schéma de fonctionnement, non tracé, non écrit mais qui ne cesse de se développer à la jouteya et dans d’autres lieux où l’informel domine. Ce schéma peut se décrire de la manière suivante pour le cas de la jouteya. Dès le départ, deux types de population vont s’installer: celle des déplacés qui tire sa légitimité de son statut d’anciens et celle des acheteurs d’espaces, qui a les moyens financiers et relationnels de proposer une rétribution à ceux qui sont maîtres de la distribution des espaces. Avec la bénédiction des autorités, un système de vente de nouveaux espaces va se mettre en place. On dépassera alors les mille commerçants.

En plus ou à cause de ce système clientéliste, un autre phénomène va se développer. Autour, à côté et même à l’intérieur de la jouteya, s’installent des ferracha ou qerrada (marchands à l’étalage) qui déposent leurs marchandises par terre sur des toiles ou plastiques, faciles à ramasser et à embarquer en cas d’hostilité des forces de l’ordre. Ces ferracha, dont une grande majorité est composée des déçus des attributions de 1982, ont fini par avoir gain de cause. Ils ont été recensés et fixés à côté de la jouteya officielle au souk du fil de fer ou Souk Selk, par allusion au fil de fer qui l’encercle pour éviter les débordements. (On l’a appelé aussi au début Souk Rkha ou marché du discount)

En principe, l’objectif du recensement effectué par la commune visait à éviter la prolifération des étalages en fermant et cernant des ferracha, qui avaient le droit d’installer des parasols mais qui devaient repartir avec leurs marchandises en fin de journée. Ceux-ci vont progressivement les laisser en les couvrant de plastique, ensuite en engageant des gardiens pour la surveillance et enfin en construisant des séparations sommaires en bois. L’effort de maîtrise du débordement des ferracha  va se transformer en marché fixe où de nouveaux arrivants ont commencé à étaler d’autres marchandises dans les ruelles du Selk et autour du marché, dans l’attente de la mise place d’un processus de fixation légitime.

La jouteya d’avant 1982 et celle d’aujourd’hui ont des configurations différentes. D’un point de vue quantitatif, dans la première, il y avait quelque 700 locaux, dans la seconde il y a 1.387 personnes qui se repartissent de la manière suivante : ils sont 938 à la jouteya même, 449 au marché Salam dit du Selk et 128 qui déposent leurs marchandises régulièrement, en attendant une fixation, mais qui sont connus par la commune, sans parler de ceux qui gravitent en attendant un changement de statut.

D’un point de vue qualitatif, les métiers exercés auparavant ont changé, certains ont disparu, telle la cordonnerie, d’autres se sont transformés, comme la menuiserie et la confection de matelas. De nouveaux métiers sont apparus.

Témoignage 1 : Le souk (nouveau) de la jouteya a été inauguré à Hay Hassani à côté du quartier Sidi Al Khadir. En 1982, après l’incendie, nous étions sans place fixe. Sur les ordres de Driss Basri, les responsables de la préfecture nous ont rassemblés avec les experts. Ils ont décidé ce qui suit : puisque ce terrain était vide, qu’il y avait seulement des figuiers de barbarie et des plantes sauvages, parfois des agressions et des vols, ils nous ont donné des autorisations d’installation provisoire pour huit ans ou dix ans. Autorisations provisoires pour ne pas payer d’indemnités aux marchands, en déplaçant le souk dans la future jouteya. Le Selk a été ajouté récemment, c’est Moteâ (un ancien wali) qui l’a créé. Les qerrada se sont regroupés pour faire un souk là-bas. Ce sont les ferrachs, les « marchands à l’étalage », on les appelle comme ça. Moteâ les a recensés et leur a octroyé un terrain entouré de « selk ». Mais tu sais ce qu’ils ont fait ?

Ils ont vendu leur place sans avoir une preuve ou un acte de propriété. Selon eux, c’est le Makhzen qui voulait cela. Moteâ, avant de donner des espaces de 2 à 3 mètres avec des numéros pour chaque ferrach, a pris pour critère de sélection le témoignage de 3 ou 4 autres ferracha. Vendeur de meubles. 64 ans.

Enjeux des origines

Les habitants du quartier de Deb Ghallef sont peu représentés à la jouteya et ceci pour plusieurs raisons

• Avant l’incendie de 1982 :

Les actifs de la jouteya étaient essentiellement issus du quartier Derb Ghallef, ils louaient leurs terrains aux propriétaires. Après l’incendie et le transfert de la jouteya à son lieu actuel, d’autres personnes ont pu bénéficier d’autorisations d’exercer. Elles n’étaient pas forcément du quartier.

