Défis des jeunes ouvriers agricoles

Défis des jeunes ouvriers agricoles

Durant les trois dernières décennies, la plaine du Saïss dans laquelle s’est déroulée notre étude a connu des dynamiques agraires qui ont fortement modifié les rapports de travail. L’agriculture s’est « modernisée » et demande plus de main-d’œuvre. L’augmentation de cette demande de main-d’œuvre, en quantité et en qualité, s’explique principalement par les nouveaux modes d’irrigation et les récentes politiques foncières (Bossenbroek et al. À paraître).

Cette main-d’œuvre est constituée par une grande diversité d’ouvriers : des paysans sans terre, des jeunes qui travaillent pendant la période des vacances, ou encore des ouvriers qui viennent d’autres régions du Maroc. Mais ce qui est maintenant particulièrement remarquable est la présence très visible de la femme dans le travail agricole. Alors que Pascon et Ennaji (1986) illustraient dans leur étude, qui portait sur les paysans sans terre au Maroc, que la femme était uniquement salariée à l’occasion, cette situation aujourd’hui a complètement changé. En l’absence de chiffres officiels, vu que cette activité se fait dans la plupart des cas dans « l’informel », la visibilité des femmes ouvrières dans le mouqef (lieu physique de recrutement dans les petits centres agricoles) devient aujourd’hui un fait bien réel, comme l’illustre le témoignage d’un jeune ouvrier : « En 1993/1994 au mouqef, il y avait très peu de femmes. Par exemple, tu trouvais 50 hommes et 10 femmes. Alors que maintenant, c’est le contraire, tu trouves 50 hommes et 800 femmes ». Ces chiffres ne sont pas forcément réels, mais indiquent tout de même l’arrivée massive des femmes dans ce domaine. Beaucoup d’entre elles sont jeunes et leur entrée dans le travail agricole illustre des transformations sociétales.

Afin de mieux comprendre ces mutations qui caractérisent la société rurale du Saïss, nous chercherons, au cours de cet article, à mieux comprendre la signification et la valeur du travail agricole et comment ce travail est vécu de manière différenciée selon le genre. cette étude s’appuie sur une série d’entretiens réalisés dans le cadre du projet SAHWA.

La valeur du travail

Le quotidien des jeunes ouvriers illustre la complexité du rapport au travail et montre qu’il est vécu différemment par les jeunes hommes et par les jeunes femmes.

Le travail est d’abord perçu comme une valeur économique et une nécessité pour survivre. La célèbre étude de Pascon et Bentahar (1969) illustrait déjà que pour les jeunes ruraux le travail était « par-dessus tout un moyen d’avoir de l’argent » (p. 185). Dans le contexte des mutations rurales rapides qui affectent la situation socio-économique de certaines familles, de plus en plus de femmes font leur entrée sur le marché du travail par nécessité, pour faire face aux aléas de la vie et à la pauvreté. Nadira (27 ans) a « besoin » de travailler pour faire face aux dépenses de la famille que le père n’arrive plus à assumer. Étant l’aînée, elle travaille avec sa sœur. Ses deux frères ont seulement 12 et 6 ans en ne peuvent donc travailler. Zoubida (23 ans), de la même manière, explique : « J’ai commencé de travailler pour aider mes parents. […] Ceux-ci étaient divorcés, mes frères encore jeunes, j’ai donc commencé à travailler pour aider ma mère. » Les jeunes mères divorcées expriment clairement, quant à elles, que le travail est un moyen pour assurer à leurs enfants un meilleur avenir afin « qu’ils ne subissent pas le même sort » qu’elles. Si les jeunes hommes contribuent aussi aux dépenses du foyer, leur argumentaire ne donne pas la même place à l’idée de « travailler pour aider les parents ».

