De l’économie capitaliste a l’économie verte : la conversion difficile

De l’économie capitaliste a l’économie verte : la conversion difficile

L’idée de lier l’économie, l’environnement et la société afin de procéder à l’élaboration d’un modèle économique novateur, capable de relever les défis d’une croissance économique soutenue avec un environnement social et écologique sain, n’est pas nouvelle en soi. La nouveauté réside plutôt dans son intégration dans les discours des dirigeants de la planète, notamment à la suite de la crise économique de 2008, pour la présenter comme le sauveur de l’économie mondiale.

Si l’on prend l’exemple des États-Unis, les discours de Barak Obama, que ce soit avant ou après son investiture, évoquent clairement l’économie verte, définie par le PNUE (Programme des Nations Unies pour l’environnement) en tant qu’« une économie qui entraîne une amélioration du bien-être humain et de léquité sociale tout en réduisant les risques environnementaux et la pénurie des ressources » (PNUE, 2011), comme le challenge des États-Unis pour sortir de la crise économique.

En effet, lors du Warming Summit de 2008 en Californie, Obama avait déclaré :

“Few challenges facing America – and the world – are more urgent than combating climate change. The science is beyond dispute and the facts are clear. Sea levels are rising. Coastlines are shrinking. We’ve seen record drought, spreading famine, and storms that are growing stronger with each passing hurricane season. (…) My presidency will mark a new chapter in America’s leadership on climate change that will strengthen our security and create millions of new jobs in the process.”

(Barack Obama, Warming Summit, Californie, 18 novembre 2008)

De même, lors de son investiture, il est revenu sur ces défis en soulignant :

“And to those nations like ours that enjoy relative plenty, we say we can no longer afford indifference to the suffering outside our borders, nor can we consume the world’s resources without regard to effect. For the world has changed, and we must change with it.”

(Barack Obama, Discours d’investiture, 20 janvier 2009)

Le paradoxe est que les discours ne collent pas toujours avec la pratique. Jusqu’ici, les réponses à la crise se sont pratiquement toutes conformées au modèle capitaliste néolibéral, qui est lui-même à l’origine de la crise. Les différents gouvernements ont préféré une sortie rapide du danger. Ils ont accordé d’importantes aides publiques pour recapitaliser les établissements financiers ayant des actifs compromis et des problèmes de liquidité. Ils ont par ailleurs tenu un discours qui prêche l’amoralité des marchés financiers et en ont proposé une nouvelle réglementation.

Les tenants de la thèse de la continuité de l’économie capitaliste néolibérale comme solution à la crise avancent que l’économie verte est un signifiant vide, réceptacle de nombreuses définitions, à l’image de Lander (2011) qui évoque « un loup déguisé en mouton », ou ce qu’il prétend être le « loup vert » du capitalisme néolibéral.

Cependant, les limites de la croissance de l’actuel système sont bel et bien une réalité, l’humanité ne pourrait pas continuer à produire et à consommer au rythme actuel. Un rythme jugé par les économistes verts plus rapide que ce que la nature peut soutenir. Il est donc indispensable qu’émerge un nouveau modèle pour opérer la transformation des modes de production et de consommation nécessaires à la paix et à la survie de l’humanité. La transition est nécessaire mais la conversion reste difficile.

Revenons brièvement sur les limites du modèle capitaliste pour présenter ensuite les voies de transition vers un modèle d’économie verte.

Les limites du modèle capitaliste

Le modèle capitaliste fait l’objet d’une série de critiques depuis plus d’une cinquantaine d’années. Selon plusieurs économistes, la logique d’accumulation du capital et de l’autorégulation du marché est en train de détruire les conditions sociales et écologiques qui soutiennent la vie humaine de manière générale (Panitch et Leys, 2006 ; Kovel, 2002).

Selon eux, le modèle capitaliste présente plusieurs limites : économique, sociale et écologique. Ces différentes limites sont en effet les trois facettes de la crise globale que vit le monde d’aujourd’hui. Ces facettes sont liées de façon complexe et ont des effets négatifs tangibles sur les sociétés humaines.

Les limites économiques du modèle capitaliste résident au moins dans quatre logiques :

  • la logique de l’exploitation de ressources bon marché, souvent au détriment des générations futures ;
  • la logique du gain à court terme pour l’actionnaire au détriment de l’investissement à long terme ;
  • la logique d’accumulation du capital pour produire la plus-value ;
  • la logique de l’exploitation de la main-d’œuvre et des bas salaires des pays du Sud.

À cela s’ajoutent les effets dévastateurs des stratégies d’emprunt, et ce, en passant de la crise des subprimes à la dette souveraine. Les solutions proposées par le modèle actuel n’ont fait que mettre les économies des pays sur la voie inflationniste. Une voie qui met en otage le revenu et l’épargne de la classe moyenne. La crise économique devient alors une crise sociale.

Les limites sociales de l’actuel modèle sont principalement liées au manque de la justice sociale, et menace par conséquent la paix sociale. Ce manque se manifeste en grande partie dans l’inégalité des revenus, de la richesse, mais aussi des chances qui caractérisent la plupart des sociétés mondiales. Ces inégalités sont à l’origine de plusieurs vagues de grèves et d’émeutes qui secouent le fondement social des nations.