• Certains parmi les anciens artisans de la jouteya ont vendu leurs magasins, d’autres les ont légués à leurs héritiers qui ont fini, pour la plupart, par vendre.

Il y a les natifs de Derb Ghallef, ceux de Casablanca et ceux qui viennent des autres régions. Les premiers, quand ils sont âgés, parlent de leur propre parcours. Les autres, plus jeunes, relatent l’histoire de leurs pères qui sont arrivés de la campagne. Tous estiment être des primo-arrivants face aux intrus qui viennent de partout et s’enrichissent sans moralité, (lire témoignage 2), comme si, à un moment donné, la capacité d’intégration de la ville devait s’arrêter aux premiers venus. Les Casablancais reconnaissent qu’après un long parcours, voire des études, la jouteya est un espace d’«atterrissage» adéquat (lire T3). Les autres estiment que la jouteya offre plus d’alternatives aux étrangers. C’est un lieu de migration interne par excellence (lire T4). Les migrants, une fois sur place, ne peuvent que développer quelque chose, c’est leur chance (lire T5). Parfois la seule.

Trois attitudes, trois origines qui se rejoignent pour clamer qu’elles sont dans un espace ouvert qui offre de multiples possibilités, parce que générateur d’intégration.

Parcours et mobilité

Les itinéraires des commerçants, des artisans de la jouteya, sont pluriels. D’aucuns (rares) ont suivi la profession de leurs pères (lire T6), certains y ont trouvé une continuité logique de leurs études (lire T7), ou une prolongation d’un hobby de jeunesse. Pour la plupart, ce sont l’espace et l’emplacement du local à la jouteya qui ont été déterminants dans leur choix.  Ils ont pratiquement tous changé de métier.

TEMOIGNAGES

T2 : La jouteya était destinée au départ aux jeunes de Derb Ghallef, dont je faisais partie. Nous étions 600 personnes dans l’ancien souk. Quand nous sommes venus sur ce site, nous étions 800 ; aujourd’hui nous sommes plus de 4000 ou de 5000. Il y a des personnes qui viennent de Berrechid, de Deroua, de Rabat, ils ont tous des voitures. Moi, je suis né et j’ai grandi ici ; je travaille ici et j’ai à peine de quoi faire vivre ma famille. Je ne peux pas me permettre d’acquérir une voiture, ni même une bicyclette, pour la simple raison que je ne souffre aucune exception à la morale dans mon commerce, alors que, justement, c’est devenu la tendance. Bouquiniste. 66 ans.

T3 : J’ai une première année de droit à l’université Hassan II et un diplôme en comptabilité de l’institut Goethe. Avec ce niveau et vu que mes frères étaient plus jeunes que moi, j’ai décidé de donner un coup de main à mon père. C’est prioritaire. […] ce n’est pas grave, même maintenant je n’ai aucun remords. Vendeur de meubles. 40 ans.

T4 : La jouteya reste quand même un endroit de pluralité ethnique. Que puis-je vous dire, les gens quittent leur bled pour travailler. La jouteya offre plus d’opportunités de travail aux non-Casablancais. Maintenance informatique 26 ans.

T5 : Je constate que les Casablancais qui habitent à Derb Ghallef sont minoritaires, parce que les gens qui avaient des mahals à la jouteya les ont vendus. Par contre, quand tu es «aroubi» (villageois), si tu as pu avoir un mahal, tu le gardes même à perte, parce que tu es venu à Casa pour améliorer ta situation et non pour revenir auprès des tiens à la campagne et perdre ton honneur. Vendeur de jouets. 48 ans.

T6 : C’est une succession que j’ai reçue de mon grand-père, ç’aurait été humiliant d’y renoncer. C’est mon père qui nous a encouragés, mon frère et moi. Il nous a donné le capital pour démarrer. Vendeur de chaussures. 35 ans.

T7 : J’avais une possibilité de travailler dans une société, mais je n’ai pas aimé… à la jouteya, j’ai découvert une autre façon de travailler, on rencontre des gens différents. Informaticien. 26 ans.

Certains ont basculé d’une activité à l’autre avant de découvrir celle qui leur semblait la plus rémunératrice et la mieux adaptée à leur environnement (lire T.8). D’autres ont poursuivi des études sans relation directe avec ce qu’ils font aujourd’hui. Et d’autres enfin ont expérimenté plusieurs métiers avant d’arriver à la jouteya (lire T.9).