Le travail est ensuite un moyen pour acquérir une certaine autonomie et s’émanciper de la tutelle des parents. Dans son travail sur les jeunes, Hassan Rachik (2006) explique comment l’accès progressif à des emplois dans la ville donne aux jeunes la possibilité de travailler loin de la tutelle du père. La quête d’une liberté via le travail rémunéré est aussi évoquée par les jeunes ouvriers agricoles interrogés dans cette étude. Grâce à cette nouvelle autonomie financière, ils conquièrent une certaine liberté. Souvent, les jeunes femmes, elles, commencent de travailler en secret, sans l’accord de leur père, parfois sous l’œil consentant ou encourageant de la mère qui voit dans le travail de sa fille une nouvelle source de revenus.

La quête d’une autonomie par le travail est particulièrement explicite dans les propos des jeunes ouvrières lorsqu’elles évoquent les raisons les ayant poussées à travailler. Elles mettent d’abord en avant l’aspect altruiste de leur activité (pour aider la famille, les parents, subvenir aux besoins des frères et sœurs, etc.). Et juste après, elles évoquent des raisons plus personnelles (achat de vêtements, bijoux, etc.). Au-delà, c’est l’indépendance financière qui est mise en avant, dans la mesure où elles n’attendent plus d’être prises en charge par leur famille : « Mes parents ne peuvent pas m’acheter les choses ni les habits que je veux. En plus, je les aide à subvenir aux besoins du foyer », dit Nadira.

La quête de l’autonomie se manifeste aussi dans le propos des jeunes femmes lorsqu’elles évoquent leur désir de travailler plutôt que de rester à la maison où « on s’ennuie ». Dans une société rurale où il y a peu de lieu de rencontres pour les jeunes femmes en dehors du foyer, le travail devient alors une activité sociale, de retrouvailles, d’échanges, voire une occasion de faire de nouvelles connaissances et de nouer de nouvelles amitiés.    

Apprendre par le travail pour des opportunités d’évolution professionnelle différenciées

Les opportunités de formations professionnelles sont rares dans le monde agricole. Le travail permet d’acquérir, sur le tas, de nouvelles connaissances et savoir-faire. Alors que les jeunes hommes mobilisent leurs acquis pour évoluer professionnellement, les jeunes femmes ont plus de difficultés. Leur travail agricole est socialement peu valorisant, et elles ont peu de possibilités de monter dans la hiérarchie du travail agricole. Ceci a des répercussions sur leur rapport au travail et assombrit leur quotidien,  comme l’illustrent les différentes trajectoires suivantes.

Rachid (29 ans) commence à travailler comme cordonnier à Fez à l’âge de 13 ans, mais inspiré et encouragé par ses cousins qui gagnaient plus d’argent dans le travail agricole, Rachid décide de quitter Fez et de les accompagner au mouqef. Le premier jour, réveillé à cinq heures du matin et nouveau dans le domaine, il s’interroge sur la nature du travail qui l’attend et sur ses capacités. « Quand le client est arrivé, mes cousins l’ont informé que je viendrais avec eux et que c’était la première fois que je faisais un travail agricole. Ce dernier a répondu qu’il me trouverait quelque chose de simple à faire. […] Ma tâche consistait à porter les plateaux d’emballage des pêches. Nous avons commencé à 7h et nous avons terminé à 12h30 avec une pause pour le petit-déjeuner. J’ai gagné 80 dhs. J’étais heureux. » Depuis, Rachid a fait du chemin. Cela fait maintenant quatorze ans qu’il travaille dans l’agriculture. Il a acquis des savoir-faire, des connaissances et un capital social important : « Je connais maintenant beaucoup de monde. Les clients ont confiance en moi puisque je travaille avec eux chaque année. Parfois, je n’ai même pas besoin d’aller au ″mouqef″, ils me téléphonent pour m’informer qu’il y a du travail ». De cordonnier à ouvrier débutant, il est maintenant devenu « cabran » (responsable de la gestion et mobilisation des ouvriers), l’agriculteur lui donne une tâche dont il a l’entière responsabilité. « Au début, j’étais un simple ouvrier. Il y a quatre ans, je suis devenu caporal ″cabran″. Je travaille chez un agriculteur qui a plusieurs fermes. Dès qu’on termine le travail dans une ferme, on passe à une autre. »

