D. Cardon : La coupure entre le réel et le virtuel s’affaiblit

D. Cardon : La coupure entre le réel et le virtuel s’affaiblit

 Entre les réseaux sociaux (réels), tels que pensés par les sciences sociales, et ceux (virtuels) nés du web 2.0, pensez-vous qu’il y a plus une différence d’usages ou d’usagers ? 

Le développement des réseaux sociaux marque un point de bascule dans le processus de massification - mais on pourrait aussi dire de « démocratisation» - des usages participatifs du web.

Le web des blogueurs qui était réservé à une élite d’écrivains, a accueilli dans de nouveaux formats d’écriture des populations d’usagers beaucoup plus ouvertes, multiples et socialement différentes. Une des conséquences sociologiques de cette transformation est que la coupure entre « réel » et « virtuel » qui avait été théorisée par les pionniers du réseau comme un moyen de s’émanciper des contraintes sociales et normatives du monde réel s’est considérablement affaiblie. Il est aujourd’hui absurde de préserver cette distinction lorsque l’on voit à quel point l’entrelacement des pratiques « en ligne » (réelles) et « hors ligne » (digitales) se noue dans la vie des individus. Cependant, il est clair qu’il existe deux familles de réseaux sociaux : ceux qui s’organisent depuis la sociabilité effective des individus (comme Facebook) et ceux qui s’organisent depuis les centres d’intérêt des individus (comme Flickr, MySpace ouTumblr). Dans le deuxième cas, l’articulation entre les contacts en ligne et la vraie vie des personnes est beaucoup moins forte que dans le premier où toutes les études montrent que les échanges se font principalement avec les gens que l’on côtoie tous les jours dans la vie réelle. Même si, très souvent, les usages de ces deux types de réseaux sociaux se superposent, on peut quand même lire dans les enquêtes un décalage entre deux populations d’utilisateurs.

Les usages conversationnels sur Facebook se sont incroyablement diffusés dans nos sociétés et touchent la plupart des milieux sociaux et des générations. En revanche, les usages des réseaux sociaux où il faut valoriser une compétence, un centre d’intérêt ou un goût particulier sont beaucoup plus sélectifs socialement. Ils réunissent un nombre d’utilisateurs plus faibles et souvent plus diplômés.

Vous avez été l’un des premiers chercheurs à tenter une classification des types de réseaux sociaux, avec en arrière-plan un continuum du degré de (dis)similitudes entre pratiques réelles et virtuelles.Est-elle toujours d’actualité ?

Je crois que le petit exercice de typologie que j’avais proposé dans « Le design de la visibilité »1 tient toujours la route dans son principe. L’idée était de montrer comment la visibilité, forte ou faible, que chaque plateforme accorde au profil des utilisateurs avait des conséquences sur les formes de mise en scène de soi. Les utilisateurs procèdent à une sorte d’arbitrage entre ce qu’ils vont montrer d’eux-mêmes et ceux qui peuvent les voir.

Sur les plateformes à faible visibilité, que j’appelle en clairobscur, comme Facebook, on constate qu’il existe un lien fort entre la préservation d’un espace contrôlé et d’un nombre limité d’amis et les formes les plus désinhibées, naturelles et immédiates d’exposition de soi. Dès lors que la visibilité du profil, et la taille du réseau social, est plus importante, les dimensions stratégiques dans la construction de l’identité sont beaucoup plus présentes. On le voit par exemple sur Twitter. Il est finalement assez difficile d’y tenir à la fois une énonciation personnelle destinée aux proches et une énonciation publique permettant de partager ses opinions, ses goûts et ses liens. Cette tension est constitutive de la transformation qu’apporte Internet à la construction de nos espaces publics en hybridant l’espace de l’opinion publique et des médias, d’une part, et l’espace des conversations et de la sociabilité, d’autre part. Les réseaux sociaux numériques apportent un outil permettant de mieux articuler, mêler et mélanger parfois ce qui autrefois était fermement séparé. Mais il n’en reste pas moins que la tension entre le personnel et le public, le proche et le commun, la sociabilité et l’espace public reste toujours structurante dans les usages que l’on peut observer.

Le lien social, si défaillant dans les sociétés modernes, hyper consuméristes e individualistes, les réseaux sociaux parviennent-ils à le renforcer ouà le dénouer ?

La question du lien social a toujours été posée à Internet. À la fin des années 90, et dans le prolongement des travaux de Robert Putnam sur l’apathie de la société civile et le dépérissement des réseaux de sociabilités, il était fréquemment fait procès à Internet d’isoler les individus derrière leurs écrans. De nombreuses études ont désormais montré que c’est plutôt le contraire qui se passe et que les pratiques d’Internet entretiennent un lien fort avec une sociabilité active. Mais ces résultats quantitatifs doivent conduire à une analyse plus qualitative à de ce qui se transforme dans la manière de faire lien avec les autres dans des sociétés où la singularisation individuelle est une injonction de plus en plus pressante. Si la sociabilité n’est pas menacée par les échanges sur Internet, peutêtre devient-elle en revanche plus instrumentale, plus instable et plus opportuniste ?