Lieu d’expérimentation et de rencontre, l’espace de la jouteya impose souvent une reconversion et une adaptation à la demande du marché. L’installation au marché de la jouteya finit par transformer les individus et leur vision des choses, à les pousser vers d’autres métiers. C’est un des rares lieux où le processus de précarisation qui mène souvent vers l’exclusion et la marginalisation n’est pas opératoire. Dans cette situation de précarité, se développe une capacité d’adaptation et un esprit de débrouille. Comme si le format et la dynamique de l’espace secrétaient des antidotes à la précarité.

Métiers

La jouteya correspond à une sorte de creuset où des trajectoires se croisent et se mélangent. Lorsqu’on y parvient, c’est pour y rester un long moment. Même ceux qui s’y sont installés de manière provisoire finissent par se sédentariser (lire T.10). Elle attire et retient. C’est un lieu où les gens trouvent une certaine liberté d’exercer le métier qu’ils veulent, de changer quand ils sentent le vent tourner. Ce sentiment de liberté est partagé par plusieurs marchands et commerçants (lire T.11). A cela s’additionne un sentiment de fierté (lire T.12), malgré les difficultés d’adaptation et les spécificités de certains métiers (lire T.13). Certains produits issus des TIC deviennent rapidement obsolètes. Malgré cela, quelques commerçants ont l’impression de participer à une dynamique (lire T. 14). Quelles que soient les difficultés de certains métiers et l’image qu’ils peuvent véhiculer, l’attractivité de la jouteya, l’augmentation croissante de la valeur des locaux (lire T.15, 16 et 17) et les bénéfices réalisés, même quand ils baissent, sont tels que les commerçants restent, tout en continuant à comparer avec le passé et à déplorer le temps où ils faisaient des gains importants (lire T.18 et 19).

Témoignages

T.8 : J’ai d’abord travaillé dans une banque. J’ai choisi DG car j’ai fait mes calculs et je me suis rendu compte que je gagnerai plus ici qu’à la banque. Commerçant de pneus 33 ans.

T.9 : J’ai travaillé comme tailleur pendant trois ou quatre ans, après comme mécanicien, puis comme maréchal-ferrant. Réparateur  de groupes électrogènes, 47 ans

T .10 : J’ai commencé à exercer cette activité de façon temporaire, mais je me suis rapidement acclimaté. Vendeur de prêt-à-porter, 29 ans.

T .11 : Je suis libre, je travaille quand je veux, je n’ai aucun problème. Vendeur de jouets, 48 ans.

T.12 : C’est mon travail, j’en suis fier. Les gens vous respectent. Lorsqu’ils savent que vous êtes à la jouteya, ils vous demandent votre carte de visite et votre n° téléphone. Vendeur de vêtements, 34 ans.

T.13 : C’est un job plein d’angoisses… on a un jour de repos, pas de vacances, des crédits, des dettes à gérer et les prix qui baissent tout le temps. Vendeur de téléphones portables, 39 ans.

T.14 : Au début, les vendeurs n’étaient pas nombreux et la demande était au top. Quand Maroc Telecom a lancé le produit Jawal, ça a été comme lorsque l’Etat a facilité l’obtention de passeports. Vendeur de téléphones portables, 39 ans.

T 15, T 16 et T 17 : Les mahals sont chers car les nouveaux propriétaires ont acheté cher dans une période de prospérité du marché entre 1999 et 2004. Vendeur de téléphones portables,  39 ans.

- J’ai des charges, 5000 DH à payer pour la location chaque mois, plus 150 DH quotidiens de charges, sans compter le salaire du personnel. Commerçant en produits alimentaires, 31 ans.

- Il faut profiter au maximum de l’espace libre qu’on a dans le mahal. Au moins la location de ces deux vitrines m’aide à couvrir les dépenses. Commerçant en télévisions et paraboles, 30 ans.

T 18 et 19 : - Avant on gagnait 500 DH par unité, maintenant on gagne 50 DH difficilement. Vendeur de luminaires 28 ans.

- Les mahals occupent tous les espaces et ne permettent pas que tu t’installes devant eux. Ferrach 30 ans.