Quant aux limites écologiques, elles sont à associer au mode de production actuel, basé sur la surexploitation des ressources naturelles non renouvelables dans un écosystème fragile, marqué d’une part, par une dégradation du sol et de l’air (l’énergie des combustibles fossiles et la capacité de stockage de carbone de l’atmosphère) et, d’autre part, par le non-respect de l’équilibre de l’écosystème planétaire.

À ces limites s’ajoutent les catastrophes naturelles, telles que les inondations, les sécheresses, les tempêtes, l’élévation du niveau de la merle changement climatique, etc.

La conclusion est claire : les crises qui découlent et se perpétuent par la domination du capital (déséquilibres des économies mondiales, inégalités sociales et dégradation écologique) ne peuvent pas être résolues dans le cadre du modèle économique en vigueur, qui fait fi de toute considération sociale et environnementale.

L’économie verte : la transition difficile

L’économie verte est présentée par ses tenants comme une solution à la crise globale. Elle se doit donc d’apporter une réponse aux limites sur les ressources naturelles et à la dégradation sociale tout en maintenant l’équilibre économique des nations. Pour ces économistes, l’économie n’est plus considérée comme une fin en soi, mais doit s’adapter aux limites de la biosphère, sans pour autant tomber dans l’austérité. La croissance visée n’est plus quantitative mais qualitative. En d’autres termes, la croissance aurait pour objectif le développement humain et plus seulement l’obsession de la croissance du PIB. Il s’agit là d’un changement de paradigme, une rupture avec le modèle de croissance actuel, qui pousserait à la refonte du système de production, de consommation, de mobilité, de logement de tous les acteurs économiques.

La conversion de l’actuel modèle en un modèle de l’économie verte de manière globale s’avère donc difficile. Plusieurs auteurs défendent alors l’idée d’une conversion limitée. En se basant sur les travaux de Hours et al. (2012), nous présentons cette transition en quatre scenarii, selon le degré de rupture avec le modèle capitaliste : une transition vers un modèle environnemental, une transition vers un modèle de croissance verte, une transition vers un modèle écologique et équitable et, enfin, une transition vers un modèle de sobriété.

Le modèle environnemental ou la conversion a minima

Cette conversion priorise le volet environnemental de l’économie verte à savoir la lutte contre les pollutions et le verdissement des métiers. Il s’agit des différentes politiques environnementales, mises en œuvre depuis une trentaine d’années notamment en Europe et en Amérique du Nord, orientées vers la réduction des pollutions et nuisances. Trois axes de travail s’y inscrivent : la gestion de l’eau, de l’énergie et des déchets. L’objectif principal est de réduire l’effet négatif des industries sur l’environnement. Le résultat de ces politiques reste très limité, tout comme la création d’emplois verts, cantonnés dans un périmètre restreint, notamment à celui de la préservation ou au rétablissement de la qualité de l’environnement.

Le modèle de croissance verte

Ce scénario consiste à considérer l’économie verte comme un relai de croissance, créateur d’emplois. Selon le PNUE, le marché mondial des « produits et services environnementaux » est évalué à l’horizon 2020 à plus de 2740 milliards de dollars US, contre 1370 milliards à l’heure actuelle, soit une croissance du marché de 10% par an entre 2010 et 2020. À lui seul, le marché mondial associé au développement des énergies solaire et éolienne est estimé à 1500 milliards de dollars US entre 2010 et 2020.

Les technologies vertes jouent un rôle primordial dans le cadre de cette croissance. Elles devraient pallier la raréfaction des ressources naturelles (du recyclage à la substitution).

Le marché par ailleurs est considéré comme pouvant intégrer les externalités négatives (pollutions, destruction de la biodiversité, réchauffement climatique…) et joue ainsi un rôle de régulation environnementale.

Le modèle de l’économie écologique et équitable

La transition vers une économie écologique est comprise comme une voie vers le développement durable. Développée depuis les années 80, l’économie écologique intègre les limites naturelles de la planète et de la réalité sociale dans ses analyses et équations. Cette approche est radicalement différente de l’économie classique. Elle remet en cause le consumérisme, la croissance des prélèvements sur les ressources naturelles non renouvelables et la pollution. En contrepartie, elle met en première ligne le bien-être social.

Le modèle de l’économie de sobriété ou la conversion à rupture

Cette approche part du constat de l’impossibilité de dissocier la croissance du PIB de la consommation d’énergie et de ressources naturelles. Elle propose la contraction de la sphère marchande et le développement d’une société solidaire et soutenable. Elle présente le modèle de rupture avec l’économie capitaliste.

Ces différentes voies de conversion montrent que la transition vers l’économie verte de manière intégrale est complexe, et ce, d’autant plus qu’elle dépend en premier et en dernier ressort du contrôle démocratique des États mais aussi de leur entente.

 

Bibliographie

·         Hours, A., Lapierre, C. (2012). Pour une économie écologique et équitable.4D. http://www.socioeco.org/bdf_fiche-document-1906_fr.html

·         Kovel, J. (2002), The Enemy of Nature. The end of Capitalism or the end of the world. London: Zed Books.

·         Lander, E. (2011). The green economy : the wolf in sheeps clothing. Durban: TNI conference.

·         Panitch, L., Leyes, C. (2006). Coming to Terms with Nature. Socialist Register, Toronto: Palgrave.

·         United Nations Environmental Programme (2011). Towards a Green Economy. Pathways to Sustainable Development and Poverty Eradication. Geneva: UNEP.

 

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