Il y a une sorte de processus d’individualisation qui s’opère à l’intérieur même de la rencontre avec l’autre. En mettant en scène sa personne, en l’habillant de phrases de statut, en exposant sa vie quotidienne, ses photos, son capital relationnel, la popularité de ses « like » et de ses commentaires, les internautes ajoutent toutes sortes de signaux à la sculpture de leur personnalité.

Si bien que la rencontre se joue davantage comme un échange de signes entre individus. Cela encourage de nouvelles formes de socialités et de pratiques collectives, mais cela conduit aussi à une plus forte théâtralisation de la vie sociale.Chaque fête, voyage, concert, rencontre, etc., est à la fois vécu en temps réel comme un moment de présence aux autres, mais aussi comme un futur récit qu’il faudra mettre en scène et sur-signifier pour le raconter sur les réseaux sociaux. L’imbrication des réseaux sociaux numériques dans le quotidien des individus contribue à cette sorte de vie dédoublée.

Les réseaux sociaux, c’est en même temps le temple de l’horizontalité et du désir viral et la chasse gardée de nouveaux magnats des médias. Où les situez-vous entre la thèse de « Big Brother » et celle de « petites poucettes » ?

Les deux thèses ont du sens, mais elles ont, à mes yeux, des horizons différents. Du point de vue d’une critique citoyenne de l’emprise économique des grands acteurs de l’internet, la question de la surveillance, de l’usage des données personnelles et de l’enfermement des usagers dans des plateformes propriétaires est évidemment une préoccupation essentielle. Cependant, il s’agit d’un risque invisible, distant et assez loin de l’expérience vécue et quotidienne des personnes.

Lorsque l’on interviewe les utilisateurs, ceux-ci se représentent bien toute une série de risques ou de menaces, notamment concernant l’emprise des réseaux sociaux numériques sur leur vie privée, mais cela ne les empêche en rien de continuer à les pratiquer.

De façon très classique, il existe un décalage, une contradiction même, entre les représentations et les pratiques. En terme économique, on pourrait dire que les utilisateurs font un arbitrage entre les risques qu’ils prennent et les bénéfices qu’ils retirent de leur insertion dans les échanges numériques. Je ne crois pas beaucoup à l’idée que les jeunes utilisateurs des nouvelles générations numériques auraient un rapport différent à la vie privée ou à la séparation des identités selon les sphères de la vie sociale. Ils jouent beaucoup avec ces frontières, mais sont aussi très attachés à certaines normes de comportement et, parfois, très critiques à l’égard des acteurs économiques de ces nouveaux services.

Les recherches, abondantes depuis le début du « 2011 arabe », oscillent entre la religion du chiffre et la description des contenus. Est-il possible de faire sens à partir de la recherche sur les réseaux sociaux ?

Je crois qu’il faut donner un peu de temps aux chercheurs pour que de bons travaux soient publiés plutôt que des études rapides, partielles et souvent fautives. J’ai entendu, dans un colloque à Londres, un travail quantitatif sur les tweets échangés pendant les événements libyens qui ne portait que sur les messages écrits en anglais ! Le problème est que pour éviter tout déterminisme technique, et ne pas prêter à Facebook une responsabilité causale dans les événements, il faut parvenir à reconstituer la manière dont, à partir de logiques de sociabilité qui n’avaient rien de spécifiquement politique, ont pu se cristalliser et se coaliser sur les réseaux sociaux numériques des formes inédites de prises de parole. Une des hypothèses qu’il serait intéressant de mettre à l’épreuve d’une enquête empirique, serait de voir dans quelle mesure les propos à caractère semi-privé échangés sur Facebook ont pu contribuer à désinhiber une parole qui ne pouvait se livrer publiquement dans les formes traditionnelles de la voix dissidente. Si les réseaux sociaux numériques ont pu jouer un rôle d’accompagnement dans les révoltes arabes, c’est bien parce qu’ils offraient une possibilité d’expression, de partage et de mobilisation qui se situait entre le for intime des individus et l’espace public contrôlé par des régimes autoritaires. Ils ont ainsi pu accueillir ce qui constitue toujours le carburant des mobilisations politiques, une parole qui se distille, se renforce et s’encourage à travers la petite sociabilité quotidienne, et s’élargit progressivement à l’échelle d’une société toute entière.

 

Petite Biographie

Dominique Cardon est sociologue au Laboratoire des usages d’Orange Labs et chercheur associé au Centre d’études des mouvements sociaux (CEMS/EHESS). Ses travaux portent sur les relations entre les usages des nouvelles technologies et les pratiques culturelles et médiatiques.

Il s’intéresse notamment aux transformations de l’espace public sous l’effet des nouvelles technologies de communication. Ses recherches récentes portent sur les réseaux sociaux de l’internet, les formes d’identité en ligne, l’auto production amateur et l’analyse des formes de coopération et de gouvernance dans les grands collectifs en ligne. Ses deux derniers ouvrages : La démocratie internet. Promesses et limites, Paris, Seuil, 2010 et Médiactivistes (avec Fabien Granjon), Paris, Presses de Science-Po, 2010.


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