Les commerçants de la jouteya fonctionnent régulièrement dans une sorte de comparaison double. D’abord, ils comparent leur présent avec leurs parcours personnels, les difficultés vécues et les possibilités existantes. Ensuite, ils comparent leur espace avec les autres espaces commerciaux de la ville. Dans les deux cas de figure, ils s’estiment gagnants (lire T.20, 21 et 22).

Solidarité et organisation

Face à une population fière d’être dans un espace donné, la question de la solidarité entre ses composantes se pose. Il semble que si l’on considère les quelque quarante métiers de la jouteya, très peu sont organisés. Les amines ne semblent pas pouvoir jouer les rôles qui leur sont impartis (lire T.23). Il existe des associations mais elles ont un déficit de reconnaissance. Les commerçants en produits alimentaires sortent du lot puisqu’ils arrivent à fixer des prix, un jour de fermeture (le vendredi) et des amendes, (3000 DH) pour ceux qui dérogent à la règle. Tout se passe comme s’il y a un ensemble de questions qui doivent être réglées par l’association ou les associations existantes, et tant qu’elles ne le sont pas, aucune structure organisationnelle ne sera légitime (lire T.24, 25 et 26).

Il n’y a donc pas de solidarité organique entre les locataires de la jouteya, qu’elle soit par métier ou par la définition d’un minimum d’intérêts communs de l’ensemble qui permette la désignation d’une représentation pour les défendre. En revanche, il existe une sorte de solidarité mécanique  ou traditionnelle qui fonctionne au moment d’un décès, d’une maladie par la collecte de fonds de soutien (lire T.27 et 28). Les trajectoires disparates des commerçants, les métiers différents, les statuts particuliers : ferrach, propriétaire, locataire, ancien, nouveau, ralentissent l’émergence d’une solidarité réelle. L’espace est générateur de clients mais pas de solidarité.

Témoignages

T 20, 21 et 22 :

- Les clients de la jouteya sont des bourgeois, ils achètent sans trop négocier, on peut gagner 30%,50%, parfois 100%. Ferrach 30 ans.

- C’est un revenu « rizq » halal. Des gens ont fait des fortunes, construit des immeubles, acheté des voitures en travaillant à la jouteya. Informaticien 26 ans.

- Depuis le temps que je suis à DG, je m’y suis habitué, je m’y suis fait des amis, j’ai mes clients, je ne peux pas laisser tomber tout ça pour aller ailleurs. Réparateur de groupes électrogènes. 47 ans.

T 23 : J’étais l’amine des bouquinistes, mais je n’y gagnais rien. Je ne faisais qu’endosser les péchés des vendeurs. J’ai abandonné ça. Bouquiniste. 66 ans.

T 24, 25 et 26 :

- Il y a deux associations dont je ne connais pas grand-chose. Or elles n’ont rien auguré de bon pour ce souk, surtout pour l’alimentation en électricité : l’une a essayé de raccorder le marché au réseau ; la seconde a effectué des vérifications et il s’est avéré que les redevances pour chaque magasin dépassaient ce qui est déboursé actuellement. Résultat: conflit et abandon du projet… Au lieu d’œuvrer pour l’intérêt du souk, ces associations font le contraire. Commerçant en électronique. 40 ans.

- l’association qui existe s’est réunie pour traiter avec LYDEC afin de résoudre la question de l’électricité mais le projet n’a pas abouti. Vendeur de vêtements. 34 ans.

- Ils m’ont invité une fois à une réunion pour traiter de la solidarité entre commerçants. Je leur ai dit,

« Chacun pour soi et Dieu pour tous », en expliquant que ce n’était pas que je ne voulais pas participer matériellement à une action de solidarité, mais qu’il fallait qu’il y ait du sérieux. Bouquiniste. 66 ans.

T 27 et 28 :

- En cas de décès ou de maladie, la majorité cotise pour venir en aide. Vendeur d’accessoires de voiture, 39 ans.

- Dans le commerce, pas de solidarité. Par contre, si quelqu’un est malade, là on se solidarise (collecte d’argent (baraka), visite à l’hôpital). C’est obligatoire au Maroc. Vendeur de jouets. 48 ans.