Les jeunes ouvrières agricoles font le même type d’expérience. En observant les autres ouvrières travailler, elles apprennent les tâches agricoles, maîtrisent de nouveaux savoir-faire et savent mobiliser leurs réseaux pour trouver des emplois. Mais, leur possibilité d’évolution professionnelle est plus faible que celle de leurs collègues masculins, ce qui modifie leur rapport au travail lui-même. Si les jeunes hommes perçoivent souvent le travail agricole comme « passage », ou comme tremplin pour s’assurer d’un meilleur avenir professionnel, les jeunes femmes ne s’identifient pas au travail qu’elles associent à une « corvée » (tamara). Avec peu de reconnaissance sociale, la pénibilité du travail domine leurs expériences et réussites. Ainsi, Nadira a su épargner de l’argent tout en travaillant et a décidé de prendre un micro-crédit. Avec ce crédit, elle a acheté une vache, qui a donné naissance à un veau. Pour sécuriser la situation de sa famille, elle a vendu le veau et a acheté un lopin de terre. Habitant dans la propriété de l’agriculteur où son père travaillait, sa famille risquait en effet de se faire expulser dès l’instant où le père cessait de travailler pour le propriétaire. Malgré cela elle acquiert peu de fierté. « Le travail est pénible « fih tamara », fatiguant, et offre peu de possibilité d’évolution professionnelle. 

L’absence d’une reconnaissance sociale doublée d’une possibilité d’évolution de carrière aléatoire marque fortement la vision du futur chez les jeunes femmes ouvrières. Elles rêvent d’une nouvelle identité reposant sur le mariage, qui leur offrirait une certaine reconnaissance sociale. Lorsque Nadira évoque le cas de sa sœur mariée, elle précise : « Elle est mariée, elle n’a pas besoin de travailler, son mari travaille ». Le mariage est ainsi perçu comme un refuge, une sorte de « repos du guerrier », après le labeur agricole. Nadira continue en évoquant son aspiration au mariage : « On veut quelqu’un qui nous soulage de cette corvée, yhenina men tamara ». Parce que le mariage offre une identification sociale viable, il est ainsi perçu comme une valeur plus « émancipatrice » socialement que le travail.

Pourtant, même si les jeunes ouvriers arrivent à se professionnaliser, ils souffrent de l’insécurité qui accompagne le travail agricole et alternent périodes d’emploi et de chômage. Rachid explique par exemple qu’il doit bien gérer son argent, car le travail agricole est irrégulier. En l’absence de travail, il doit vivre de ses économies, voire chercher un autre travail provisoire (par exemple serveur dans un café) en attendant les récoltes saisonnières. Ses cousins ont quitté le travail agricole pour s’adonner au commerce : « Ils ont leur propre véhicule et vendent les fruits sur les marchés de gros ».

Ainsi, le travail agricole est-il vécu d’une manière paradoxale par les jeunes ouvriers. D’un côté, cela leur offre une certaine liberté et autonomie mais, d’un autre côté, le travail est dur, pénible et sans garantie, en particulier pour les jeunes femmes qui le jugent socialement peu valorisant. Hommes ou femmes, ces jeunes s’y engagent cependant en rêvant toujours d’autre chose, que ce soit d’ouvrir un atelier de couture, de faire du commerce ou encore d’échapper aux travail en se mariant

 

·         Bossenbroek, L., Zwarteveen, M., and Errahj, M. Forthcoming. “Agrarian change and gendered wage-work in the Saïss, Morocco” (Journal of Development and Change).

·         Pascon, P. et Bentahar M. (1969). Ce que disent 296 jeunes ruraux. In Khatibi, A (dir.). Études sociologiques sur le Maroc. Tanger : Éditions marocaines et internationales.

·         Pascon, P. et Ennaji, M. (1986). Les paysans sans terre au Maroc. Casablanca : Les éditions Toubkal.

·         Rachik, H. (2006). Jeunesse et changement social. In 50 ans de développement humain au Maroc et perspectives 2025. Rabat : Centre national de documentation.

 

 


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