Perception de la Jouteya

Deux facteurs déterminent le statut particulier de la jouteya : son espace et ses clients. De plus, sa renommée et sa localisation permettent aux commerçants de drainer  une clientèle qu’ils n’auraient pas ailleurs. Cette position dans la ville de Casablanca est revendiquée par les marchands qui n’hésitent pas à la comparer aux autres places commerciales (lire T.29 et 30). Ils savent pertinemment que certains produits commercialisés résultent de l’informel. Si, au début de son développement, la plupart des produits attractifs de la jouteya provenaient de l’étranger, aujourd’hui seuls certains produits alimentaires (Nord du Maroc), vêtements (Italie) peuvent être considérés comme faisant partie du circuit informel. Par contre, l’utilisation des nouvelles technologies et des sites Internet a permis l’émergence d’un nouveau type de commerce informel représenté par les logiciels, les films, les jeux ou les solutions informatiques. Au départ, ce sont des produits réels à faible coût qui ont fait connaitre la jouteya, aujourd’hui avec la baisse des taxes douanières, le développement des grandes surfaces, ce sont ces produits virtuels qui font la réputation de l’endroit. Mais, comme ce sont des clients «propres » qui sont demandeurs, l’ensemble trouve une légitimité d’existence (lire T. 31 et 32).

Le processus est le suivant : d’un côté il y a une clientèle «formelle», pouvant être composée de particuliers ou de PME, qui se déplacent à Derb Ghallef pour acquérir des produits ou une solution à un problème technique ou de logiciel, de l’autre côté, on trouve des fournisseurs de produits et de solutions. Ceux-ci peuvent être légaux ou illégaux. Les deux protagonistes ne posent pas la question en termes de loi, mais en termes de résultats rapides. En faisant abstraction d’un certains nombre de questions, ils se retrouvent dans une relation gagnant/gagnant.

Si la jouteya s’est fait un nom à part, par rapport aux autres souks, c’est d’abord par le piratage des chaînes télés, la modification des appareils numériques et de jeux et la vente des produits alimentaires du Nord. Par la suite c’est la téléphonie et le commerce des DVD qui ont pris le relais. Ces activités ont drainé une nouvelle clientèle, et de nouveaux commerces formels se sont développés. Il se côtoie ainsi dans un espace réduit un ensemble d’activités disparates avec plusieurs spécialisations et de larges menus qui rendent la jouteya attractive. 

Témoignages

T 29 et 30 :

- La jouteya c’est la perle de Casablanca. Vendeur de jouets. 48 ans.

- La jouteya a une réputation spéciale, la marchandise qui y est vendue n’existe pas à Marjane : on vend des produits de marque, avec plus d’ « options » et  50% des moins cher par rapport à Marjane. Une partie de clients viennent pour les services des techniciens… Parfois c’est l’aura de la jouteya qui est un élément déterminant dans l’opération de vente : si j’ai un emplacement en dehors, je ne réaliserai pas les mêmes quantités vendues. Parfois de simples visiteurs deviennent des clients, cela n’arriverait pas si le mahal était ailleurs. Commerçant en télévisions et paraboles. 30 ans.

T 31 et 32 :

- Derb Ghallef est un bon souk… Ses clients sont propres... C’est la terre des merveilles. Tout ce que tu veux, je l’ai ici et à prix très bas… Même le hammal (porteur) gagne 50DH/Jour. Opticien. 26 ans.

- Comme tout le monde le sait, Derb Ghallef est célèbre mondialement. On sait et on a vu dans des émissions sur TV5 qu’on essaie de combattre ce qui s’y passe, ce qui se rapporte au câble, à l’électronique, au piratage… Sur le plan technologique, la réputation de DG le précède. Et comme n’importe qui, quand tu entends parler de ce monde, tu veux le connaître, tu as cette curiosité.

Vendeur de prêt à porter. 29 ans.

T33 :

Avoir un mahal à la Jouteya est un avantage. Ici les gens viennent nombreux. Par contre, si j’ai un mahal ailleurs, je crois que je vais galérer. Les gens viennent ici pour une seule chose et se retrouvent à la fin avec plusieurs. Vendeur d’accessoires de voiture. 39 ans.

A travers et en parallèle avec les activités informelles, liées au changement d’image de Derb Ghallef, s’est développée l’idée de la recherche des derniers produits et solutions sorties, non seulement au niveau national mais aussi international. Une autre idée liée à la réduction du temps de réaction s’est aussi développée. On se retrouve dans la situation suivante : une personne a une demande particulière et elle est prête à en payer le prix. Lorsqu’elle la formule à la jouteya, elle a des chances qu’on y réponde. Quand ce sont plusieurs personnes qui expriment la même demande, tout un réseau interne et externe se met en place pour y répondre le plus vite possible. Les prix ayant tendance à baisser très vite, le temps redevient de l’argent.

Dans ce système de fonctionnement qui dépasse le format mixte (formel/informel) de départ qui lui a donné naissance, les marchands s’installent dans une spirale continue de recherche du neuf, de l’original, parfois sans souci des contraintes légales.

Obstacles

A cette structure où la quête du nouveau est un élément central, s’ajoute la situation précaire de la jouteya qui incite les marchands à courir derrière le temps pour optimiser leurs gains. Ils sont conscients du fait que, tant qu’il n’y aura pas d’électricité, d’eau, d’infrastructures adéquates, la jouteya risque de disparaître. Ils considèrent que les obstacles au développement du souk seraient l’infrastructure et l’intervention des autorités (Lire t. 34 et 35). L’un n’allant pas sans l’autre, cette situation de précarité peut perdurer. On rejoint ici le même format concomitant au développement du quartier de Derb Ghallef. Après un accord entre l’administration et les héritiers de Ghallef en 1922, les propriétaires et zinataires continuèrent à construire et ne cédèrent pas le terrain pour les voies. Ce n’est qu’en 1934 qu’on construisit les égouts et jusqu’en 1949, il n’y avait qu’une fontaine d’eau. Si l’on transpose ce format à aujourd’hui, quelle que soit l’attitude des autorités, la variable temps est annihilée.

Tout processus d’aménagement et de transformation de l’espace implique l’intervention des autorités et par conséquent la non-maîtrise par les propriétaires, les locataires, les ferracha de ces mêmes transformations ; en d’autres termes, ce serait le début de leur exclusion progressive d’un processus où ils sont partie prenante. Les acteurs de la jouteya ne seraient plus dans une situation de tolérance d’un état de fait, même s’il est précaire. Pour rester acteur de leur avenir, ils préféreraient transformer eux-mêmes, gérer le quotidien et passer du bidonville au dur avant 2010 (lire T. 36 et 37)

Témoignages

T 34 et 35:

- Je n’ai aucune difficulté, sauf le fait que les clients ne trouvent pas d’accès pour cause d’étroitesse des ruelles, de manque d’infrastructures. En fait, tous les services manquent. Pour l’électricité, il y a uniquement quelqu’un qui possède un groupe électrogène et nous fournit en électricité. L’eau, on la rapporte de la fontaine. Et les égouts manquent… Commerçant Bale. 46 ans.

- On a besoin d’électricité, et d’égouts d’assainissement. Nous n’avons pas d’électricité, nous travaillons juste avec un groupe électrogène. Qu’ils nous donnent juste la dalle et l’électricité. Aucune difficulté. Il faut juste que le Makhzen nous laisse tranquilles, c’est tout. Oui, seulement l’infrastructure. Pour le reste, tout est mriguel (réglé). Opticien. 26 ans.

T 36 et 37 :

- L’électricité, et un peu d’ordre et d’organisation. Bref, manque d’infrastructures et insécurité due à la menace permanente d’être évacué. DG est menacé de disparaître, vu que les échoppes ne sont pas en dur et que Casablanca doit être sans bidonville d’ici 2010. On est en 2007, il ne reste que trois ans, nous sommes menacés de disparaître.

Vendeur de prêt à porter. 29 ans.

- La LYDEC a été d’accord, car elle y a un intérêt. Le wali a refusé car il semble que la terre soit la propriété des héritiers. Il y a un conflit, je suppose. Les instructions du wali rendent notre activité limitée, ce qui freine notre ambition pour entamer la construction. Avec ce revêtement en zinc, il fait très chaud l’été. Et l’hiver, pas de canalisation pour l’eau. La nuit, il y a des gardiens. Pendant le jour, nous participons tous au gardiennage.

Vendeur de vêtements. 34 ans.

Malgré cette situation qui progresse vers ses limites, le niveau d’organisation des marchands reste faible (lire T.38), pour qu’ils puissent demeurer acteurs dans les transformations à venir. D’un côté, il y a une situation de fait, informelle et qui fonctionne, draine du chiffre, permet à des exclus, des sans métier de pouvoir faire quelque chose, d’apprendre (lire T.39). D’un autre côté, cette même situation arrive à des limites que seul un niveau d’organisation élevé peut faire avancer (lire t.40 et 41), en créant des opportunités de fabrication de propositions viables. La jouteya est un espace où les gens sont conscients que, en plus des problèmes d’infrastructure, de rapport aux autorités, ils sont face à une autre menace, celle de se faire déposséder légalement de leurs locaux par des personnes plus fortunées (lire t.42 et 43) qui viennent de l’extérieur. Ils peuvent ainsi être victimes de leur succès.

Présent

Aujourd’hui les commerçants savent, par rapport à leurs intérêts, que le fait de rester est le choix optimal, quelles que soient les contingences. Le local est la pièce maîtresse de l’ensemble du dispositif à condition de le garder (lire T.44). Leurs trajectoires et leurs situations marginales de départ leur ont appris à être résilients (lire T.45). Ils comparent avec les autres souks et ils y trouvent leur compte (lire T.46). Toutefois un autre élément vient perturber cette mécanique huilée. C’est l’entrée en jeu des produits chinois qui sont importés légalement (lire T.47 et 48). Les marges se réduisent mais, malgré tout, les prix des locaux se maintiennent, de 400.000 DH à 1.200.000 DH. On est entré dans un jeu complexe où plusieurs variables interviennent : les acteurs (intervenants directs identifiables et non identifiables, intervenants indirects identifiables et non identifiables), la jouteya comme ressource économique, sa place dans la ville, son image qui a dépassé la ville. Face à  cet agrégat, ils ne peuvent plus reculer.

Avenir

S’il y a pléthore de visions quant à l’avenir de la jouteya, il y a une même certitude chez les commerçants : l’Etat doit jouer son rôle.

Témoignages

T 38 : Il nous faut de l’ordre dans le souk ; une association. Celle existante traite seulement des problèmes de toilettes et de gardiennage. Elle n’a pas une vision d’organisation selon les produits et services. Vendeur de jouets. 48 ans.

T 39 : Pourquoi n’existe-t-il pas une loi qui protège les ferracha ? Pour moi ferrach veut dire « métier des gens qui n’ont pas de métier ». Ferrach. 34 ans.

T 40 et 41 :

- Il nous faut une association. Car le souk n’est pas stabilisé et les gens sont à chaque instant menacés de déplacement.

Vendeur de vêtements. 38 ans.

-  Les problèmes : l’eau, l’électricité et la comptabilité… Nous sommes mal organisés et installés ici attendant qu’il arrive quelque chose. Commerçant de pneus. 33 ans.

T 42 et 43 :

- Il faut qu’il y ait une association reconnue. Il y a de  l’anarchie et de l’abus d’influence : des intrus qui profitent de leurs capitaux pour acheter les magasins. Vendeur de chaussures. 35 ans.

- Il nous faut une entente avec les responsables, non un dialogue de force. Il n’y a pas d’amines, les choses sont trop entremêlées… les héritiers des anciens propriétaires ont vendu ou loué leurs mahals à cause de leur valeur surréaliste (600 000 et 700 000 DH). Vendeur de luminaires. 28 ans.

T 44

La personne qui a un mahal à la jouteya maintenant, a un trésor. Si elle le loue seulement, elle gagnera 5000 DH/ mois sans faire aucun effort. Et si elle l’exploite, elle gagnera des millions. Ferrach. 34 ans.

T 45

Je ne peux pas vendre, c’est ma source de revenu et celle de mes enfants… le commerce exige de la patience, nous les aroubia, on a cette qualité, on est là pour travailler, gagner de l’argent … Nous devons construire notre avenir. Vendeur de jouets. 48 ans.

T 46

Tu peux visiter d’autres souks, comme Qoreâ, mais à DG tu finiras toujours par trouver ce que tu cherches. Commerçant en électronique. 40 ans.

T 47- 48

- Le PC n’a plus sa valeur… surtout depuis que la Chine est entrée dans le marché de la fabrication du matériel électronique et exporte vers le tiers monde. Informaticien. 26 ans.

- (…) Maintenant c’est de Chine que nous importons le plus. Elle a cassé les prix, et la valeur des produits n’est plus la même. Commerçant en télévisions et paraboles. 30 ans.

Il y a d’abord ceux qui pensent que ce ne sont que des rumeurs et qu’il n’y aura pas de changement (lire T.49, 50 et 51), ceux qui pensent qu’elle va être déplacée (lire T.52), ceux qui estiment qu’il faut se préparer à toute éventualité, Derb Ghallef ayant atteint ses limites (lire T.53 et 54).

Il y a ensuite des commerçants qui sont prêts à en découdre avec les autorités (lire T.55), ceux qui sont tellement traumatisés par l’incendie de 1982 et les méthodes employées dans d’autres souks ou bidonvilles qu’ils tendent vers la négociation (lire T.56), ceux qui pensent que le secteur privé arrivera à mieux gérer l’endroit (lire T. 57 et 58). Et enfin, on trouve des marchands qui estiment que, quelle que soit la solution, la jouteya doit rester à sa place (lire T.59, 60 et 61).

A travers ces attitudes et positions, on remarque d’abord que la question du changement de statut est un sujet sur lequel ont réfléchi la plupart des marchands, chacun mettant en place une stratégie qui lui est propre.  Ensuite ils s’accordent pour estimer, chacun à sa manière, que la jouteya a atteint ses limites et que, dans un avenir proche, cela va changer. Enfin, faute d’une réelle organisation interne, ils attendent beaucoup de l’Etat dans la résolution de leur situation.

Jouteya, un système mobile

Le système, ainsi fabriqué à la jouteya et dans d’autres lieux où le formel et l’informel se côtoient, comporte plusieurs caractéristiques comme la précarité, l’exclusion, mais aussi la résilience.

La ville est un espace à conquérir pour l’ascension sociale. Comme elle est conçue comme un lieu de transit, les endroits les plus recherchés sont ceux qui permettent le plus de mobilité.

La jouteya en est un exemple : une zone instable en situation précaire qui, paradoxalement, est une zone où les transformations et changements sont nombreux. On y rencontre des entrants, des sortants et plus de mobilité. Tous ces croisements, cette conversion en carrefour la rendent attractive. C’est un espace qui offre plus de possibilités, voire de chances, qu’un espace maîtrisé. En générant de l’instabilité, l’espace de la jouteya permet à ses acteurs d’être insaisissables et d’utiliser cette propriété comme outil stratégique.

Témoignages

T 49, 50 et 51

-  Depuis longtemps j’entends ces rumeurs. Mais ils n’ont pas trouvé un emplacement pour le souk, j’ai entendu parler de Bouskoura, de Sidi Maarouf. Commerçant en produits alimentaires 31 ans.

- J’ai entendu cela dès mon premier jour à la jouteya : que la propriétaire du terrain à gagné l’affaire au tribunal, et que le marché sera déplacé à Bouskoura… mais beaucoup de gens s’opposent à ce projet. Ferrach. 34 ans.

- La situation du marché est en régression, les gens qui ont les moyens se lancent dans des projets, ailleurs. Commerçant en télévisions et paraboles. 30 ans.

T 52 : Moi, je pense à 100% qu’elle va être déplacée. On souhaite qu’elle reste ici mais ça ne dépend pas de nous. Vendeur de vêtements. 38 ans.

T 53 - 54 :

- L’essentiel c’est que chacun prépare un plan pour le jour venu (posséder son mahal, quitter la ville, émigrer…). Informaticien. 26 ans.

- Je suis en train de monter deux projets que je vais lancer en dehors de DG. Comme ça, même si le marché est démonté, j’aurai autre chose. Vendeur de prêt-à-porter, 29 ans.

T 55 :

Si on déplace la Jouteya d’ici, il y aura des problèmes avec le Makhzen. Moi, le premier, ils auront des problèmes pour me déloger… Bouquiniste. 66 ans.

T 56 :

On est là tant que le souk est là… J’espère seulement qu’ils nous avertiront pour que nous puissions prendre nos dispositions, qu’il n’y aura pas un incendie …J’espère qu’ils nous proposeront un arrangement, qu’ils nous permettront de bâtir en dur et de nous acquitter d’un montant et de pouvoir rester sur place. Vendeur de chaussures, 35 ans.

T 57 et 58 :

- C’est aux responsables, wilaya et communauté urbaine, d’organiser le souk en déléguant cette tâche à une société privée. Nous avons peur de cette situation provisoire de jouteya. Vendeur de téléphones portables. 39 ans.

- Je pense que le secteur privé gérera mieux que le secteur public. Vendeur de téléphones portables. 26 ans.

T 59, 60 et  61

- [La solution] est de réglementer tout ça et que nous restions ici. Commerçant de bal. 46 ans.

- Moi je pense qu’il faudrait construire la jouteya ici, avec son infrastructure. A ce moment là, s’ils veulent organiser et interdire la contrebande, qu’ils le fassent. Commerçant de pneus. 33 ans.

- Nous voulons rester ici, nous sommes prêts à reconstruire nous-mêmes et à payer le montant qu’ils fixeront, selon l’arrangement qu’ils trouveront avec le propriétaire du terrain…. Vendeur de chaussures. 35 ans.

 


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